L’impact global de la guerre en Ukraine

Ukraine : Une guerre sans morts pour les révisionnistes occidentaux

Source : Riposte Laïque par Piere-Antoine Pontoizeau - Le 18/07/2023.

 

Officiellement, il n’y a pas de morts en Ukraine....

La preuve. Aucun chiffre n’est disponible du côté de l’État ukrainien pour informer le peuple souverain ukrainien (dans une démocratie réputée !), voire les populations souveraines des autres nations occidentales (dans des démocraties tout aussi réputées).  

C’est un secret d’État, nous dit on, pour ne pas donner prise aux saboteurs du moral des troupes ou des populations. Cette simple affirmation démontre que les dirigeants occidentaux ne sont plus des démocrates pour deux raisons.

- Un, ils déclarent des guerres sans consulter leur Parlement

- Et, deux, ils interdisent la divulgation de chiffre sur les morts à la guerre, pour ne pas effrayer la populaces imbéciles que nous sommes, évidemment.

Seulement, des chiffres circulent et des hypothèses assez crédibles se font jour. On parle de 300.000 ou 400.000 morts, autant que la France pendant la Seconde Guerre mondiale par exemple, mais en moins d’un an et demi. On indique que le ratio de 1/1 serait probant du fait des stratégies de guerre ukrainiennes, soit quelques centaines de milliers de blessés de toutes sortes. À ce rythme, nous allons approcher un petit million de victimes : Des morts, des amputés, des fracassés de toute sorte et une jeunesse psychologiquement dévastée.

Les médias occidentaux et nos dirigeants agissent donc comme des révisionnistes en temps réel sur des événements mortifères dont ils dénient totalement la tragédie. On nous ment chaque jour dans la totalité des médias “officiels” qui ont pignon sur rue. On nous vend une guerre virtuelle sans morts, où du moins, insiste-t-on avec une perversité sordide, sur ces victimes collatérales, ces morts de civils qui soulèvent le cœur : Enfants, vieillards, femmes, qui entretiennent la haine de l’assaillant sauvage : Le Russe, qu’il faut combattre avec acharnement.

Mais, comment expliquer l’attitude des médias occidentaux ?

Il suffit d’aller en Ukraine, de suivre l’activité des hôpitaux, de s’informer sur les faits du champ de bataille et quelques sites forts bien documentés sur internet qui suivent cette guerre jour après jour avec précision. Il est impossible de nier que nous avons suffisamment de sources fiables pour émettre des hypothèses assez justes sur les victimes de la guerre : Entendant bien les militaires au combat. Pourquoi un tel silence ? S’agit-il d’un pur révisionnisme, attitude grave qui laisse supposer que les soldats ukrainiens n’ont pas de valeur humaine, qu’ils sont peut-être une race inférieure, des slaves (esclaves ou sous-hommes) que les Anglo-Saxons et nous-mêmes envoyons à la mort, mais cela n’est rien. La question vaut de leur être posée directement, car ce révisionnisme en temps réel rappelle les pires souvenirs du silence de beaucoup de ces médias, pour ceux qui existaient, pendant la Seconde Guerre mondiale à propos des génocides contre de nombreuses populations. Pourquoi vous taisez-vous ? 

Comment comprendre l’attitude des politiques occidentaux qui soutiennent cette chape de plomb révisionniste, d’un silence profondément anti-démocratique, puisque les peuples souverains ne disposent d’aucune information pour dire : Stop ou encore.

Or, les milliards arrivent en Ukraine, les armes arrivent en Ukraine, des mercenaires arrivent en Ukraine, mais l’information ne circule pas.

Ces politiques ont évidemment peur du sentiment de leur population qui n’accepterait pas une seconde ce massacre s’il était montré dans son horreur humaine dans les journaux télévisés par exemple. Or, cela se produira tôt ou tard. Pourquoi un tel entêtement ? Faut-il que l’enjeu soit si considérable, pour certains, que la loi du silence l’emporte sur toute autre considération ?

Alors, reste une seule question chère aux Romains : A qui profite le crime ?

Certainement pas à l’Europe. Elle y perd sa croissance économique, l’approvisionnement bon marché en énergie, si précieux à la puissance de l’économie allemande par exemple. Elle y perd des dizaines de milliards du fait du retrait des entreprises de Russie : Danone, Renault, etc., et les pertes sont considérables pour chacune de ces entreprises. Certainement beaucoup plus aux USA qui ont vendu de l’énergie chère en remplacement, qui ont affaibli l’économie européenne à leur avantage, qui ont obligé quelques pays apeurés à rejoindre leur impérial OTAN. Bref, l’exposé pourrait être plus long, mais chacun sait que le seul pays qui tire profit, à ce stade, de cette guerre où d’autres meurent pour l’Amérique, c’est justement l’Amérique.

Mais souvenons du Viêt-Nam et des autres guerres dont le monde entier sait bien que les USA avaient été à la manœuvre. À chaque fois, le déni a été là, à chaque fois de nombreux médias révisionnistes ont falsifié l’information pendant des mois, voire des années. On peut penser à la guerre dramatique organisée de toute pièce entre l’Irak et l’Iran.

En conclusion, je ne sais pas si ces rédacteurs et journalistes ont une conscience, un brin d’humanité en fait; car ils se rendent en ce moment même, complices d’un vaste crime contre l’humanité par leur silence honteusement révisionniste, comme si cette jeunesse ukrainienne n’avait pas d’importance, si ces familles endeuillées ne comptaient pas, si les millions d’Ukrainiens en fuite hors d’Ukraine, étaient, eux aussi, des parias sans importance.

Je préfère de loin écrire auprès de l’équipe de Pierre Cassen dans Riposte Laïque en sachant que des lecteurs, plus tard, nous donneront évidemment raison, alors que tant de journalistes professionnels auront tout simplement trahi leur métier, leur mission et l’idéal démocratique qui préside à l’exercice de ce métier. 

Pierre-Antoine Pontoizeau 

La guerre en Ukraine : Vers l’effondrement de la réputation occidentale

 

par Oleg Nesterenko - Le 22/06/2023.

Après le monde bipolaire, existant depuis la fin de la seconde guerre mondiale et jusqu’à l’implosion de l’Union soviétique en décembre 1991, l’actuel conflit sur le territoire de l’Ukraine est le point de gravité dans le processus de transition entre deux grandes époques de l’histoire contemporaine : l’ancienne – unipolaire – qui a perduré durant les 30 dernières années et la nouvelle – multipolaire – post-hégémonique, qui est née fin février 2022.

