Exportation d’armements : l’Iran, le marché de la prochaine décennie pour Moscou

...par Caroline Galactéros - le 05/04/2017.

 

Docteur en Science politique, ancien auditeur de l'IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l'éthique à l'Ecole de Guerre et à HEC.

Colonel de réserve, elle dirige aujourd'hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique "Etat d'esprit, esprit d'Etat" au Point.fr.

Elle a publié "Manières du monde. Manières de guerre" (éd. Nuvis, 2013) et "Guerre, Technologie et société" (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014).

Polémologue, spécialiste de géopolitique et d'intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d'aujourd'hui.

La Russie a d'ores et déjà livré des missiles antiaériens à longue portée S-300 à Téhéran. Mais ça pourrait n'être qu'un début...

La Russie a d'ores et déjà livré des missiles antiaériens à longue portée S-300 à Téhéran. Mais ça pourrait n'être qu'un début...

Je viens de publier un dossier de fond sur les exportations d'armements russes au Levant, que j'ai qualifiées pour l'occasion de "dividendes de la guerre" en Syrie. Il m'a semblé utile d'écrire un article particulier sur la question iranienne. Plusieurs raisons à cela. Il y a d'abord la taille potentielle du marché iranien. Dans la prochaine décennie, Téhéran pourrait effectivement avoir pour Moscou le rôle qu'occupe actuellement l'Inde (son plus gros client) ou qu'occupait hier la Chine (qui essaie aujourd'hui, avec un certain succès, de se passer d'importations). Il y avait par ailleurs une question plus épineuse, celle de la levée des sanctions, qui, en matière d'armements, n'est pas encore vraiment effective. La possibilité pour Moscou de faire de Téhéran son prochain gros client dépendra des négociations internationales sur la question iranienne et notamment de la position de Washington qui, avec Donald Trump, retrouve une méfiance voire une hostilité vis à vis de la Perse qui était beaucoup moins prégnante sous Barack Obama.

Le 14 juillet 2015, après une dizaine d’années de négociations, l’Iran et les pays occidentaux réunis dans le groupe P5+1 (Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Allemagne + Iran) sont parvenus à un accord pour une levée progressive des sanctions liées au programme nucléaire de Téhéran, dont la visée civile cachait selon les Occidentaux des intentions militaires. Concrètement, l’accord comprend la levée de l’ensemble des sanctions, à la fois celles des Etats-Unis (qui existent depuis 1979), celles de l’Union européenne et celles des Nations-Unies mises en place en 2006. La résolution 1747 du 24 mars 2007 étend les sanctions et impose un embargo sur les ventes d’armements. Cet embargo sur les armes est lui-même étendu par la résolution 1929 du 9 juin 2010. Du fait de ce dispositif de sanctions nationales et internationales, l’Iran souffre de 100 milliards d’euros d’avoirs gelés dont l’accord est censé lui permettre de peu à peu retrouver l’usage. Si la levée des sanctions a été rendue effective à la « date d’application » en janvier 2016, après que l’AIEA a rendu son rapport sur le respect de sa part de l’accord par la partie iranienne, la levée des sanctions sur les armements n’est pas complète. Elle a été concrètement repoussée de cinq ans sur pression notamment d’Israël et des pays du Golfe lors des négociations. Le régime de sanctions actuel, en vigueur jusqu’au 18 octobre 2020 et détaillé dans la Résolution 2231 (2015), décide que les États membres doivent obtenir l’autorisation préalable du Conseil de Sécurité des Nations Unies afin de pouvoir procéder à la fourniture, la vente et le transfert, directs ou indirects à l’Iran « de chars de combat, de véhicules blindés de combat, de systèmes d’artillerie de gros calibre, d’avions de combat, d’hélicoptères d’attaque, de navires de guerre, de missiles et de systèmes de missiles tels que définis aux fins du Registre des armes classiques de l’Organisation des Nations Unies”. Mais il est vraisemblable que ces demandes tomberaient sous le coup du veto d’un des membres permanents du CSNU. L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, qui s’était promis pendant sa campagne de revenir sur l’accord nucléaire iranien, et la position très (néo)conservatrice en matière d’affaires étrangères du Sénat américain dominé par les Républicains pourraient par ailleurs remettre en cause l’effectivité de la levée de l’ensemble des sanctions contre l’Iran.

