Jeu de dupes entre l’UE et la Turquie.

par Hélène de Nouaille - le 28/11/2016.



 

Que le premier ministre turc ait parfaitement saisi les contradictions européennes est évident. Il multiplie sans frais rebuffades et philippiques jusqu’à Strasbourg, quand il y est invité. Et les provocations : la dernière ? Profitant d’un déplacement en Asie centrale (Ouzbékistan), il a dit réfléchir à une éventuelle adhésion à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), association coparrainée par la Russie et la Chine qui regroupe les ex républiques soviétiques d’Asie centrale. « Pourquoi la Turquie ne rejoindrait-elle pas l’Organisation de Shanghai ? J’en ai parlé avec Poutine et Nazarbaïev (président du Kazakhstan). L’adhésion de la Turquie à l’OCS nous garantira une plus grande liberté de manœuvre » - propos rapportés par la chaîne turque Habertürk (1). 

Et d’ailleurs, ajoutait-il, quel peut être l’avenir de l’Union européenne ? « Le Brexit pourrait avoir des répercussions, on en parle en France et en Italie. Dans ces conditions, la Turquie devrait se sentir détendue sur la question de l’Union européenne et ne pas en faire une fixation ». Et puis il est las, dit-il, d’attendre une adhésion discutée « depuis 53 ans » (le premier accord d’association avec la Communauté économique européenne date de 1963). Et de rappeler que l’UE a « annulé le régime de visas avec l’Amérique latine, mais fait toujours attendre la Turquie », une question dont il attend le règlement avant la fin de l’année 2016.

 

Rien d’étonnant à ce mouvement vers l’Asie centrale, direz-vous, la géographie donne à la Turquie une position multi directionnelle entre l’Europe occidentale et l’Asie – mais aussi via le Bosphore, vers la Mer Noire et la Russie. Comme l’histoire lui a créé des liens avec les turcophones d’Asie centrale et au-delà – dans ce « monde turc » qui correspond au Turkestan des anciens, la majorité des populations utilisant une langue turque, dite aujourd’hui turcique (2). La chute de l’URSS (1991) avait ouvert bien des espoirs et des initiatives turques vers les républiques soviétiques libérées, avec des bénéfices limités (voir le document ci-dessous). Depuis cependant, l’Organisation de Shanghai créée en 2001 avec six pays membres (la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan) a fait des progrès : en juin dernier, nous le notions ici (3), elle enregistrait l’adhésion de l’Inde et du Pakistan. L’Afghanistan, l’Iran et la Mongolie sont observateurs. L’OCS est un modèle inter-étatique, très différent de l’Union européenne – ni union, ni alliance militaire, écrivions-nous. De quoi satisfaire à la demande de « liberté de manœuvre» de Recep Tayyip Erdogan. 

Lequel a cependant un problème : l’Union européenne est destinataire de 40 à 45% des échanges de la Turquie – dont l’économie n’est pas au beau fixe après le coup d’Etat manqué de juillet dernier, avec un chômage à 11,4% en août (19,9% chez les jeunes de 18 à 24 ans, dont 25% chez les femmes pour 17% chez les hommes), une inflation au-dessus de 8% (7,16 en octobre) et une prévision de croissance estimée en baisse (FMI) à 3,5% en 2016. « Outre l'inflation, plusieurs indicateurs semblent montrer que l'économie turque est à bout de souffle » constate le quotidien libanais l’Orient le Jour : « la production industrielle a ainsi chuté de 3,1 % en septembre, laissant présager un ralentissement de la croissance au troisième trimestre. La détérioration de la situation économique intervient dans un contexte politique extrêmement tendu depuis le putsch manqué, suivi de purges tous azimuts. Outre les facteurs internes, les investisseurs s'inquiètent également de la dégradation des relations entre la Turquie et l'Union européenne, qui a critiqué les arrestations de dirigeants et médias d’opposition (37 000 arrestations dans tous les secteurs d’activité) » (4). Qui, en effet, peut se poser en alternative à l’UE ? Si les relations turco-russes se sont spectaculairement améliorées un an après l’incident de l’avion russe abattu par les Turcs, l’offre de Moscou n’est pas comparable, fût-ce en termes de marché. Pas plus, dans un contexte régional chahuté fait de rivalités, que celle des pays arabes. 