Étant guère adepte des théories communistes, je ne peux, toutefois, ne pas constater que les évènements d’aujourd’hui ne sont que l’adaptation moderne, le reflet dans le miroir du vieux principe des révolutions exprimé par Vladimir Lénine déjà en 1913 dans son ouvrage «Le premier mai du prolétariat révolutionnaire» : les classes inférieures ne veulent plus vivre à l’ancienne, tandis que les classes supérieures ne peuvent plus gouverner à l’ancienne. Soit, l’impossibilité pour la classe dirigeante de maintenir sa domination en forme inchangée. Aujourd’hui, les «classes supérieures» sont le monde occidental gravitant autour des Etats-Unis d’Amérique et les «classes inférieures» – le reste de l’humanité.

Une fois de plus, l’histoire n’apprend rien aux «élites» politiques et les époques se remplacent de la même manière que cela fait un siècle: dans la violence.

Les discours sur la défense de la liberté, de la démocratie et des nobles valeurs et, donc, occidentales que l’Ukraine représente et défend ne sont que les narratifs «atlantistes» développés via l’appareil de la propagande des médias mainstream, afin de justifier auprès des masses électorales préformatées les initiatives controversées entreprises par les représentants du pouvoir actuel du bloc de l’occident collectif américano-centrique. Des narratifs très éloignées de la tragique réalité du pouvoir ukrainienne.

Sans entrer dans le détail des intérêts profonds des États-Unis d’Amérique dans le cadre de la guerre en Ukraine qui s’y déroule depuis 2014, des intérêts directement basés sur la stratégie globale de la défense des éléments existentiels pour l’état américain (voir mon analyse «la guerre en Ukraine : la Genèse»), il est à noter que l’arrivée à leurs objectifs préétablis se traduisait par l’affaiblissement politico-économique significatif de la Russie d’une part, en tant qu’un des acteurs majeurs vis-à-vis du système de pétrodollars et, d’autre part, en tant que partenaire stratégique de la Chine tant dans le domaine économique, dont les deux pays ont une véritable complémentarité, tant dans le domaine politico-diplomatique et militaro-technologique.

Le piège anglo-saxon

Les États-Unis d’Amérique se sont retrouvés devant un dilemme existentiel : d’une part, le scénario positif pour Washington dans l’issue de cette guerre devient chaque jour de plus en plus irréalisable ; d’autre part, les Américains ne peuvent pas se permettre de ne pas importer dans la confrontation en cours.

La victoire est un élément vital vis-à-vis de la réputation mondiale en tant que première puissance politico-militaire opérationnelle tant des États-Unis, tant de leurs partenaires européens – un élément vital vis-à-vis du futur de la civilisation Occidentale.

Ce qui n’était guère un élément existentiel au début du conflit – en est devenu un dès l’engagement ouvert et radical de l’intégralité du bloc occidental dans les hostilités. Aucun retour en arrière n’est possible.

Vu la spécificité de la situation politique interne aux États-Unis, conditionnée par les dernières défaites militaires en Syrie et en Afghanistan, ils ne leur étaient pas possible d’entrer en guerre seuls ou qu’en tandem avec le monde anglo-saxon. Le monde anglo-saxon, dont nul besoin n’était de convaincre le Royaume-Uni de prendre part au conflit, vu le processus engagé par la Chine et la Russie de l’effondrement des réseaux néocoloniaux, notamment britanniques, sur le continent noir et qui mènera, à terme, à de très graves répercussions vis-à-vis du système financier de la City de Londres – centre traditionnel du brassage des gigantesques revenus de l’exploitation des matières premières de l’Afrique.

Un travail en profondeur, très certainement, a été réalisé auprès de Bruxelles. L’Union européenne et ses pays-membres sont tombés dans le piège américano-britannique qui a fait stimuler les égos des élites politiques du vieux continent vis-à-vis de la grandeur et de la domination du passé qui est en déclin constant avec l’émergence de nouveaux centres de gravités idéologiques en Chine et en Russie. La grandeur et la domination leur ont été proposées de retrouver en entrant en guerre, estimée gagnée d’avance, contre les nouveaux challengers.

De la «guerre-éclair» vers la guerre d’usure

Initialement, au déclenchement de la nouvelle phase de guerre, il était prévu que les sanctions contre la Fédération de Russie d’une amplitude sans précédent dans l’histoire contemporaine, mises en œuvre par l’occident collectif sous le patronat de Washington et soutenues sous la pression politico-économique par une partie du monde non occidental dès les premiers jours de la guerre, auraient dû ébranler l’économie russe en quelques mois et la mettre sur le chemin précalculé de l’effondrement inévitable, et faire de la Russie un état-paria. Un état-paria non pas pour une période de quelques mois ou années, mais pour toute une époque future.

Toutefois, dès le déclenchement des sanctions, des signes inquiétants de la résistance inattendue de l’économie russe sont apparus, parallèlement au refus des acteurs majeurs non occidentaux de condamner l’initiative de Moscou sur le territoire de l’Ukraine, malgré la coercition «atlantiste» hors du commun.

Les États-Unis d’Amérique se sont retrouvés dans l’incapacité de fédérer autour d’eux le monde non occidental dans leur projet antirusse. Le plan primaire qui a dû fonctionner contre la Russie à court terme, en quelques semaines, voire des mois, a totalement échoué.

L’effondrement de l’économie russe qui n’a pas eu lieu, étant l’une des raisons-clés de la guerre en Ukraine, afin, notamment, qu’au moment de la phase majeure de la future confrontation des États-Unis face à la Chine la Russie ne puisse se permettre le soutien significatif de son partenaire stratégique asiatique sous la menace de nouvelles sanctions que le pays avec une économie censée être anéantie ne serait en mesure de s’accorder – il était nécessaire de modifier la stratégie.

L’action américaine a été donc fondamentalement revue à la base et s’est tournée vers la stratégie de l’usure à long terme. Stratégie qui ne pouvait fonctionner sans l’élément initialement imprévu : le financement d’une ampleur sans précédent du pouvoir ukrainien. Une ligne de crédit inédite dans l’histoire contemporaine a été ouverte à cet effet au bénéfice de Kiev.

Le projet des négociations face à la Russie à genoux

Certains experts du camp «atlantiste», en répétant en écho les slogans adressés par la propagande de Kiev à leurs masses, prônent pour objectif indispensable le retour de l’Ukraine à ses frontières de 1991 en le présentant comme étant parfaitement réalisable. C’est à dire, la reprise à la Russie et l’instauration du pouvoir de Kiev sur les villes, telles que Donetsk et Lougansk à Donbass et Simferopol avec Sébastopol en Crimée. Sébastopol, dont la principale raison de la récupération de la Crimée par la Russie était le danger imminent, à la suite du coup d’état de 2014 à Kiev, de la perte de la base navale russe située dans la ville et sa reprise opérationnelle par les forces navales de l’Otan.

Les personnes qui envisagent sérieusement un tel scénario ne sont que la caricature grotesque et l’insulte au qualificatif d’expert. Point nécessaire de détailler leur position et de rappeler que la probabilité de la reprise par l’Ukraine, par exemple, du port militaire russe de Sébastopol est infiniment plus faible que l’utilisation massive des armes nucléaires dans le conflit en cours. Cela étant, l’utilisation de la composante nucléaire de la défense russe dans la confrontation est actuellement proche de zéro.

