Pourquoi les Américains s’incrustent-ils en Afghanistan ?

...par René Cagnat - le 12/06/2018.

 

Conférence de René Cagnat, docteur en sciences politiques et chercheur associé à l'IRIS, lors du festival de géopolitique de Grenoble en mars 2018.

 

« Nous ne savons pas pourquoi nous sommes en Afghanistan ! Comment peut-on vaincre dans ces conditions ? » Telle est la déclaration faite, en début d’année, par un sous-officier américain. Pour "s'incruster", le dictionnaire donne la définition suivante : « adhérer fortement à un corps, s’y implanter ». Les Etats-Unis ont fait leur trou en Afghanistan, mais comme le disait Winston Churchill « Quand on est au fond du trou, il est grand temps d’arrêter de creuser et de regarder ce qui se passe en haut… »

 

J’aurai l’originalité d’aborder ce « pourquoi américain » en recourant aux ressources de la langue russe que j’ai eu la chance d’étudier. Les Russes décortiquent la notion « pourquoi » en 3 questions :

- Tout d’abord "otchevo", (approche historique) : c'est-à-dire « à partir de quoi ? », « à cause de quoi les Américains font-ils cela ? », projection surtout vers le passé.

- Ensuite le "potchemou", plus actuel notre « pourquoi », global, synthétique, plutôt lié au présent et à ses problèmes. "Pourquoi font-ils cela ?" "Quels motifs immédiats privilégient-ils" ?

- Enfin, le "zatchem", plus géopolitique : « dans quel but », en se projetant, cette fois, vers le futur. "Dans quel but, plus ou moins lointain, s’incrustent-ils ?"

Cette conférence correspond aux réponses à ces trois questions.

 

Otchevo  « à partir de quoi » ?

 

La vengeance : je passe sur l’approche historique selon laquelle, à l’évidence, l’arrivée des Américains résulte du 11 septembre 2001…

L’autre aspect originel est la volonté de domination mondiale et d’efficacité stratégique. L'Amérique se perçoit encore - l’état d’esprit et les options du Président Trump le dénotent souvent - comme l’hyperpuissance mondiale, une puissance universelle : aucune région dans le monde ne doit échapper à la vigilance des missiles d’observation, des flottes de guerre, des services de renseignements et des 800 bases militaires américaines positionnées aux quatre coins du globe.

En Afghanistan, les Américains se sont peu à peu aperçus que ce bout du monde devenait, par la montée irrépressible des pays voisins, une sorte de bastion dominant une région d’une très grande importance stratégique : la poudrière centre-asiatique… Qu’on en juge par la carte ci-dessous : 

Carte n°1

 

Trois puissances nucléaires sont frontalières ou très proches du pays afghan : la Chine, le Pakistan - détenteur de la préoccupante « bombe islamique » - et l’Inde. Une quatrième puissance nucléaire est un peu plus lointaine : la Russie. Une puissance nucléaire potentielle est également frontalière de l’Afghanistan et n’est autre que l’Iran. Ainsi, aucune région au monde n’est aussi bien entourée « nucléairement » que l’Afghanistan et l’Asie centrale : les Américains, grâce à al-Qaïda, se sont retrouvés au cœur de cette région-là ! Peut-on s’en désintéresser et vouloir la quitter lorsque l’on est :

- A 1500 km du Golfe persique et de ses énormes ressources en hydrocarbures.

- A 1000 km du bassin énergétique de la Mer Caspienne et à portée immédiate de celui de l’Amou daria  (voir carte ci-dessous) en mesure, d’ici quelques années, de rivaliser ensemble avec le Golfe persique ou  l’Arabie saoudite.

 

 

Carte N°2

 

Carte N°3

 

En outre, comme le montre la carte ci-dessus on est en mesure à la fois de : 

surveiller l’évolution de la péninsule indienne, d’ores et déjà la plus grande fourmilière au monde avec 1 milliard 682 millions d’êtres humains loin devant la Chine : 1 milliard 324, seulement…

figurer sur les arrières à la fois de la Chine (en contact avec sa province musulmane du Xinjiang), du Pakistan, de l’Iran (la grande puissance chiite), et, enfin, de la Russie dont l’Asie centrale était le « pré carré » avant d’en devenir « le ventre mou » si vulnérable…

- veiller et d’intervenir face aux évolutions des « Routes terrestres de la soie », chères à Xi Jinping et, d’ores et déjà, de prendre position à leur encontre (voir les deux cartes ci-dessous).