Erdogan tient pourtant la dragée haute à une Union européenne qui s’est enfermée dans plusieurs contradictions. En interne, elle hésite – et pas seulement en raison de la question des migrants, « résolue » par Angela Merkel en février dernier sans concertation avec ses partenaires – argent (6 milliards d’euros, 500 000 euros versés aujourd’hui) contre un contrôle de la migration, sachant que la Turquie abrite près de trois millions de migrants sur son sol. Un accord que Recep Erdogan menace de rompre (5) après la résolution (qui n’a rien de contraignant) prise jeudi 24 novembre par le Parlement européen pour geler les négociations d’adhésion (qui le sont de facto depuis 2013) de la Turquie à l’UE. Ce qui gêne la chancelière, rappelle Romaric Godin : « Cet accord et la fermeture de la route des Balkans a permis de tarir presque entièrement le flux de réfugiés vers l’Allemagne » - et pas vers l’Italie. Mais « pour Angela Merkel (…) c’était là l’essentiel. La chute vertigineuse de sa popularité au début de 2016 a fait comprendre à la chancelière que, tout en maintenant un discours de forme d'ouverture, il lui fallait parvenir à une cessation de fait des entrées de réfugiés en Allemagne ». Surtout au moment où elle sollicite un quatrième mandat. Mais il y a plus que la question des migrants : après s’être raconté – souvenons -  nous – que « l’islam modéré » d’Erdogan était « compatible » avec la démocratie européenne, l’UE se trouve confrontée à la fois à un autocrate brutal (qui martyrise la partie kurde de sa population) et à l’opposition grandissante des populations européennes à l’intégration de 80 millions de musulmans.

 

En effet, au-delà de son projet de présidentialiser le régime, le président Erdogan semble nourrir un autre dessein. Dont le quotidien pro-gouvernemental Star nous donne un aperçu : « Ce nouveau monde sera le monde islamique. Il est certain que le message sera entendu, car ce monde en a assez d'être toujours la victime. Sous Erdogan, la Turquie accordait de l'importance aux relations avec l'Ouest. ... Mais si celui-ci veut que l'islam reste prisonnier d'un statut colonial mi-ouvert, mi-dissimulé, ce n'est plus supportable. Depuis un certain temps déjà, une 'renaissance' a débuté dans cette région, et Tayyip Erdogan en est le fer-de-lance. L'Occident est tenu d'adopter une communication plus humaine. Ce monde n'acceptera pas qu'on muselle Erdogan » (6).

 

L’UE est encore contrainte de l’extérieur par les Etats-Unis, soucieux de préserver un allié appartenant à l’OTAN – ce qui est incompatible avec une éventuelle adhésion à l’Organisation de Shanghai. Où en est-on donc dans ce jeu de dupes ? Exactement au même point qu’en mai dernier, lorsque Boris Mabillard résumait sans ambages la situation pour le Temps helvétique. Du coté turc, « le président Recep Tayyip Erdogan glisse vers l’autoritarisme. Son absence d’ouverture à l’égard des Kurdes, sa complaisance envers les groupes islamistes radicaux en Syrie, son mépris de la liberté de la presse et d’expression doivent être condamnés dans des termes fermes. Les accords contractés avec lui vont dans le sens contraire. Il ne s’y trompe pas et se présente d’ailleurs comme le grand vainqueur de ces tractations européennes ». Du côté européen, « tout n’est que mensonge, car les Européens ont rarement été aussi peu désireux d’élargir leur union. Avec tant de problèmes à régler, même les capitales qui ne s’opposeraient pas a priori à l’accueil d’un nouveau membre admettent qu’il y a d’autres urgences, notamment consolider l’Europe actuelle. En maintenant l’illusion que la Turquie pourrait un jour rejoindre le club, mais sans y croire, l’UE fait le lit des déceptions à venir. Si personne n’est dupe, personne ne remet en cause cette stratégie piégeuse et à court terme » (7).

 

Obliger la Turquie à jouer le rôle de garde-frontières a un prix – que l’UE paraît prête à payer. Mais le jeu de dupes pourrait bien être perdant-perdant. Y compris dans l’esprit des électeurs européens.

 

Hélène NOUAILLE

 

 

Document : 

 

« (…) L’Asie centrale turcophone et plus généralement le monde turc sont-ils des alternatives à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ?

