Turquie : les enjeux d'une purge

Par Caroline Galactéros - le 09/08/2106.


Docteur en Science politique, ancien auditeur de l'IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l'éthique à l'Ecole de Guerre et à HEC.

Colonel de réserve, elle dirige aujourd'hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique "Etat d'esprit, esprit d'Etat" au Point.fr.

Elle a publié "Manières du monde. Manières de guerre" (éd. Nuvis, 2013) et "Guerre, Technologie et société" (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014).

Polémologue, spécialiste de géopolitique et d'intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d'aujourd'hui.



 

Le monde est à feu et à sang, le Moyen-Orient est en plein chambardement stratégique, l'Europe est ensanglantée par une vague d'attentats inédite qui vise à provoquer la sidération des populations du continent et de leurs appareils dirigeants... Et, au même moment, des millions de personnes, prises d'une fièvre irrépressible, se lancent à corps perdu, par les villes et les campagnes du monde, à la recherche de petits êtres facétieux et virtuels, purs produits de réalité augmentée, les Pokémon, dissimulés dans les endroits les plus improbables ou choquants. Nulle limite à la vulgarité, à l'indécence ou au ridicule ; tout est jeu, et plus c'est absurde, plus l'on rit, au lieu de pleurer. Un trait caractéristique des grands dépressifs...

 

Notre monde serait-il au bord du burn-out ? Quoi qu'il en soit, ce grand écart entre le tragique planétaire d'une férocité extrême et l'insoutenable légèreté du non-être manifeste un inquiétant hiatus. Il marque aussi un stade avancé d'abrutissement de masse, de décérébration collective consentie et même jubilatoire. L'homo festivus dans toute sa splendeur et sa vacuité. Un renoncement individuel et collectif à soi-même qui vient donner du grain à moudre à l'ennemi, et peut-être demain, via la géolocalisation de masse permise par le jeu, lui fournira des occasions d'attentats… Un ennemi qui nous observe et trouve probablement ici un autre « argument » pour nous présenter à ses « recrues » comme une espèce dégénérée par sa mécréance, son matérialisme outrancier et son grégarisme festif. Des « recrues » mentalement faibles et dont certaines jouent elles-mêmes peut-être aussi à Pokémon go, mais qui croiront se racheter, échapper à « l'égarement » et à « la souillure » occidentale en libérant leur violence intérieure contre ces masses-cibles sans cervelle et comme offertes au sacrifice.

 

Ce qui est certain, c'est que pendant que « ce grégarisme festif » fait son œuvre, que les tueurs fourbissent leurs armes et que l'on s'interroge toujours, en France, sur les limites de l'État de droit et le sexe des anges, d'autres ne jouent pas à Pokémon Go, mais à des jeux autrement plus sérieux de pouvoir et d'influence, de puissance et de nuisance, bref, aux vrais et éternels jeux humains, l'amour mis à part. Et sur l'échiquier moyen-oriental, le dernier coup de maître du président Erdogan ne laisse pas d'impressionner et d'inquiéter.

 

Les kémalistes balayés

L'ampleur de la purge permise par le coup d'État manqué en Turquie a été déjà amplement analysée (cf. la remarquable interview de Jean-François Colosimo sur le FigaroVox et les analyses d'Alexandre del Valle sur Atlantico.fr qui font le point, avec recul et perspective, sur les enjeux véritables de cette reprise en main). Sans doute peut-on insister sur le fait que, quels qu'aient été les véritables commanditaires du putsch et ceux qui ont pu l'encourager depuis l'étranger (un coup de semonce américain ?), le président Erdogan a trouvé là (ou laissé patiemment advenir ?) l'occasion d'un nettoyage en profondeur de l'armée, de l'appareil d'État, des diverses administrations et des médias, se débarrassant ainsi, au prétexte de « rétablir la démocratie turque », d'une double concurrence.

 

Tout d'abord celle des kémalistes historiques, anti-islamistes laïques virulents, longtemps aux commandes de l'armée et de ce que l'on a appelé « l'État profond » – cette alliance redoutable de membres des services secrets, des mafias et de mouvements de la droite extrême locale. Leur affaiblissement politique et économique avait été engagé par Erdogan dès les années 2000, grâce notamment à l'abolition des pouvoirs politiques de l'ancien Conseil national de sécurité (le puissant MGK gardien vétilleux de la pureté kémaliste) pour satisfaire aux exigences européennes (quelle ironie du sort !) dans le cadre d'une adhésion alors déjà follement envisagée... Cette marginalisation du courant fondateur de la Turquie moderne au prétexte cynique d'une « démocratisation » des structures d'État et de leur adaptation à la modernité avait de facto enclenché une islamisation tous azimuts de l'armée et de la société turques sous la coupe de l'AKP, parti d'Erdogan.