 

 

Carte N°4

 

Carte N°5

 

Mais avant d’entrer ici dans le domaine très sensible du "Zatchem" (dans quel but ?) nous aborderons les réponses plus actuelles liées au "Potchemou".

                                                       

"Potchemou", le pourquoi actuel

 

Pour certains folliculaires, les revenus du trafic de drogue seraient l’une des origines du maintien américain. Je ne peux absolument pas croire, comme certains, que les Américains trafiquent avec la drogue afghane et y trouvent une raison de rester dans ce pays. Ce serait tellement dégradant pour les Etats-Unis ! Dans un livre, à paraître aux Editions du Cerf sur l’Asie centrale et l’Afghanistan, je souligne et essaye de prouver que ces allégations ne reposent sur rien de tangible. Qu’il y ait eu par le passé, au Vietnam par exemple, une collusion avec la drogue de certains services américains, c’est presque l’évidence. Mais en Afghanistan rien de tel : seulement des rumeurs. Les Américains ont dépensé, au cours de cette guerre, huit milliards de dollars pour l’éradication du pavot. Pouvaient-ils, en même temps, promouvoir cette culture et en profiter ? Mentionnons encore que les addicts états-uniens ont maintenant tendance à délaisser la cocaïne sud-américaine pour l’héroïne afghane qui, à elle-seule, ferait, chaque année, outre-Atlantique, plus de 50 000 victimes. Dans ces condition, un Etat peut-il favoriser une drogue dont son peuple est victime ? Ceci est tellement vrai que, le 20 novembre 2017, l’aviation américaine s’est mise, enfin, à bombarder par un raid massif et pour la première fois, les laboratoires afghans de fabrication de l’héroïne, en détruisant une dizaine sur 500 environ : il y a encore du travail, mais on est sur la bonne voie ! Le président Ashraf Ghani, lui-même, n’a-t-il pas déclaré en 2016 : « si on avait commencé par bombarder la drogue, le problème afghan serait résolu depuis longtemps ! »

En abordant maintenant l’influence du Complexe militaro-industriel sur les décisions de la Maison blanche on découvre des raisons beaucoup plus solides au maintien des Américains sur le terrain afghan. En effet, la guerre en Afghanistan permet en effet à l’industrie d’armement, quasi fondamentale aux Etats-Unis de :

tourner à plein régime dans ses branches terrestres et aériennes, voire spatiales

trouver sur le terrain afghan des champs et des occasions d’expérimentation : telle, en 2017, celle de la MOAB (mother of all bombs

 - étudier la guerre subversive, le terrorisme et les parades à mettre en place contre eux : notamment sur le plan technique. Depuis 17 ans, le Complexe s’est habitué à cette guerre et ses commandes qui régulent l’économie américaine assujettie, elle aussi,  à ce conflit.

 

Le potentiel minier de l’Afghanistan attire non seulement les Etats-Unis mais aussi la Chine.

L’Afghanistan possède, c’est une certitude, un potentiel minier considérable et quasi-intact. Dès les années 80, les Soviétiques se sont lancés dans un vaste travail de prospection. Ces travaux ont été repris, dès 2005, par l’USGS (United States General Survey) qui a révélé en 2010 l’existence de ressources minières, pétrolières et gazières de l’ordre de 1000 milliards de dollars. Si j’en crois, par ailleurs, le rapport de Raphaël Danino-Perraud, « le sous-sol afghan contiendrait de nombreux minerais essentiels aux technologies de la transition énergétique et aux technologies civilo-militaires, métaux de base comme métaux et terres rares » (1).

Comme les Etats-Unis, la Chine, est très intéressée par ces ressources. Pour cette raison, entre autres, elle s’accroche au pays afghan, politiquement et même militairement : activité de patrouilles conjointes sur les frontières sino-tadjikes et sino-afghanes, présence militaire chinoise encore minime mais de plus en plus affirmée dans le Wakhan afghan et le Gorno-Badakhshan tadjik, projet de coopération militaire entre Afghans et Chinois pour lutter contre le terrorisme ouighour, etc.