Aujourd’hui, l’objectif du bras armé de l’occidental collectif : importer un maximum d’éléments sur le terrain et, ensuite, de négocier en position de force face à la Russie, censée être ébranlée.

Une forme d’amateurisme déconcertant et la méconnaissance du raisonnement quasi-génétique du peuple russe ne permet pas de faire comprendre aux auteurs de cette stratégie que la négociation clé à partir de la position de faiblesse, quand bien même elle aurait lieu, sur les éléments vitaux pour la Fédération de Russie est totalement inconcevable pour cette dernière et n’aura jamais lieu.

Si par la suite d’une série d’évènements la Russie était, hypothétiquement, mise ponctuellement en position de faiblesse, ce n’est pas une négociation tant espérée, plus que naïvement, par l’Occident collectif face à la Russie affaiblie qui aurait lieu, mais un recul suivi d’une reconsolidation et remobilisation des moyens à disposition de le Fédération de Russie pour le retour sur ses positions de domination de la situation.

À souligner que dans les circonstances économico-militaires de ce jour, d’une part, des pays de l’OTAN et, d’autre part, de la Russie, la probabilité de réalisation du scénario occidental dans les années à venir est mathématiquement proche de zéro.

Il est intéressant de noter qu’il existe un certain nombre d’analystes américains de grande renommée, dont un ancien patron du département de planification de la politique extérieure du département d’État, qui considère que non seulement une grande défaite dans l’actuelle offensive ukrainienne, tant promue auprès des masses occidentales, afin de continuer à maintenir le tonus nécessaire pour la continuation du financement du conflit, serait catastrophique, mais également une hypothétique grande victoire de l’armée ukrainienne dans cette entreprise ne serait pas moins catastrophique que la défaite.

Ce type d’analyse n’est guère le signe de la schizophrénie ou du dédoublement de la personnalité, mais bien d’une profonde et lucide compréhension des processus en cours : la réaction de la Russie suivra et sera proportionnelle à la nécessité de l’anéantissement d’une nouvelle menace grave.

Néanmoins, je ne peux que rassurer les analystes en question : en prenant en considération les éléments stratégiques des dispositions des forces en confrontation à ce jour, il n’y a pratiquement aucun risque que l’actuelle initiative de Kiev poussée par ses créditeurs obtienne un succès. Et la probabilité qu’elle ait un succès majeur et à long terme, au point de faire reconsidérer en profondeur la stratégie de Moscou vis-à-vis de l’Ukraine est, tout simplement, inexistante.

Le franchissement des tabous

Aujourd’hui, la compréhension de la réalité sur le terrain des opérations qui diffère grandement du plan de guerre initialement prévu, mène le bloc occidental vers une forme de panique opérationnelle qui se traduit dans l’accroissement chaotique des aides militaires supplémentaires totalement imprévues pour l’agent exécutant dans la confrontation sur le terrain – l’armée ukrainienne.

Cet accroissement chaotique se reflète dans le franchissement des tabous établis par les responsables occidentaux eux-mêmes, comme la livraison à l’Ukraine des obus d’uranium appauvri, des chars occidentaux et les futures livraisons des avions de combats américains (et, ensuite, européens ?) en réduisant, proportionnellement, la marge de manœuvre avant le déclenchement des hostilités directes entre l’armée russe et celle de l’OTAN.

Notamment, la spécificité de l’exploitation des avions de combat F-16 qui seront prochainement fournis à l’Ukraine est telle qu’il est totalement impossible de la réaliser intégralement, d’une manière autonome, sur le territoire de l’Ukraine. Et selon le rôle proportionnel des bases aériennes situées, notamment, en Pologne et en Roumanie, dans l’exploitation de l’aviation en question – l’état-major russe prendra la décision de les bombarder ou pas. Si le ravitaillement des F-16 en munitions a lieu en dehors de l’Ukraine – les frappes russes des lieux en question seront pratiquement inévitables, car, selon les lois de guerre, les pays visés seront considérés en tant que belligérants, participants directs aux combats.

Le drone militaire américain abattu par l’aviation de guerre russe au-dessus de la mer Noire n’est qu’un modeste prélude à la confrontation militaire de grande ampleur qui peut encore avoir lieu entre la Russie et l’alliance atlantique et peut, selon la doctrine militaire russe en vigueur, aboutir à l’utilisation des armes nucléaires tactiques et stratégiques contre les objectifs ennemis.

Les réalités du potentiel des Russes

Du côté de Moscou, l’obtention de la satisfaction à l’issue du conflit en Ukraine est également un élément existentiel pour la Fédération de Russie.

Une hypothétique défaite est totalement inconcevable pour le Kremlin, de même que pour le peuple Russe, car elle mènerait directement à l’effondrement et interne et externe du pays. De ce fait, l’occident commet une grave erreur de calcul en estimant que même une réussite hypothétique de l’offensive ukrainienne pourrait changer le cours de la guerre et mènerait vers la victoire du pouvoir en place à Kiev.

L’unique réalité : cela ne fera qu’augmenter la croissance des forces militaires actives russes sur le front et ne fera que prolonger la durée de la guerre. L’issue fatale pour les intérêts visés par Kiev est une constante inébranlable.

Le retour de territoires des régions du Donetsk et de Lougansk, leurs capitales incluses, sous le contrôle du pouvoir de Kiev peut frôler uniquement les esprits errant dans les domaines de la fantaisie. De même, parler du retour de la péninsule de Crimée au sein de l’état ukrainien n’est qu’un signe d’un simple manque d’intelligence et d’une coupure profonde de la réalité.

Pourquoi ?

Si, hypothétiquement, la situation sur le terrain des opérations militaires se dégradait au point de représenter un danger réel de perte des territoires du Donbass et de la Crimée admis au sein de la Fédération de Russie – ce qui n’a jamais été le cas, pas un seul jour depuis 2015 – la Russie procéderait à l’implication de l’intégralité de ses capacités militaires et atteindrait ses objectifs dans n’importe quel cas de figure.

La réalité très soigneusement cachée par les pouvoirs occidentaux à leur public est sans équivoque : durant la seconde guerre mondiale, la Russie a engagé 60% de son PIB pour importer face à l’Allemagne nazie. Aujourd’hui, sans rappeler le fait que l’économie russe se porte incomparablement mieux par rapport à ce qui était prévu même dans les prévisions les plus pessimistes du camp atlantique, que la Russie est tout, sauf isolée du reste du monde ; que l’industrie de l’armement russe a démultiplié sa production par 2,7 en un an – je tiens à rappeler une autre réalité qui est la réponse à l’intégralité des questions et des doutes qui peuvent en exister sur le sujet : à ce jour, la Fédération de Russie n’a engagé que 3% du PIB dans l’effort de guerre face à l’Otan sur le territoire de l’Ukraine.