Les Européens, fidèles à leur indécrottable angélisme, toujours prompts à prendre des vessies pour des lanternes, ne voulurent pas voir la lame de fond islamiste s'installer alors dans cet immense pays-candidat tellement européen... jusqu'au Bosphore seulement. L'AKP ?

Un parti « moderne », d'un « islamisme si modéré » ! Déjà cet oxymore maléfique...

 

La confrérie Gülen présente dans 160 pays

Le deuxième rival est interne au courant islamiste et plus redoutable. Car, au-delà de ce combat entre deux visions – laïque ou islamiste – de la Turquie moderne, le camp islamiste lui-même est profondément divisé entre la synthèse nationale-islamiste radicale incarnée par Erdogan et celle de son ancien allié Fetullah Gülen, leader d'une puissante organisation religieuse modérée et d'orientation plus conservatrice et pro-occidentale, Hizmet, dont l'emprise sur une partie de l'armée, mais aussi sur la société turque – par sa pénétration notamment de l'éducation, de la justice, de l'administration, des médias et de l'économie –, défiait la volonté de puissance du néo-sultan.

 

La purge qui pourrait probablement – à son terme – concerner près de 100 000 personnes s'étend d'ailleurs bien au-delà des frontières nationales. Les immédiates et fortes pressions du pouvoir turc sur un grand nombre d'États (parmi lesquels le Nigeria, le Kenya, l'Ouganda, l'Indonésie ou l'Azerbaïdjan) afin qu'ils ferment les écoles et centres tenus par la confrérie Gülen (présente dans 160 pays et contrôlant 2 000 écoles et collèges) témoignent d'une volonté d'extirpation des racines de l'influence du rival honni et bouc émissaire parfait. Le bras du sultan ne tremble pas et chacun est appelé à choisir son camp. Jusqu'à Washington, sommé d'extrader le comploteur et accusé de l'avoir a minima protégé, voire soutenu, dans ses noirs desseins, qui est désormais publiquement tancé par un président turc au faîte de son cynisme pour « soutien au terrorisme ». L'arroseur arrosé, en somme…

 

Opportunisme

Recep Tayyip Erdogan semble avoir néanmoins bien senti « le vent du boulet » et compris ce qui doit aussi s'envisager, au moins partiellement, comme un coup de semonce américain. Des Américains inquiets de sentir leur allié du « flanc sud » de l'Otan s'émanciper trop ardemment de leurs tutelle et consignes, et risquer d'interférer à contretemps ou contre-emploi dans les agendas subtils de leurs relations avec Moscou, Téhéran, Riyad ou Tel-Aviv notamment. Le président turc semble d'ailleurs être en train de répondre à ce coup de sifflet… à sa façon, donc par la surenchère, tentant de retrouver, au culot ou au bluff, une place et un rôle éminents dans les jeux de puissance régionaux. Et en premier lieu dans le chaos irako-syrien, où il est allé trop loin, a excipé de sa relation avec Washington et n'a pas pris toute la mesure de l'influence et de la capacité de nuisance russes.

 

Alors, dans un revirement spectaculaire qui signe un cynisme et un opportunisme de haute volée, le voici donc qui déclare soudainement Assad « fréquentable » et important, reprend langue avec Téhéran, Tel-Aviv, Le Caire, et surtout avec Vladimir Poutine (après lui avoir présenté ses excuses pour son Sukhoï abattu) qu'il devrait rencontrer le 9 août à Saint-Pétersbourg. Mais il ne suffit pas de s'essayer aux échecs pour devenir grand maître. La veille, en effet, le 8, Vladimir Poutine sera à Bakou pour y rencontrer le président iranien Rohani avec son homologue azerbaïdjanais Aliyev et parler de multiples sujets d'intérêt commun, de la Syrie à l'Arménie, en passant par le pétrole et toutes les nuances de vert de l'islamisme mondial...

 

Pendant que ces manœuvres se nouent, les combats font rage désormais pour le contrôle de Syrte en Libye, où, comme ailleurs, la communauté internationale, ne sachant pas vraiment qui elle doit soutenir, met ses œufs dans les divers paniers offerts.