Bref, les Chinois tiennent à l’Afghanistan et le maintien d’une présence américaine sur le territoire est, potentiellement, très gênant pour leurs projets : Washington se ménage-t-il ainsi un atout de taille en prévision d’une future négociation ? En tout cas, au cours de leur rencontre à Washington le 22 septembre 2017, Donald Trump et Ashraf Ghani, ont abordé « la façon dont les compagnies américaines peuvent aider l’Afghanistan à développer ses ressources en terres et minéraux rares. Ils sont tombés d’accord sur le fait que de telles initiatives pourraient aider l’Amérique à produire des matériels d’une importance critique pour sa sécurité nationale tout en favorisant la croissance de l’économie afghane… » (2)

 

Projetons-nous maintenant vers le futur, même lointain, dans le cadre du "zatchem".

 

"Zatchem", dans quel but ?

 

Dans quel but les Américains s’incrustent-ils en Afghanistan ? Question subsidiaire : quel objectif véritable visent les Chinois en créant les routes terrestres de la soie ?

Le but essentiel pour les Etats-Unis demeurera de lutter contre l’établissement d’une suprématie chinoise. Or, si les Américains quittent l’Afghanistan, ils se priveront des possibilités de s’opposer à l’entreprise essentielle de Xi-Jinping qui consiste à établir avec l’Europe, Russie comprise, des liens terrestres et maritimes qui donneraient, un jour, à la Chine la supériorité mondiale.

La carte des Routes de la soie (revoir la carte N°4) est parlante à ce sujet. L’action ou la menace d’action directe, militaire, ou indirecte, par utilisation d’intermédiaires, de l’Amérique à partir de l’Afghanistan, devrait permettre, et permet déjà, d’exercer diverses pressions sur la Russie et surtout sur la Chine. A partir de cette « plateforme », les Etats-Unis peuvent exercer une surveillance et surtout mener des interventions mettant à mal aussi bien l’OBOR (Une Ceinture, une Route) des Chinois que les intérêts russes, iraniens et pakistanais (voir la carte ci-dessous) (3)

 

Carte N°6

 

 

La disposition sur le terrain de leurs principales bases semblent indiquer ce souci (revoir la carte N°5). Leur long séjour en Afghanistan leur a donné la connaissance du pays et les ressources humaines nécessaires à ces initiatives. Mais, et c’est le fait le plus important, ils peuvent par leur présence bloquer une réalisation ou une activité à l’intérieur même de l’Afghanistan ou sur son pourtour. Ainsi, la carte ci-dessous, montre que l’Amérique ou les djihadistes présents en Afghanistan peuvent empêcher la création d’une voie ferrée à un seul écartement de l’Europe occidentale à Pékin : il leur suffit pour cela de ne pas autoriser sur 1600 km le lien ferroviaire trans-afghan entre frontière iranienne et frontière chinoise.

 

Carte N°7

Autres commentaires des  cartes : l’Afghanistan occupe une place éminente pour faire obstacle aux nouvelles routes de la soie.

Sous la menace de la flotte et de l’aviation américaines la voie maritime chinoise appelée le "collier de perles" est très fragile, aléatoire, d’où la nécessité pour la Chine de prévoir aussi des liens terrestres de rechange.

En dehors de cette préoccupation « logistique », Chinois et Russes perçoivent que « leurs » voies terrestres, (carte N°4) sont très exposées à des interventions à partir de l’Afghanistan tels :

         - les gazoducs turkmènes en direction de la Chine : (voir carte ci-dessous)

        Carte N°8

 - le « pont terrestre eurasiatique » vulnérable dans sa partie centrale

          - l’axe sud Urumqi-Istanbul, en cours de réalisation, très menacé sur la première portion de son parcours

         - les « corridors » créés par Moscou et Pékin, de part et d’autres de l’Afghanistan pour accéder par voies ferrées et routes, à « une mer ouverte », la mer d’Oman, vers l’Océan indien (voir carte N°6).