Je vous laisse imaginer l’ampleur et la vitesse du désastre pour le camp occidental si la Russie décidait d’engager non pas 60%, mais 6%, au lieu de 3% de son PIB pour en découdre.

La raison de la non-augmentation supplémentaire de la part du PIB vis-à-vis du conflit en Ukraine est très simple : les calculs démontrent qu’il est nul besoin de le faire pour arriver à des objectifs préétablis.

De même, en cas d’une nécessité absolue, cela sera non pas des centaines de milliers, mais des millions de soldats supplémentaires au front – ce qui n’est pas une mission impossible avec une population supérieure à 146 millions d’habitants. Et ce n’est pas la fabrication de centaines, mais de milliers de chars et avions de combat de la dernière génération par an qui peut, industriellement, être mise en place dans des délais relativement restreints.

Si la Russie avait des hypothétiques pertes stratégiques sur les champs de bataille – ce n’est pas le recul et la capitulation russe tant attendus qui auraient lieu – seuls les esprits dérangés et totalement ignorant la mentalité du peuple russe peuvent envisager un tel scénario – mais uniquement l’escalade de la confrontation et l’augmentation significative à l’effort de guerre qui auraient lieu.

Il est déplorable de constater que les décideurs actuellement au pouvoir en Occident n’ont pas été aptes à apprendre l’élément majeur les concernant dans la grande leçon de l’histoire et sous-estiment très grandement les capacités sans égal du peuple Russe de se mobiliser pour vaincre l’ennemi, dès que le seuil du danger existentiel pour le pays est atteint.

La Russie est très loin d’un tel seuil et je ne peux qu’espérer pour le bien être des pays occidentaux qu’il ne sera jamais atteint.

Risque civilisationnel

Après les siècles du rayonnement et de l’exposition au monde non occidental du modèle de la réussite exemplaire de la société occidentale, nous sommes arrivés au point de l’exposition d’une toute autre nature : celle de la dégénérescence et de la destruction à vitesse grandissante des valeurs et des principes sociétales qui ont forgé la civilisation occidentale depuis les deux derniers millénaires.

Les hommes et femmes politiques qui ont pris aujourd’hui le pouvoir sur la majeure partie du vieux continent ne sont pas dans la capacité de comprendre que le rejet de plus en plus grandissant du modèle occidental par le reste du monde, dont la guerre en Ukraine n’a fait qu’accentuer le processus et n’a fait que tomber les masques, a, pour son fondement, le refus de la nouvelle idéologie sociétale occidentale axée sur le néolibéralisme et la domination des intérêts des diverses minorités sur ceux de la majorité – ce qui est, en soit, le projet de «l’anti-société».

Ce qui a séduit hier – ne séduit guère aujourd’hui.

La quasi-intégralité des chefs d’États européens à ce jour ne sont que des traîtres à leurs nations et dont une de leurs rares grandes qualités en commun est celle de creuser d’une manière exponentielle les dettes des pays qu’ils représentent et d’imposer au centre des intérêts majeurs des nations ceux des minorités destructrices qui privent de plus en plus la majorité de leurs droits et libertés, et qui se montrent, en même temps, de plus en plus mécontentes et insatiables.

Dès février 2022, observant la flagrance des doubles standards appliqués par la communauté occidentale, observant la confiscation totalement illégale selon le droit international, le vol des réserves financier russes – les pays du monde non occidental s’éloignent d’une manière accélérée de cette dernière, constatant, à juste titre, qu’ils peuvent être les prochaines victimes.

L’effondrement de la réputation de l’Occident en tant que terre du droit a eu lieu.

Après ce premier effondrement, l’effondrement de la réputation politico-militaire de l’occident collectif vis-à-vis de l’opinion du reste du monde est inévitable.

Plus aucun engagement occidental garanti par sa force militaire ne sera crédible. Les prolongations répétées des investissements massifs dans la guerre sur le territoire de l’Ukraine ne sont dues qu’à la tentative de nuancer les dommages majeurs que l’image de la puissance et de la crédibilité militaire «atlantiste» subiront. L’ampleur sans précèdent des investissements est directement proportionnelle à la compréhension de l’ampleur du désastre réputationnel qui suivra.

La motivation du camp occidental est d’autant plus soutenue que derrière la réputation globale c’est la réputation et l’avenir politique purement personnel des dirigeants impliqués qui sont en jeu.

Néanmoins, si pour les États-Unis d’Amérique, pris à part, les intérêts en jeu sont très au-delà de l’élément unique de leur réputation – la guerre en Ukraine n’est que la démonstration d’une étape intermédiaire de la lutte des États-Unis pour sa survie dans son état actuel qui est inconcevable sans la sauvegarde et l’élargissement des monopoles et la sauvegarde de la domination unipolaire politico-militaire ou, plus précisément, militaro-monétaire à l’échelle mondiale – pour les pays de l’Union européenne, toutefois, la poursuite de leur participation dans le conflit russo-ukrainien n’est qu’une question de «sauvegarde de la face» qui peut encore être nuancée.

Ainsi, pour les États-membres de l’UE, il existe une voie alternative, une voie de la sortie de crise profonde de leur engagement contre la Fédération de Russie : le changement des gouvernances suivi d’un rebond significatif des souverainetés nationales, dont les indicateurs d’aujourd’hui sont au plus bas depuis 1944, ainsi que le retour vers la politique de la protection des valeurs sociétales traditionnelles qui ont fait leur preuve et qui sont les seules à être constructives et viables à long terme et sont les seules à ne pas être rejetées par le reste de l’humanité.

Le changement des gouvernances au niveau des états souverains avec l’arrêt par les futurs leaders politiques du maintien de l’assistance militaro-financière du régime de Kiev, couplé d’une nette désolidarisation de la politique menée par les prédécesseurs, aujourd’hui au pouvoir, qui absorberont ainsi en grande partie le désastre réputationnel.

Ceci est l’unique voie non désastreuse de la sortie de crise que l’Europe vit aujourd’hui, mais qui parait, néanmoins, très hautement improbable quant à sa réalisation dans les temps qui couvrent le conflit en Ukraine. Car, à l’heure d’aujourd’hui, il n’existe en Europe aucune force politique prête à s’engager en contrecourant au risque garanti de perte de la masse électorale, trop embrigadée et formatée par les outils de manipulation de masses, tels que le filtrage et la distorsion de la réalité dans le cadre de la guerre de la propagande «atlantiste» et de la désinformation menée par les médias meanstream.