Néanmoins, depuis 2007, l’embargo sur les armes ne concernait que les armes offensives lourdes (chars, avions de combat, missiles, etc.) mais excluait en revanche certaines armements légers ou défensifs. C’est la raison pour laquelle la Russie a décidé après l’accord de 2015, d’honorer le contrat d’armement qu’elle avait signé en 2007 puis suspendu sur la livraison de missiles antiaériens S-300 à l’Iran pour la somme d’environ 900 millions de dollars. Les quatre batteries de S-300 ont ainsi été livrées en 2016. La première vidéo de leur déploiement a été rendue publique à la fin du mois août. Il s’agit très probablement de la version la plus récente du système S-300 dont la portée est de près de 200 km avec des capacités non seulement anti-aériennes mais aussi anti-missiles (y compris anti-balistiques). Il s’agit bien d’armes défensives et non offensives. Néanmoins, les Américains, Israël et les pays du Golfe ont tout fait pour que cette livraison n’ait pas lieu. Les S-300 permettent effectivement à l’Iran de faire un bond en avant en matière de bulle de protection anti-aérienne et anti-missiles, ce que les Anglo-Saxons appellent A2AD (Anti-Access & Air Denial).

Armée iranienne : des équipement obsolètes à reconstituer... d'ici 2020

Ce contrat sur les S-300 n’est qu’une mise en bouche. Si la levée des sanctions contre les exportations d’armements était rendue effective dès 2020, l’Iran pourrait devenir dans la prochaine décennie l’un des plus importants importateurs d’armements de la région. La République islamique a en effet bien du retard à rattraper et peut compter sur les 100 milliards de dollars d’avoirs gelés qu’elle pourrait récupérer. En matière de défense, l’Iran est très loin des capacités d’Israël ou des pays du Golfe. Avec les sanctions, ses armements sont devenus parfaitement obsolètes. Il lui faudra dans les années qui viennent, procéder à des importations massives, avec dans l’idéal pour Téhéran, des transferts de technologie, pour que son industrie de défense se remette à niveau.

En 2015, selon les données du SIPRI, l’Iran dispose d’un budget de la défense d’environ 10 milliards de dollars (soit 2,5% de son PIB). C’est bien peu comparé à celui de l’Arabie Saoudite (85 milliards, 13,7% de son PIB), plus globalement de l’ensemble des pays arabes du Conseil de Coopération du Golfe (120 milliards) ou d’Israël (18 milliards, soit 5,7% de son PIB). Dans une note d’éclairage, Christophe Stiernon, chargé de recherche au GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité), rappelle que « les dépenses militaires des pays arabes du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ont été sept fois supérieures à celle de l’Iran depuis 1997 ». La course aux armements existe bien au Moyen-Orient, mais elle n’est pas le fait de l’Iran. Les pays du Golfe, engagés dans la guerre au Yémen,le sont au prétexte du danger iranien. Aucune proportionnalité ne semble donc s’appliquer en la matière puisque entre Téhéran et les pays du Golfe, un rapport d’un à dix existe en matière de dépenses d’armements.

La course aux armements est davantage du côté des monarchies du Golfe

Une illustration très simple en matière d’aviation militaire : l’armée de l’air iranienne est extrêmement faible. Sur le papier, Téhéran dispose de 250 chasseurs. En réalité, rien n’indique que ces avions soient réellement opérationnels. Même s’ils l’étaient, ils ne font pas le poids face aux chasseurs très modernes qui équipent les armées de l’air des pays du Golfe ou Israël. Téhéran peut en effet compter sur une quarantaine de F-14 Tomcat, des chasseurs de supériorité aérienne américains des années 1970, et une quarantaine de Mikoyan MiG-29 délivrés dans les années 1990 mais dont le taux de disponibilité est probablement faible. Quant aux autres appareils, il s’agit essentiellement d’avions de conception ancienne (1960-1970) : une vingtaine de Dassault Mirage F1, une soixantaine de McDonnell Douglas F-4 Phantom II (avion qui fut massivement utilisé pendant la guerre du Vietnam) et une soixantaine de Northrop F-5. En face, les pays du Golfe disposent d’appareils beaucoup plus performants. L’Arabie Saoudite peut ainsi compter sur environ 150 McDonnell Douglas F-15 ( dont environ 80 de F-15 E Strike Eagle) et 64 Eurofighter Typhoon (72 commandés, peut-être 72 de plus). Les Emirats Arabes Unis disposent quant à eux d’environ 80 General Dynamics F-16 et de 60 Dassault Mirage 2000-9, la plus moderne version du chasseur. Le Qatar devrait disposer à terme de 24 Dassault Rafale et de 72 Boeing F-15. Cela représente au total quelques 500 chasseurs de génération 4+ voire 4++. Sans compter que plusieurs de ces armées de l’air pourraient bénéficier du programme américain F-35 à partir du début des années 2020. Comme nous l’indiquions dans notre précédent dossier de fond, les Emirats Arabes Unis pourraient aussi se tourner vers la Russie en achetant le plus moderne des chasseurs russes, le Soukhoï Su-35, puis en passant un accord avec Mikoyan pour la conception d’un chasseur léger de 5egénération dérivé du MiG-29 qui serait fabriqué directement aux Emirats. Néanmoins, si les pays du Golfe disposent sur le papier d’équipements ultra-modernes et d’une supériorité incontestable face à Téhéran, leur capacité d’emploi de ces équipements laisse à désirer. Dans la présente Guerre au Yémen, Riyad, Doha et Abu Dhabi semblent en difficulté pour obtenir des résultats satisfaisants sur le terrain militaire. Le principal succès de leurs frappes aériennes est tragiquement de réaliser un très grand nombre de victimes civiles…