 

Très étendu géographiquement, ce monde turc se révèle vite extrêmement fragile, si tant est que les principaux protagonistes, Turcs, Ouzbeks, Kazakhs, Azerbaïdjanais, Kirghizes, Turkmènes, éventuellement Tatars et Bachkires, soient prêts à le construire. Entre les tous petits peuples noyés dans les masses russes ou chinoises et les fronts de colonisation internes à l’Iran ou à l’Afghanistan, au Xinjiang, les fragilités sont nombreuses. Les atouts ne sont pas négligeables, autour de fortes potentialités économiques liées en particulier à la présence de gisements d’hydrocarbures, de métaux précieux et de minerais stratégiques. La situation géopolitique au cœur de l’Eurasie peut être avantage ou inconvénient, selon les décisions prises par les intéressés. Des opérations importantes ont été menées ou sont en cours, mais si la Turquie a semblé prendre un rôle actif dans la région durant les années 1990 et a d’ailleurs marqué des points, elle s’est vite essoufflée faute de programmation à long terme, de moyens autonomes de financement et de vision géopolitique construite. S’ajoutent à ce constat les personnalités et prérogatives jalouses des dirigeants nationaux cherchant avant tout leur propre définition de l’Etat-nation exclusif, les malentendus, la concurrence vive entre pays nouvellement indépendants et les promesses d’une Union des peuples turcophones caressée par les milieux panturquistes ou quelques stratèges occidentaux a fait long feu ».

Extrait du compte-rendu du débat dirigé en novembre 2009 par Stéphane de Tapia, directeur de recherche au CNRS : Turquie et Turkestans d’Asie centrale : le « monde turc », une alternative à l’Union européenne ? (page 23 du PDF).

http://cafe-geo.net/wp-content/uploads/turquie-turkestans.pdf

 

 

Notes :

 

(1) Sputnik, le 20 novembre 2016, Erdogan : la Turquie peut rejoindre l’Organisation de Shanghai au lieu de l’UE

https://fr.sputniknews.com/international/201611201028782921-ue-turquie-erdogan/

 

(2) Sur l’existence et la complexité du Turkestan et du monde turc, on peut consulter un document très riche des cafés-géo (novembre 2009), disponible en ligne, compte-rendu d’un débat dirigé par Stéphane de Rapia, directeur de recherche au CNRS :

Turquie et Turkestans d’Asie centrale : le « monde turc », une alternative à l’Europe pour la Turquie ?

http://cafe-geo.net/wp-content/uploads/turquie-turkestans.pdf

 

(3) Voir Léosthène n° 1126/2016 du 29 juin 2016, Pendant ce temps, en Asie, on s’associe…

« Les yeux de l’opinion publique mondiale sont tournés vers les résultats du référendum de Brexit ou les développements du Moyen-Orient. Cependant, un autre événement ayant le potentiel de modifier profondément la structure sécuritaire du continent asiatique s’est déroulé aussi la semaine dernière. L’adhésion de l’Inde et du Pakistan à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), lors du sommet de Tachkent, en Ouzbékistan, les 23 et 24 juin, nous pousse à réfléchir sur les équilibres géopolitiques de l’Asie ». Tolga Bilener, pour Le Devoir canadien, parle d’or. L’Organisation de coopération de Shanghai n’occupe pas la une des journaux : créée en 2001, elle comportait en se réunissant à Tachkent six pays membres (la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan), cinq pays observateurs (l’Afghanistan, l’Inde, l’Iran, la Mongolie et le Pakistan), ainsi que des partenaires de dialogue. Au total, remarquait Vladimir Poutine le 24 juin, dix huit pays qui « représentent ensemble plus de 16% du PIB mondial et 45% de la population du monde ». La grande affaire, préparée à Oufa en juillet dernier, nous l’évoquions ici, était l’adhésion du Pakistan et, si possible, de son frère ennemi l’Inde. Bien sûr, un ensemble de difficultés restaient posées : différences de positions des pays membres sur l’Afghanistan, et pour la Chine attitude ambiguë de l’Inde sur le problème de la mer de Chine méridionale, par exemple. Mais on construit, en Asie, pendant que l’Union européenne se défait.  

(4) L’Orient le Jour, le 25 novembre 2016, La Banque centrale turque relève son principal taux directeur pour soutenir la livre

http://www.lorientlejour.com/article/1020233/la-banque-centrale-turque-releve-son-principal-taux-pour-soutenir-la-livre.html

 (5) La Tribune, le 25 novembre 2016, Romaric Godin, Turquie : Recep Tayyip Erdogan menace l’Europe « d’ouvrir les frontières »

http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/turquie-recep-tayyip-erdogan-menace-l-europe-d-ouvrir-les-frontieres-619850.html

 (6) EuroTopics, Revue de presse

http://www.eurotopics.net/fr/170104/le-parlement-europeen-perd-patience-avec-la-turquie

 (7)  Le Temps, le 5 mai 2016, Boris Mabillard, éditorial : S’entendre avec Ankara, une chimère

https://www.letemps.ch/opinions/2016/05/05/s-entendre-ankara-une-chimere

 


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