Le choix du futur

Aujourd’hui, les États du monde sont mis devant le choix stratégique. Le choix qui les laissera soit en position qui est la leur depuis des décennies, soit qui modifiera leur perception et leur rôle sur la scène internationale : rester dans le sillage et sous la domination directe ou indirecte de la puissance militaro-monétaire américaine, épaulée par le vieux continent, ou de changer le vecteur de leur politique étrangère et de rejoindre l’alliance multipolaire qui est, dorénavant, incarnée par les membres du BRICS qui, depuis sa création en 2006, s’est démontrée comme une structure viable de la coopération économique seine, construite sur les principes fondamentaux de la non-ingérence, de l’égalité des droits et du bénéfice mutuel.

Contrairement à des narratifs propagés pas les mass-médias américano-centrique, la nouvelle formule des relations initiée par la Fédération de Russie séduit de plus en plus de pays qui constatent la défaillance du système de la coopération économique axée sur le modèle occidental vis-à-vis de leurs intérêts nationaux.

L’organisation BRICS, constituée du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud, représente plus de 40% de la population de la Terre et plus de ¼ de son PIB et de sa surface, a reçu en juin et en novembre 2022 les candidatures officielles à l’adhésion de la part de trois nouveaux pays, dont deux sont des géants énergétiques : l’Algérie, l’Argentine et l’Iran.

Beaucoup d’autres états ont exprimé leur intérêt à entrer dans le BRICS : les Émirats Arabes Unis, la Turquie, l’Indonésie, la Syrie, l’Arabie Saoudite, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Mexique, la Thaïlande, le Nigéria, le Cambodge, la Malaisie, le Sénégal, l’Ouzbékistan, les Fidji, l’Éthiopie et même un pays-membre de l’EU – la Grèce. L’Égypte et le Bangladesh sont les candidats officiels à l’adhésion dès ce mi-juin 2023.

Cela étant, il est à noter que BRICS n’est nullement un club aux portes largement ouvertes à tous. La nouvelle structure n’a aucune attention de répéter les graves erreurs d’autres unions, notamment, de l’Union européenne qui a fait entrer dans ses rangs ceux qu’on peut qualifier de «n’importe qui», dont les agents d’influence directs des Etats-Unis qui ont fait anéantir la possibilité du développement politico-économique de l’Union d’une manière autonome de la supervision nord-américaine. Comme exemple, la candidature de la Corée du Sud – pays totalement vassalisé par l’Occident – fait partie de celles qui ont été rejetées à la suite de son incompatibilité avec les intérêts et les principes du BRICS.

Malgré les évidences, dont l’un des éléments fondamentaux est l’intérêt mondial sans précédent vers la structure du BRICS face au G7 et même au G20, le pouvoir «atlantiste» continue à répéter ses mantras fantaisistes sur l’isolement de la Fédération de Russie et sa mise en état de paria, au lieu de refléter l’évidence qu’il essaie frénétiquement de cacher à leur électorat.

Le choix des Français

Non seulement faire valoir les intérêts stratégiques de la France sous le fonctionnement actuel de l’Europe à 27, dont les intérêts de plusieurs états-membres sont pratiquement à l’opposé de ceux des Français, est une totale utopie, mais le retour même à l’Europe des Six de 1973 n’est guère une solution salvatrice, comme elle est, parfois, présentée par des certains analystes.

Car, depuis les 40 dernières années, l’Allemagne a subi de profondes mutations au sein de ses doctrines et stratégies du développement à long terme qui, sur plusieurs éléments-clés, vont directement à l’encontre des intérêts politico-économiques et militaro-industriels de la France.

Dans ce contexte, si la France, en ce qui la concerne, ne prend pas le chemin nettement souverainiste dans la protection de ses intérêts nationaux vis-à-vis de sa participation dans des blocs internationaux américano-centriques, dont le réel rôle de Paris n’est plus qu’auxiliaire ; si les élites politiques actuelles n’apprennent pas à développer leurs capacités de vision à long terme – il n’existe strictement aucun projet national digne de ce nom avec une vision ne serait-ce que sur les 15 années à venir – le processus de désagrégation de l’image de la France en tant que puissance ne va que s’amplifier et ses capacités de projection à l’international ne continueront que de se restreindre, ce qui, à terme, mènera inévitablement vers la marginalisation du peuple français vis-à-vis des processus qui construisent le monde de demain.

Sans le coup d’État de 2014, l’Ukraine vivrait en paix (1/3)

Source : RzO International - Le 03/06/2023.
 

Interview de Oleg Nesterenko, président du Centre de commerce et d’industrie européen, accordé à la publication L’Éclaireur des Alpes.

Partie 1/3

L’Éclaireur : Par-delà la responsabilité de Vladimir Poutine dans le déclenchement de la guerre, quelles sont les raisons qui ont poussé les Russes à intervenir militairement en Ukraine, et quelles en sont les causes profondes ?

Oleg Nesterenko : En parlant des raisons qui ont poussé les Russes à intervenir militairement en Ukraine, les causes profondes et les éléments déclencheurs sont souvent confondus, surtout dans la presse occidentale. Les éléments déclencheurs, on les prend pour les causes. Quant aux causes, on n’en parle même pas ou on raconte un peu n’importe quoi. Il est important de les distinguer les unes des autres.

Il y a deux principaux éléments déclencheurs interdépendants. Le premier, c’est le coup d’État à Kiev en 2014. Sans ce renversement anticonstitutionnel du pouvoir, l’Ukraine vivrait aujourd’hui en paix. Sans ce coup d’État, dont on a des preuves tangibles que les États-Unis d’Amérique étaient derrière avec l’aide de leurs suppléants européens, il n’y aurait pas la guerre que nous vivons actuellement. Il est important de souligner qu’avant cet événement de 2014, ni la Crimée, ni la région du Donetsk, ni la région du Lougansk n’avaient la moindre intention de se séparer de l’Ukraine. En Crimée, je n’ai jamais entendu personne, ni parmi les simples habitants, ni parmi les hauts responsables dans les cercles fermés, parler de la possibilité ou nécessité de se séparer de l’Ukraine et de rejoindre la Russie. Il n’y avait aucune raison de le faire.

Et même plus tard, dans le cadre des accords de Minsk, l’idée de la séparation de l’Ukraine des régions de Lougansk et du Donetsk n’était nullement prévue, ni même soulevée. C’est le supplément de l’autonomie vis-à-vis du pouvoir central de Kiev qui était le sujet de l’accord, en commençant par l’autonomie linguistique : le droit des habitants de l’est de l’Ukraine de parler et d’utiliser leur langue natale, langue qu’ils souhaitent et non pas celle imposée par le nouveau pouvoir portant une légitimité plus que discutable.

Le second point déclencheur de la guerre en Ukraine, c’est le massacre d’Odessa de 2014 dont en France on ne parle pas beaucoup. La propagande locale cherche à occulter ce fait major. Il est beaucoup trop gênant.

