L'engrenage immigratoire allemand

selon Robin Alexander

 ...par Stratediplo - le 27/03/2017.

 

  De formation militaire, financière et diplomatique, s'appuie sur une trentaine d'années d'investigations en sciences sociales et relations internationales.


Au moment où le "livre" (avec ISBN normalement réservé aux imprimés de plus de cinquante pages) qui se vend le plus aux Etats-Unis d'Amérique dans la catégorie humour politique est le cahier de pages blanches "raisons pour voter démocrate" (reasons to vote for democrats), le livre qui se vend le plus en Allemagne est dans la catégorie politique nationale "l'engrenage : Merkel et la politique d'asile" (Die Getriebenen : Merkel und die Flüchtlingspolitik).

 

Pour l'essentiel, dans ce best-seller Robin Alexander expose au public germanophone à peu près les mêmes réalités que Stratediplo exposait un an plus tôt au public francophone dans la Huitième Plaie, à savoir l'intrusion illégale massive dans l'espace Schengen en 2015. Ecrit par un journaliste de Die Welt, ce livre est peut-être un peu moins prospectif et juridique mais certainement plus factuel. Il constate les faits rapportés par la presse en 2015, puis note les réactions verbales ou concrètes manifestées par les politiciens après que ces faits aient crevé les écrans, sans prétendre rechercher des initiatives politiciennes en amont de l'apparition de ces faits, ou des définitions juridiques votées et en vigueur. Ainsi il situe la date de naissance du raz-de-marée immigratoire au 4 septembre 2015, jour de l'ouverture des frontières allemandes, et son accélération décisive au 12 septembre 2015, jour de l'imposition, dans les faits, du maintien de l'ouverture de la frontière austro-bavaroise, par les forces allemandes envoyées à la demande de la Bavière pour fermer cette frontière. Prêtant plus d'attention aux chiffres qu'aux mots, il en oublie l'appel public à l'immigration illégale massive lancé le 24 août par la chancelière allemande Angela Merkel, avec le soutien du président français François Hollande venu pour l'occasion, discours qui confirmait la suspension unilatérale par l'Allemagne des accords de Dublin le 21 août et enjoignait à la Grèce et à la Hongrie de cesser de les appliquer, pour laisser passer ses invités. Il ne remonte donc pas non plus au rapport de l'ONU sur les "migrations de remplacement" du 21 mars 2000.

 

Hormis les événements du 13 septembre 2015 (sur lesquels on reviendra), ce que la presse allemande semble surtout avoir retenu de ce livre sorti le 13 mars 2017, c'est la "révélation" de la conclusion d'un accord secret avec la Turquie, passé au nom de l'Union Européenne par Angela Merkel et le premier ministre néerlandais Mark Rutte avec le premier ministre turc Ahmet Davutoğlu le 6 mars 2016, lors d'une rencontre que Robin Alexander et la presse allemande qualifient aujourd'hui de secrète pour s'excuser de ne pas l'avoir rapportée alors même que certains membres du Conseil Européen, le président Donald Tusk en tête, avaient publiquement dénoncé le 8 mars 2016 tant cette réunion restreinte que la tentative d'en imposer les conclusions au Conseil. Les lecteurs de Stratediplo, quant à eux, en ont connu les résultats dès le lendemain 7 mars (nouvelle enturquerie uniopéenne), lorsque la Commission Européenne les ont imposés au Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement, dans le plus grand silence médiatique. Or si des détails ont pu être communiqués la veille au premier ministre turc, par exemple la précaution de présenter les capitulations européennes volontaires comme des exigences turques, le contenu avait été déjà exposé, notamment par Stratediplo le 16 octobre (sommet de dupes) et le 29 novembre 2015 (victoire turque ou capitulation uniopéenne ?).

 

