Terrorisme , immigration, Frontière, l'Europe désarmée.

par Elisabeth Lévy pour le Figaro Vox - le 10/04/2016.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio.


 

Elisabeth Lévy est journaliste et directrice de la rédaction de "Causeur".

Dans son numéro d'avril, "Terrorisme, Immigration, Frontière, l'Europe désarmée", le magazine revient sur les attentats de Bruxelles et la crise des migrants.

 A  cette occasion, Elisabeth Lévy a accordé un entretien fleuve à Figaro Vox .

Elle y décrypte les raisons profondes de la déliquescence de l'union européenne sur fond de terrorisme et de crise des migrants.


Votre dernier numéro s'intitule, Terrorisme , immigration, Frontière,  l'Europe  désarmée. Comment en est-on arrivé là?
Oups, vaste question, si on considère que nous observons aujourd'hui l'aboutissement de politiques - ou plutôt de non-politiques menées depuis trente ans. Au niveau des élites, c'est une conjugaison de lâcheté, d'aveuglement idéologique, de calculs et de bons sentiments qui a abouti à ce désastre: une immigration incontrôlée dont plus personne ne peut dire qu'elle est une chance pour la France, l'échec de l'intégration pour une grande partie des enfants de cette immigration, le refus de voir la montée d'un islam intolérant et séparatiste en même temps que celle d'un sentiment anti-français. Sans oublier la responsabilité du Front national de Jean-Marie Le Pen qui a donné une coloration raciste à toute critique sur ce sujet.


Et qu'est-ce l'Europe a à voir dans tout ça?
Il se trouve qu'on a cru se débarrasser des servitudes de la souveraineté en confiant les clés à l'étage supérieur, c'est-à-dire à Bruxelles. Or, l'immigrationnisme est au cœur du rêve européiste. Comme l'a magnifiquement montré Alain Finkielkraut, l'Europe ne veut exister qu'en cessant d'exister pour accueillir. Et comment résister à la séduction des mots «ouverture», «accueil», «hospitalité»?
Résultat, la politique migratoire est décidée par l'Allemagne seule - dans un jeu de poker menteur avec la Turquie. Sur le plan de la sécurité, c'est un fiasco. Nous avons démantelé les frontières nationales et les frontières européennes ne sont pas défendues. On nous dit que la coopération anti-terroriste est, elle, efficace. Outre que ses résultats visibles ne sont pas évidents, elle relève encore de la coopération entre Etats, pas de l'usine à gaz européenne.


Nous avons aussi cru que l e monde post-national serait un monde soft, cool , où on changerait d'identité comme de chaussures,  mais les identités des autres se sont révélées moins cools que la nôtre, toujours prête à expier ses crimes réels ou  supposés .

 

Mais tout cela, les peuples l'ont accepté !
Oui, sauf quand ils l'ont refusé et que ça n'a rien changé… Cependant, il serait trop facile, en effet, d'oublier notre responsabilité collective. Nous avons cru bénéficier des bienfaits de la mondialisation - l'i phone au prix du travail chinois -, sans en payer le prix. Nous avons aussi cru que le monde post-national serait un monde soft, cool, où on changerait d'identité comme de chaussures, mais les identités des autres se sont révélées moins cools que la nôtre, toujours prête à expier ses crimes réels ou supposés.

Ravis de notre grande salle de gym, comme le disait Peter Sloterdijk, nous n'avons pas voulu voir que le choc des cultures se déroulait dans nos territoires perdus. Et par-dessus tout, nous avons cessé de chérir et de transmettre notre culture et notre histoire, l'une et l'autre entachées peur leur ethnocentrisme supposé.

Bref, je dirais que sur bien des plans, nous avons préféré des maîtres riches et lointains à la liberté. Et nous nous retrouvons avec des adjudants tatillons et radins qui se mêlent de tout, nous imposent des règles absurdes pour nous nourrir ou nous habiller et nous obligent à garder l'arme au pied face au danger!


Vous liez immigration, salafisation et terrorisme. Sans vouloir jouer les «rienàvoiriste», cela ressemble à un raccourci …
Il faut s'empresser de préciser que le lien entre migrants et terroristes n'est pas individuel, même si quelques futurs meurtriers - qui passeraient de toute façon - se glissent dans le flux. C'est une affaire de cercles concentriques. Le djihadisme se nourrit du salafisme qui se nourrit d'un certain islam en ascension en Europe, qui se nourrit d'une immigration massive et subie que nous n'avons pas su intégrer, préférant adopter subrepticement un multiculturalisme qui consiste à ne demander aucun effort d'adaptation aux arrivants.

 

Feu mon ami Philippe Cohen définissait l'idéologie sans - frontiériste par cette boutade : la Bundesbank plus les sans-papiers aujourd'hui on dirait la BCE plus les migrants .

Au-delà de l'échec de l'Europe, les attentats de Bruxelles marquent donc celui du multiculturalisme?
Ceux qui ont attendu les attentats de Bruxelles pour admettre que le multiculturalisme a échoué ne l'admettront jamais. En réalité, il ne marche même pas dans les pays où il est la règle, comme l'ont reconnu aussi bien Angela Merkel que David Cameron. La preuve de cet échec, ce ne sont pas les attentats, c'est l'installation, dans les sociétés européennes, d'un islam rigoriste, intolérant, coercitif pour les membres du groupe et séparatiste par rapport au reste de la société.