Quand le coup d’État a eu lieu à Kiev et que les ultra-nationalistes, soutenus directement par les États-Unis, sont arrivés au pouvoir, les parties de l’Ukraine qui sont russophones et traditionnellement pro-russes – les régions du Donbass, la Crimée, l’Odessa, Nikolaïev, Kharkov russophones – se sont soulevées.

Et quand les extrémistes sont venus à Odessa pour réprimer les manifestations parfaitement pacifiques des habitants, ils sont venus armés pour tuer. Officiellement, il y a eu 48 morts. Réellement – certainement davantage. Et cela n’était pas des morts abstraits, victimes d’un accident quelconque. Ce sont les habitants d’Odessa qui ont été massacrés par des ultranationalistes et néo-nazis venus des régions de l’ouest de l’Ukraine traditionnellement russophobe. Et ces habitants ont été massacrés avec une énorme sauvagerie (violés et, ensuite, étranglés, brulés vif, …) pour leur refus d’accepter le nouveau pouvoir qui n’a jamais été élu par personne. Les habitants des régions pro-russes ont été profondément traumatisés par cette tuerie, davantage même que par les événements à Kiev, car, cette fois ci, cela s’est passé chez eux et pouvait se reproduire à n’importe quel moment. J’étais en Crimée en 2014 et je me souviens parfaitement des habitants disant «c’est totalement exclu que ces dégénérés viennent chez nous».

Bien que la quasi-intégralité des auteurs du massacre d’Odessa soit parfaitement connue – il y a une grande quantité de témoignages, des photos et des vidéos avec les visages non dissimulés des participants à la tuerie – pas un seul n’a pas été ni arrêté, ni même inquiété par le nouveau pouvoir ukrainien. Ceci est le début, le fondement de la nouvelle «démocratie» ukrainienne tant admirée par des masses crédules et manipulés en Occident.

Ainsi, après les proclamations d’indépendance des régions de la Crimée et du Donbass vis-à-vis de l’Ukraine qui ont été facile à réaliser, vu qu’au moins les trois-quarts des populations concernées étaient farouchement opposés au nouveau pouvoir qui s’est fait installer à Kiev – les événements à Odessa n’ont fait que reconfirmer le bienfondé de la séparation.

L’Éclaireur : Comment expliquer l’immixtion des Etats-Unis et de l’Union européenne dans des affaires qui auraient pu rester somme toutes régionales ?

Oleg Nesterenko : Parce que les vraies causes profondes de ce conflit sont toutes autres. Ces vraies raisons, il faut aller les chercher du côté des États-Unis. Il faut même oublier l’Ukraine parce qu’en fait, elle n’y est pas pour grand-chose. Ce ne sont pas les Ukrainiens qui ont décidé ou décident de quoi que ce soit. Ils sont juste des exécutants et des victimes dans un grand jeu qui les dépasse grandement.

Avant de parler des vraies causes profondes de ce conflit et du rôle sous-jacent de l’occident collectif, il est important de dire quelques mots sur le rôle de la base navale russe en Crimée, à Sébastopol. Le rôle non pas dans le cadre des événements du février 2022, mais de mars 2014.

On a beaucoup parlé de Moscou qui avait l’intention de protéger les populations russes et pro-russes. C’est vrai. C’est une raison humaine. Mais, géopolitiquement, la raison clé de la reprise de la Crimée était la base navale de Sébastopol.  La base navale de Sébastopol est un élément stratégique pour la défense de la Fédération de Russie. Celui qui contrôle la base navale de Sébastopol contrôle la mer Noire. C’est aussi simple que cela. Pour le Kremlin, il était donc inconcevable que les Russes qui s’y trouvent depuis toujours, et non pas que depuis 1991, soient chassés et qu’à leur place il y ait des navires de l’OTAN et que les États-Unis s’y installent. Car c’était bien le projet occidental.

L’Éclaireur : Ce port représente-t-il une quelconque stratégie pour l’Ukraine ?

Oleg Nesterenko : La base navale de Sébastopol n’a aucune valeur stratégique, voir existentielle pour l’Ukraine. L’Ukraine n’a jamais été et ne le sera jamais une puissance navale. Les forces navales ukrainiennes aujourd’hui sont, tout simplement, inexistantes. Sans parler que la présence des Russes n’était pas gratuite. La Russie payait chaque année la location du port. C’était donc plutôt bénéfique pour Kiev de louer la base aux Russes. En revanche, pour l’OTAN, c’est un point plus que stratégique. La prise du port de Sébastopol aurait vraiment été une grande victoire géopolitique. Pour Moscou, c’était donc un élément existentiel de ne jamais permettre l’accès à des forces ennemies à la base de Sébastopol.

Après l’entrée en 1952 de la Turquie dans l’OTAN et, ensuite, l’absorption de la Roumanie et de la Bulgarie en 2004, la géostratégie de l’alliance atlantique était et est toujours d’absorber l’Ukraine et la Géorgie en claustrant les forces navales russes dans le port de Novorossiysk – seule base navale restante en eaux profondes, et, ainsi, faisant de la mer Noire la mer interne de l’OTAN.

Malgré les mensonges répétés au fil des années, c’est exactement cela qui a été projeté et dont l’unique cible était bien la Russie. Et ceci même depuis les années 1990 quand les relations Russie-occident étaient à leur plus haut niveau depuis 1944 ; à l’époque, le pouvoir de Moscou était encore très ouvert et trop naïf vis-à-vis des intentions de l’occident collectif américano-centrique.

L’Éclaireur : L’Ukraine ne serait donc qu’un pion et l’Europe une sorte d’échiquier ?

Oleg Nesterenko : Malheureusement, c’est exactement le cas. Et les responsables à Kiev sont parfaitement au courant de la situation. Je ne crois pas une seule seconde que Zelensky et son entourage ne soient pas conscients du rôle réel qui est le leur.

Pour revenir aux raisons profondes de la guerre en Ukraine, il n’y a pas une, mais trois raisons clés. C’est, d’une part, la volonté de continuation de la domination mondiale par le système monétaire américain, donc le dollar. La guerre en Ukraine, c’est, avant tout, la guerre de la monnaie américaine (à suivre dans notre second volet).

La deuxième raison, c’est la réduction maximale des relations économiques entre la Russie et l’Union européenne. Ce n’est pas la Russie, mais l’Union européenne qui est le concurrent majeur des États-Unis sur le marché mondial. Diminuer la compétitivité des européens en les privant d’un des éléments majeurs de la régulation du coût de revient de leur production industrielle qui est l’énergie russe bon marché était l’un des éléments clés de la politique étrangère américaine.

La troisième raison, c’est la volonté de l’affaiblissement significatif de la Russie et donc de ses capacités d’intervention vis-à-vis du futur conflit majeur qui aura inévitablement lieu entre les États-Unis et la Chine et dont la Russie est «la base arrière» énergétique et alimentaire de cette dernière. Quand la phase active des hostilités sino-américaines verra le jour, sans la Russie derrière, l’économie de la Chine sera condamnée.