 

Le calvaire d'Alep

Le drame syrien, lui, n'en finit pas de rebondir, nourrissant le calvaire des simples civils, toutes tendances et confessions confondues, coupables de s'être crus véritablement importants à nos yeux embués de sensiblerie et délavés par le cynisme, alors qu'ils ne sont que les pauvres enjeux d'une lutte d'influence de géants-cyclopes (tant la clairvoyance semble leur faire défaut). Alep, dont les malheureux civils cherchent à fuir les zones encore tenues par les « rebelles » d'al-Nosra et consorts (al-Nosra qui a changé de nom pour la galerie mais reste bien une franchise d'Al-Qaïda) et pilonnées par le régime qui s'exaspère ; Alep qui souffre de notre incapacité à décider enfin ce que nous voulons faire de la Syrie. 5 ans et près de 300 000 morts plus tard, nous n'en savons toujours fichtre rien, mis à part peut-être que nous restons déterminés à empêcher que cette ville repasse sous le contrôle du régime, jusqu'à « permettre » (l'on saura bientôt avec quel armement) que soit abattu un hélicoptère russe de retour d'Alep où il semblait surveiller les « corridors humanitaires » instaurés pour permettre l'évacuation de la population. Le jeu de la coalition occidentale et de ses affidés rebelles est vicieux et surtout dangereux.

 

Quant à la population de Mossoul en Irak (comme celle de Raqqa, d'ailleurs), elle devra peut-être attendre, pour être sauvée, que l'élection américaine se dénoue – voilà l'important ! – et que de grands coups de barre martiaux soient de nouveau donnés dans un sens ou dans l'autre.

 

Schizophrénie occidentale

Le monde tel qu'il est, donc. Ni plus ni moins. Le prochain round de négociations sur la Syrie à Genève a de fortes chances de n'aboutir à rien. Il ne sert qu'à masquer nos incohérences, nos inconséquences, nos agendas véritables, notre indifférence profonde à la réalité tragique des peuples livrés à nos ambitions ou à nos allégeances. Pour ne pas dire à nos soumissions.

Là aussi, le vrai sujet ne semble pas être de couper les vivres à l'État islamique ou de déloger ses chefs véritables de leurs tanières pour les remettre enfin dans leur boîte, mais de savoir « comment se situer » par rapport aux autres « joueurs » globaux et régionaux, aux affidés régionaux respectifs, aux clients militaires, aux « alliés » sunnites qui pourtant, à force d'exporter la haine et de la mettre en scène, ne sont pas pour rien dans les ferments de notre terreur domestique...

 

Comment alors persister, à Paris comme à Washington, à soutenir « le Front al-Nosra nouveau » qui, comme le beaujolais éponyme, est imbuvable, même purgé cosmétiquement de ses pires éléments pour pouvoir s'asseoir à la table des négociations avec la bénédiction américaine ? Juste pour gêner Moscou ? Juste pour se réjouir que Bachar el-Assad fasse éventuellement les frais ultimes d'un accord bancal russo-américain sur l'avenir politique du pays ? Une véritable schizophrénie occidentale nous fait baisser pudiquement les yeux – et la garde – sur la contradiction de fond existant entre notre attitude complaisante envers l'islamisme sunnite radical à l'œuvre sur les théâtres de guerre moyen-orientaux, pour complaire aux monarchies pétrolières et à Washington – et nos envolées domestiques martiales « contre la terreur » – elle aussi islamiste, sunnite et radicale – qui ensanglante nos territoires nationaux européens.

 

Une contradiction qui paraît chaque jour, et surtout après chaque attentat, plus intenable. Ce grand écart nous désarticule. Le lien entre, d'une part, les politiques étrangère et de défense, les actions militaires et même la « diplomatie économique » d'un État et, d'autre part, la sécurité quotidienne de sa population sur le territoire national, comme d'ailleurs partout dans le monde (sans parler de ses intérêts), est premier, essentiel, structurel. Ce que nous disons, faisons et laissons faire (ou penser) là-bas a un impact ici. L'ennemi extérieur et intérieur est bien plus cohérent que nous. Nous donnons en quelque sorte, sans même en avoir conscience, semble-t-il, comme un blanc-seing aux bourreaux de nos enfants. Jusqu'à quand ?

 

 

Publié dans Chronique Le Point, Géopolitique, Europe, Moyen-Orient

 


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