La Russie observe le jeu de Téhéran avec beaucoup d’attention. Moscou souhaiterait faire de l’Iran l’un de ses principaux clients de la décennies 2020 alors que la Chine est en passe de réussir largement à se passer d’importations russes. L’Iran permettrait ainsi à Moscou de moins reposer sur son autre grand client, l’Inde. Alors que la Russie exporte pour près de 15 milliards de dollars d’armements chaque année, le marché iranien est donc une aubaine à saisir rapidement. Si Moscou aura le plus grand mal à fournir Téhéran en matériels lourds offensifs avant 2020 car ils tomberaient vraisemblablement sous le coup d’un veto de Washington, Londres ou Paris, elle peut en revanche préparer d’éventuels contrats qui seraient réalisés après la pleine levée des sanctions en 2020, et fournir d’ores et déjà à Téhéran des matériels défensifs comme des systèmes antiaériens ou des matériels de transport.

L'Iran, le futur marché de la décennie pour Moscou

Ainsi, le ministre iranien de la Défense, Hossein Dehqan, a séjourné à Moscou les 15 et 16 février 2016 pour évoquer notamment des contrats de livraison d’armements russes. Selon le journal Kommersant, Téhéran souhaite acheter des armes russes pour plus de 7 milliards d’euros. Selon Russia Beyond the Headlines, « les livraisons d’armements offensifs ne peuvent pas être réalisées du jour au lendemain, car la Russie devra encore fabriquer ces armes. Le contrat avec l’Iran, si contrat il y a, sera justement ciblé sur 2020, a affirmé Vladimir Sajine de l’Institut d’orientalisme de l’Académie des Sciences ». Plusieurs médias ont évoqué le fait que l’Iran souhaitait notamment acquérir des chasseurs multirôles russes Soukhoï Su-30 SM. Il s’agirait vraisemblablement de la version de cet avion destinée à l’exportation (Su-30 SME). Ce nouvel appareil a été présenté le 16 février 2016 au Salon international de l’aéronautique de Singapour. L’Iran serait également intéressé par le char de combat principal T-90MS qui équipe les armées russes et qui s’est illustré sur le théâtre syrien depuis 2015 grâce à son système de blindage actif qui lui permet de résister aux missiles portatifs antichars comme les TOW américains. Dans les deux cas, l’Iran évoque la possibilité de fabrication sous licence sur leur propre territoire, une solution que pratique déjà Moscou avec l’Inde pour les chasseurs Su-30 MKI notamment. Plusieurs médias iraniens et russes ont également fait part de l’intérêt de Téhéran pour le système antiaérien et antimissile S-400, version supérieure au S-300 dont il est issu.

A l’heure actuelle, Moscou ne pourrait ne vendre à Téhéran que des armements défensifs. La livraison de S-400 est peu probable car elle susciterait la colère des pays du Golfe alors même que Moscou souhaite s’introduire dans ce marché qui est la chasse gardée pour l’instant des Occidentaux, notamment des Américains. Mais d’autres équipements autorisés par la résolution de l’ONU pourraient être vendus. Concernant les équipements offensifs, rien n’est aujourd’hui possible, mais Moscou se prépare activement à une réouverture du marché iranien d’ici quelques années. Avec la Guerre en Syrie et son partenariat stratégique avec Téhéran, Moscou serait l’importateur d’armements le mieux placé pour l’Iran. La Chine, qui participe de plus en plus aux exportations d’armements dans le monde et se rapproche de l’Iran dans le cadre de son projet de Nouvelle Route de la Soie, pourrait néanmoins être un concurrent très sérieux pour Moscou. L’avenir le dira. Seule certitude : les Français seront vraisemblablement exclus de ce marché en devenir. Notre attitude maximaliste pendant les négociations avec le groupe P5+1, notre alliance avec les pays du Golfe et notre position néoconservatrice dogmatique et parfaitement contreproductive sur la Syrie, il est peu probable que Téhéran choisisse des Rafale pour remplacer les quelques Mirage dont il a hérité après la guerre qui l’a opposé à l’Irak durant les années 1980

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