Ce 13 mars dernier la presse allemande a donc feint d'apprendre par le livre de Robin Alexander que l'accord secret du 6 mars 2016 garantissait à la Turquie l'accueil annuel dans l'Union Européenne de 150000 à 250000 "réfugiés" sélectionnés par la Turquie. En réalité la Commission Européenne avait déjà prévu d'imposer à ses membres, lors du sommet du 15 octobre 2015, des programmes de réinstallation de "réfugiés" à fournir par la Turquie d'une manière ordonnée, selon l'expression du mémo 15-5777 du 5 octobre résumant le plan d'action turco-européen du 23 septembre. Le chiffre d'un demi-million révélé par Lauriane Lizé-Galabbé le 8 octobre mais vraisemblablement décidé dès le 17 mai (avant l'invitation à l'invasion) et évoqué le 23 septembre n'a pas été écrit au sommet houleux du 15 octobre, au prétexte de son écourtement pour désaccords, mais en réalité parce que la Turquie venait de relever ses exigences en compensation de l'impossibilité de lui confier le nord de la Syrie (intervention russe), comme on l'expliquait ici le 16 octobre. Le 29 novembre ont été signées des capitulations uniopéennes, toujours imprécises compte tenu des oppositions nationales, et qui omettaient soigneusement de noter de combien avait été relevée la promesse d'installation dans l'Union européenne du demi-million de colons à envoyer par la Turquie, comme on le remarquera le jour même. Le 10 février 2016, en révélant au parlement hongrois ce projet négocié, au nom de l'Union Européenne, directement entre l'Allemagne et la Turquie, et dont il attendait la publication début décembre, le premier ministre Viktor Orbán parla d'un volume de 400000 à 500000 colons, ce qui relativise singulièrement les émois soudains de la presse allemande à la "révélation" un an plus tard d'un chiffre deux fois inférieur... mais annuel certes.

 

Moins suspect de désinformation qu'un journaliste allemand, Viktor Orbán n'était cependant déjà plus dans les confidences bruxelloises. On a pourtant établi (articles précités) qu'au moment, en septembre 2015, où la Commission Européenne prétendait offrir un milliard d'euros à la Turquie pour la mise en condition et la fourniture de ce contingent indéterminé de colons, elle lui avait en réalité déjà proposé trois milliards et s'était heurtée à une surenchère. Robin Alexander a bien remarqué la promesse d'un deuxième tribut de trois milliards d'euros à régler à la Turquie d'ici la fin 2018. En vérité la Commission Européenne ne fait que présenter aux Etats membres comme de nouveaux accords exceptionnels ce qui est simplement la reconduction annuelle d'un échange qui leur avait été (difficilement) imposé en septembre 2015 comme unique et non reconductible, et dont on avait alors montré que la Commission négociait avec la Turquie des engagements mutuels pluriannuels. Côté paiement, le milliard d'euros "pour solde de tout compte" annoncé en 2015 est rapidement devenu trois milliards avant la fin 2016 plus trois milliards avant la fin 2018, c'est-à-dire un milliard et demi par an, reconductible. Côté fourniture, le demi-million de colons envisagé en mai 2015 (avant la livraison accélérée de deux millions en six mois) à titre non renouvelable, est devenu une attente annuelle, peut-être limitée à un quart de million mais prévue pour au moins jusqu'à 2018 incluse. Il ne faut pas oublier que, contrairement aux euros qu'on envoie en Turquie, les hommes qu'elle envoie en échange sont potentiellement multipliables par sept à courte échéance, selon le ratio de regroupement familial (modeste) calculé par les services allemands. Les Européens peuvent oublier les hordes de malheureux sur leurs routes en 2015, tout se fait effectivement désormais de "manière ordonnée" et discrète, le renforcement des liaisons ferroviaires avec la Turquie ayant évité une extension démesurée du pont aérien inauguré le 4 avril 2016.

 

L'un après l'autre, les médias européens font des efffets de manchette en prétendant révéler telle ou telle des forfaitures exposées début 2016 dans la Huitième Plaie.

 

Le livre de Robin Alexander est un bon rappel des faits que l'on a déjà mis en lumière, même s'il n'appelle pas à l'action. En effet il cite un certain nombre de mesures décrétées par Angela Merkel sous la pression des Allemands puis systématiquement ignorées par son gouvernement, et interprète cela non comme une feinte volontaire mais comme un défaut de détermination politique. En fin de compte Robin Alexander confirme dans sa conclusion le postulat sous-jacent dans l'ensemble de son reportage, à savoir que le gouvernement allemand s'est laissé dépasser par les événements et donc qu'il est peut-être responsable d'avoir mal gouverné, mais certainement pas coupable de l'invasion.

 

Source : http://stratediplo.blogspot.com.es/2017/03/lengrenage-immigratoire-allemand-selon.html

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Commentaires : 1
  • #1

    Stratediplo (mardi, 28 mars 2017 15:45)

    Relisant mon dernier paragraphe, je me sens obligé de préciser que les proclamations de bonne foi justifiées par l'occultation des preuves (la presse croit vraiment à l'amnésie des foules) ne doivent pas conduire à la dissonance cognitive. Avant même leurs réunions secrètes, ces gouvernants-là ont commis publiquement des actes de trahison volontaire. Je pèse mes mots, ordonner à un fonctionnaire de violer une loi ou un traité, c'est trahir le peuple qui l'a votée ou ratifié. La conviction intime d'Alexander n'efface pas les faits que j'ai exposés dans la Huitième Plaie, commis au grand jour et vérifiables en cas de trou de mémoire.