L’Éclaireur : Comment expliquer que les Américains n’aient pas essayé (s’ils n’ont pas essayé) de déstabiliser la Russie en interne comme ils l’ont fait en Ukraine ?

Oleg Nesterenko : Ce mode opératoire fait partie de leur doctrine. En Ukraine ils ont réussi, mais il ne faut pas oublier qu’auparavant, ils ont déjà fait exactement la même chose en Géorgie, en 2003, où ils ont parfaitement réussi le coup, et ont essayé de reproduire le même scénario et en Biélorussie et au Kazakhstan, entre autres. Cela n’a pas marché en grande partie grâce aux soutiens de la Russie aux pays visés.

Bien évidement qu’ils ont essayé de déstabiliser la Russie de l’intérieur. Et, de leur point de vue, ils ont parfaitement raison de le faire, car la seule et unique possibilité de faire effondrer la Russie, c’est de l’intérieur. Non seulement ils l’ont essayé, mais ils continuent d’essayer. Sauf que le mode opératoire de l’adversaire est parfaitement connu et les structures de la sécurité interne du pays sont bien adaptées pour lutter contre la menace.

La Russie n’est pas la Géorgie, et encore moins l’Ukraine, compte tenu de sa puissance et de ses structures politiques très largement soutenues par la population. La Russie est beaucoup plus stable.

L’Éclaireur : La Russie n’a-t-elle pas néanmoins sous-estimé la capacité de résistance des Ukrainiens ?

Oleg Nesterenko : Rappelez-vous les expertises, sérieuses, qui ont été faites sur la capacité de l’Ukraine à maintenir la résistance contre la Russie. À l’époque, juste avant le déclenchement, il était estimé que l’Ukraine ne pouvait tenir qu’un temps très limité face à la Russie.

Contrairement aux informations développées dans les mass médias occidentaux et malgré les événements que l’on observe sur le terrain depuis plus d’un an, j’aimerais souligner que ces experts qui ont prévu que l’Ukraine ne pourrait résister qu’un temps limité n’ont eu nullement tort. Ils ne se sont nullement trompés dans leurs prévisions.

Mes paroles peuvent paraitre étonnantes vis-à-vis de ce qu’on observe depuis plus d’un an. Pourtant il n’y a pas à s’étonner. Il ne faut jamais oublier que le déclenchement de la phase active des hostilités a eu lieu fin février 2022 et que déjà fin mars 2022, il y a eu des pourparlers à Istanbul entre l’Ukraine et la Russie. Pour quelles raisons une partie qui se sent forte et qui sait qu’elle a encore des capacités considérables de résistance se mettrait-elle autour d’une table de négociations pour convenir d’une forme de reddition ? Ça n’arrive jamais ainsi. Les Ukrainiens se sont mis autour d’une table de négociation étant conscients que leurs capacités de résistance étaient très limitées.

À Istanbul, quand les deux parties ont trouvé un consensus sur la majorité d’éléments clés de l’accord sur l’arrêt des hostilités, quand ils ont été pratiquement à un pas de la ratification du document de l’accord de paix, il y a eu un virage à 180 degrés du côté ukrainien. Pourquoi ? Il ne faut pas avoir une grande expérience dans le monde des affaires pour savoir : dans le cadre de négociations, quand une des deux parties fait volte-face du jour au lendemain, cela ne signifie qu’une seule chose – que cette partie a eu une contre-proposition de la part des concurrents de ceux qui sont en face d’elle. C’est comme cela que cela se passe dans le monde des affaires. Dans la politique c’est pareil.

Si l’Ukraine a pu se permettre le luxe de faire une croix sur l’accord de paix, c’est tout simplement qu’elle a reçu une contre-proposition. Et cette contre-proposition ne pouvait venir que du camp occidental. Les évènements qui ont suivi ont dévoilé les éléments de cette proposition : l’Ukraine a reçu une proposition pour l’ouverture d’une gigantesque ligne de crédit partiellement payable en armement. En contrepartie, l’Ukraine devait s’engager à s’interdire de conclure un accord d’arrêt de guerre face à la Russie et fournir «la main d’œuvre» combattante. C’était ça l’accord.

Afin de répondre au second engagement de Kiev, les frontières nationales de l’Ukraine pour sortir du pays ont été fermées. En France, on n’en parle pas beaucoup – car c’est une vérité trop gênante – mais au début de la guerre il y a eu un gigantesque exode des populations des territoires de l’Ukraine, notamment de la population masculine. Les hommes savaient que s’ils ne partaient pas, ils seraient envoyés à la tuerie. Quand on parle à la télévision occidentale de l’héroïsme ukrainien, ça me fait sourire sachant parfaitement que le pays se serait vidé des futurs combattant en un temps très réduit si les frontières n’étaient pas interdites de passage. Entre parenthèses, il faut savoir que pour quitter l’Ukraine depuis la fermeture des frontières et encore aujourd’hui, il faut débourser un pot de vin aux fonctionnaires de la douane ukrainienne qui va de 7 à 10 000 dollars américains. C’est pour dire que pratiquement aucun riche ukrainien ne combat pas en Ukraine. Mourir aujourd’hui en Ukraine – c’est le sort des pauvres. Cette information provient directement de nombreuses personnes qui l’ont payé pour quitter le pays et que je connais personnellement.

L’Éclaireur : Les réfugiés ukrainiens ont en Europe bénéficié d’un statut très protecteur, comparé notamment aux Syriens ou aux Afghans. Mais selon vous, c’est usurpé ?

Oleg Nesterenko : C’est bien le cas. D’une part, le bloc «atlantiste» est directement responsable de l’exode des populations syriennes et afghanes – il faudrait un article à part pour énumérer les actions de «bienfaisance» commises par ce bloc contre ces pays et leurs désastreuses conséquences. Et je ne parle pas uniquement, par exemple, de l’acte d’agression de la Syrie lequel est juridiquement considéré en tant que crime d’agression, selon les points a, b, c et d du paragraphe 2 de l’article 8bis du Statut de Rome de la CPI tant chérie et mise en avant ces temps-ci par ceux qui la financent. Il faut remonter bien plus loin, notamment aux origines de la création de divers courants et structures, dont l’État islamique. Si nous sommes dans la logique de l’accueil des réfugiés venus de tous les horizons, alors, c’est bien ces deux populations qui ont le plus de légitimité pour en bénéficier, sans compter les Libyens, dont les sous-traitants des États-Unis ont anéanti l’avenir de leur pays.

D’autre part, concernant les réfugiés ukrainiens, notamment en France, il y a ce que l’on connaît d’eux via les mass médias et il y a la réalité qui diffère grandement de la propagande. Les médias occidentaux présentent les Ukrainiens en tant qu’un groupe d’individus qui ont fui la guerre. C’est le narratif que l’on connait. La réalité n’y correspond pas du tout.