En France, l'idée que toutes les cultures doivent avoir en quelque sorte voix égale dans l'espace public, qui est à la base du multiculturalisme, nous a amenés à fermer les yeux sur de nombreuses transgressions à la laïcité ou aux valeurs communes en général.

Nous avons installé des groupes, parmi lesquels une partie des musulmans de France dans le ressentiment victimaire et la conviction qu'on leur devait réparation. Et nous ne leur avons jamais demandé de «changer de généalogie» pour devenir français, comme le dit joliment Malika Sorel. Tous les Français d'origine, de culture ou de confession musulmane qu'on voit aujourd'hui défendre la laïcité et dire leur amour de la France n'ont pas été nourris au multiculturalisme mais à l'amour du modèle républicain.


Vous écrivez, «il est significatif que ce soit la crise migratoire, et non pas les tensions monétaires et financières, qui ait eu la peau de l'unité européenne. Une fois de plus, les questions identitaires sont bien plus existentielles que les problèmes économiques.».

La libre circulation des capitaux et des marchandises va de pair avec celle des personnes et votre ami Finkielkraut évoque justement l'alliance de Mediapart et du Medef. Les questions économiques et identitaires ne sont-elles pas au contraire liées?
Feu mon ami Philippe Cohen définissait l'idéologie sans-frontiériste par cette boutade: la Bundesbank plus les sans-papiers - aujourd'hui on dirait la BCE plus les migrants. Donc, vous avez raison, il y a bien un lien entre les deux, de même qu'il est clair que le chômage aggrave la crise de l'intégration. Cependant, l'ascension sociale n'immunise pas contre la sécession culturelle. Plus largement, je crois en effet que les questions identitaires sont existentielles: nous pouvons vivre avec plus ou moins d'impôts, de fluidité sur le marché du travail et même de chômage. Mais nous ne pouvons pas vivre sans roman national.


Il y a aujourd'hui un renouveau du souverainisme dans lequel se retrouvent beaucoup de jeunes talentueux de droite et de gauche. Et ce n'est pas un hasard si on y croise beaucoup de Français de souche récente .

 

Que vous inspire le nouveau «non» néerlandais à un accord d'association avec l'Ukraine …
C'est un vote de défiance qui s'adresse sans doute moins à l'Ukraine qu'à l'Europe elle-même et à tout ce qu'elle propose. Personne ne veut la voir grossir encore alors qu'on ne peut plus cacher que l'hydre à 27 têtes née de l'élargissement est rendue impotente par son obésité. D'après le sondage que nous publions, un Français sur trois choisirait de quitter le bateau européen si on leur posait la question. Et il y aurait une majorité pour en finir avec les accords de Schengen, c'est-à-dire pour revenir aux frontières nationales.


Vous annoncez la chute de l'Europe comme la chute de l'empire romain. Ne sous-estimez-vous pas la résistance des eurocrates ?
D'abord, Rome ne s'est pas défaite en un jour. Nous ne croyons pas que l'Union européenne va s'auto-dissoudre solennellement, ni même qu'elle va disparaître. Dans tous les cas on sauvera les apparences, comme on le fait aujourd'hui en psalmodiant la ritournelle du couple franco-allemand alors qu'il va à vau l'eau comme le montre Luc Rosenzweig dans "Causeur" . Il n'y a pas de couple mais un seul patron: l'Union fonctionne comme un Empire, avec un centre qui impose son agenda et ses intérêts à ses provinces. La révolte des vassaux a déjà commencé à l'Est sur la question migratoire. Elle couve ouvertement à l'Ouest avec l'accord arraché par David Cameron comme prix de son opposition au Brexit.


Vous annoncez aussi le retour de l'Etat-nation. Là encore, n'allez-vous pas vite en besogne? Et si tel était le cas, existe-t-il un risque d'un mouvement de balancier brutal? Après la négation des identités nationales, faut-il craindre le retour du refoulé nationaliste ?
La plupart des gens ne tiennent pas à ce qu'on renverse la table, ils veulent d'une part être protégés, d'autre part avoir le sentiment de peser sur leur destin collectif - ce qui suppose d'en avoir un.

Or, à l'évidence, nous n'avons pas cet horizon commun avec tous les pays de l'UE, sinon sous la forme d'une adhésion aux valeurs libérales qui nous rapproche aussi bien des Américains. C'est pourquoi nous avons besoin de savoir que les commandes nationales répondent de nouveau. Comme le montre le reportage de Daoud Boughezala, il y a aujourd'hui un renouveau du souverainisme dans lequel se retrouvent beaucoup de jeunes talentueux de droite et de gauche. Et ce n'est pas un hasard si on y croise beaucoup de Français de souche récente.

C'est précisément si les Etats ne prennent pas en charge l'aspiration des peuples à retrouver leurs marques comme nations qu'il y aura un retour du refoulé nationaliste.

 

 


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