Enfin, dans le domaine énergétique, la carte ci-dessus rendant compte du gazoduc TAPI, en cours de réalisation au cœur même de l’Afghanistan révèle tout l’intérêt stratégique du territoire afghan pour la péninsule indienne. Mais il faudra, pour cette réalisation, le maintien de l’aval des Américains tout autant que celui des Talibans...

 

Dans le « tournoi des ombres » en cours, tous les parties prenantes cachent leur jeu, à commencer par les Chinois (4)…

 

Redécouverte des objectifs chinois correspondant aux routes terrestres de la soie.

Les Chinois qui essayent de gagner des délais sur la voie terrestre, et d’en diminuer les coûts, semblent vouloir prouver que cette voie terrestre peut rivaliser avec la voie maritime. En fait, cela n’intervient que pour la livraison rapide de matériels peu pondéreux et chers (genre note-books) : 15 à 20 jours au lieu d’une quarantaine, au minimum, par bateau. Mais pour le reste, la voie ferrée ne tient pas la comparaison avec la voie maritime : elle coûte plus cher, elle est plus vulnérable aux conditions climatiques, elle a peu de clients dans le sens Europe-Chine et, surtout, la capacité des navires porte-conteneurs l’emportera toujours sur celle des trains de conteneurs.

Voici un calcul effectué à ce sujet : un seul porte-conteneur standard actuel, sur la ligne Asie-Europe, emporte 8000 conteneurs de 12 mètres. de long. Si on les met bout à bout sur une voie ferrée cela fait 8000 x12m = 96 km. En tenant compte de l’espace entre deux wagons on obtient un quart de plus, soit 125 Km (5).

La longueur des convois de marchandises étant limitée en Europe à 1 km, il faudrait donc 125 trains d’1 km de long pour remplacer notre bateau porte-conteneur standard. Actuellement, sur la ligne Europe-Asie, une soixantaine de porte-conteneurs effectuent une noria ininterrompue de Hambourg à la Corée au fil de quatre rotations par an. Donc il faudrait, de Rotterdam à Lianyugang, 125 x 60 x 4 = 30 000 trains par an pour se substituer à la voie maritime sur une ligne de 12 000 km avec trois écartements successifs, 2 stations de changement d’écartement et sept pays ayant des procédures et des signalisations différentes.

Cette voie ferroviaire la voici aujourd’hui à l’ouest de Khorgos au Kazakhstan  (voir carte ci-dessous ) : souvent encore à voie unique, elle ne peut supporter un encombrement supérieur à deux convois par jour. Si l’on tient compte des difficultés climatiques le total annuel des convois tombe à 600, soit une capacité d’emport de 2% du tonnage actuel à transporter.

 

Carte N°9

 

Au sujet, maintenant des voies routières, le même calcul que le précédent peut être effectué par rapport à la voie maritime. Le résultat est aussi sévère.

Il existe donc, côté Chine, un problème de la crédibilité commerciale des nouvelles routes terrestres de la soie, aussi bien ferrées que routières, par rapport à la voie maritime qui remet en cause tout le bien-fondé économique de ces dernières routes : jamais la voie terrestre sur le plan du fret ne pourra rivaliser avec la voie maritime. Elle sera tout juste une voie de secours.

A l’évidence, les belles autoroutes chinoises ne sont pas seulement créées dans un but économique et commercial finalement secondaire. Elles sont aussi et surtout créées en vue d’une prise de contrôle progressive, économique, militaire et stratégique, dans un avenir indéterminé, des pays continentaux, notamment en Asie centrale.

La Russie, sur place, aussi bien que les Etats-Unis, très éloignés, ne pourront admettre ce contrôle chinois. S’ils sont encore en Afghanistan, les Américains pourront réagir, sinon… il leur faudra recourir à l’alliance russe !

 

Conclusion 

Pour l’Amérique, rester en Afghanistan ou s’en retirer revient à être ou ne pas être : quitter ce pays, amène en effet les Etats-Unis à renoncer dans une zone-clé, à l’hyperpuissance au profit de la Chine, autrement dit à la domination mondiale.

 

René Cagnat
Ecrivain, colonel e.r.,
Docteur en sciences politiques,
Chercheur associé à l’IRIS.

 

Source : https://www.iveris.eu/list/notes_danalyse/350-pourquoi_les_americains_sincrustentils_en_afghanistan_

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