Les réfugiés ukrainiens sont très loin d’être un bloc homogène. Il y a une très nette séparation entre les réfugiés venus de l’est et ceux venus de l’ouest du pays. Ceux de l’ouest du pays, territoires traditionnellement nationalistes, ont fui l’Ukraine, tandis que leur région ne se trouvait sous aucune réelle menace. Ils ne risquaient rien, ni au début de la guerre, ni aujourd’hui. Dès le second mois du conflit, il était déjà clair que la Russie n’était nullement intéressée par cette zone. L’ouest de l’Ukraine, ce n’est ni la Syrie, ni l’Irak. La réelle motivation du départ d’habitants de cette zone vers l’Europe n’est nullement humanitaire, mais économique.

Il faut savoir que depuis la chute de l’Union soviétique, les régions de l’ouest de l’Ukraine ont toujours vécu dans une grande pauvreté, à la limite de la misère : pratiquement toutes les richesses du pays sont concentrées à Kiev et à l’est de l’Ukraine. De 1991 au 2022, des millions d’Ukrainiens, majoritairement des régions mentionnées, sont partis travailler à l’étranger. Il y a deux destinations pour ces travailleurs : la Russie et l’Union européenne. Vous l‘ignorez certainement, mais même aujourd’hui il y a plus d’un million de travailleurs ukrainiens sur le sol russe. Et je ne vous parle que du chiffre officiel de ceux qui dispose d’un permis de travail officiel. Avec le marché du travail au noir on estime qu’il y a plus de 3 millions de citoyens ukrainiens travaillant en Russie. Le nombre traditionnellement très élevé de travailleurs illégaux ukrainiens est dû à la politique de tolérance à leur égard qui a toujours eu lieu en Russie : ils ne risquent pas grande chose étant arrêté.

D’autres sont partis travailler au noir dans l’Union européenne. Quand vous avez une personne d’un village qui part travailler vers l’Europe, à terme, c’est parfois la majorité de la population du village en âge de travailler qui suit son chemin, les uns après les autres. Dans sa majorité écrasante, les hommes travaillent dans le bâtiment et les femmes qui accompagnent leurs maris – en tant que femmes de ménage. Les hommes font surtout des «rotations», car la plupart du temps, leurs familles restent au pays. Et on parle ainsi de millions de personnes. Si parmi vos lecteurs, un grand nombre n’a jamais entendu parler de cela, sachez qu’en Ukraine il n’y pas une seule personne adulte dans tout le pays pour qui mes propos ne sont une banalité.

Avec le déclenchement de la guerre, un grand nombre de familles sont parties rejoindre leurs maris travaillant au noir dans l’Union européenne. Beaucoup d’autres ont vu une opportunité pour partir et changer de vie. En partant, beaucoup ont fait louer leurs biens immobiliers à des réfugiés de l’est du pays qui ne sont traditionnellement pas attirés par les richesses de l’Europe et préfèrent rester en Ukraine. Il y a un véritable scandale en Ukraine, dont vous n’allez jamais bien évidemment entendre parler, sur ses profiteurs de guerre qui n’ont jamais été en danger et qui sont partis toucher des allocations en Europe en louant à des prix exorbitants leurs biens à de vrais réfugiés, vu la demande qui a explosé et qui a fait démultiplier les prix dans le locatif. Ce ne sont nullement des cas isolés, mais une très grande pratique dans l’intégralité des régions de l’ouest du pays. Au point qu’aujourd’hui il y est impossible de trouver le moindre bien à louer qui ne soit au prix, tout au moins multiplié par deux, et même par cinq par endroit, par rapport à celui pratiqué avant la guerre.

En tout cas, ceux qui sont originaires de l’ouest de l’Ukraine et qui ne sont pas dans l’Union européenne pour des raisons économiques, sont déjà repartis chez eux depuis un moment. Je suis formel.

En revanche, ceux qui sont originaires de l’est du pays, territoires traditionnellement pro-russes, ont fui un danger on ne peut plus réel. Parmi eux, ceux qui sont partis vers l’Europe sont ceux qui n’ont pas eu de moyens financiers pour rester à l’ouest de l’Ukraine qui est une zone d’une parfaite sécurité, mais où ils se font dépouiller par des locaux qui, par ailleurs, les détestent presque autant que les Russes. Et ce que les Européens ignorent, c’est que parmi ces vrais réfugiés beaucoup sont foncièrement pro-russes et haïssent le régime de Kiev et tout ce qu’il représente. S’ils ne sont pas partis vers la Russie, ce n’est dû qu’au fait qu’il n’était pas possible de traverser la ligne de front. Ils n’avaient qu’une possibilité de fuir : vers l’ouest.

En France, vous avez une part relativement importante de réfugiés ukrainiens qui sont parfaitement pro-russes, mais qui se taisent, car ils savent qu’il ne faut surtout pas que l’accueillant intoxiqué par sa propagande apprenne la vérité les concernant et les rejette pour des raisons politiques. Ce sont surtout des personnes âgées de plus de 45 ans, ceux qui ont reçu une éducation encore sous l’URSS. Ce ne sont nullement des nostalgiques du passé soviétique, loin de là. Ce sont juste ceux qui savent exactement ce qu’est la Russie et le monde russe, car ils y ont vécu.

L’Éclaireur : On a une idée du nombre d’Ukrainiens qui ont fui l’Ukraine ?

Oleg Nesterenko : Je ne dispose pas de chiffres précis mais on parle de millions qui sont partis vers l’Europe, dont plus de 100 000 vers la France. Il faut se rappeler que les frontières ont été fermées dès le mois de mars 2022, sans quoi la quasi-intégralité de la population masculine âgée de 18 à 60 ans aurait fui le pays et il ne resterait plus personne à envoyer à l’abattoir. Mais le pays qui a accueilli le plus de réfugiés, c’est bien la Russie. Il y a plus de 3,2 millions de personnes. Et parler des départs des habitants ukrainiens vers la Russie d’une manière forcée n’est que signe d’imbécilité et de déconnexion totale de la réalité.

Partie 2/3 – «La guerre en Ukraine, c’est la guerre du dollar»

source : L’Éclaireur des Alpes

«La guerre en Ukraine, c’est la guerre du dollar» (2/3)

Source : RzO international. - Le 04/06/2023.
Interview de Oleg Nesterenko, président du Centre de commerce et d’industrie européen, accordé à la publication L’Éclaireur des Alpes.

Partie 1/3 – Sans le coup d’État de 2014, l’Ukraine vivrait en paix

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Partie 2/3

L’Éclaireur : Alors que la question se pose de la fin de la suprématie du dollar, vous dites que la guerre en Ukraine est non seulement la guerre du dollar américain mais qu’elle n’est pas la première…

Oleg Nesterenko : Je vois que vous faites allusion à mon analyse sur les guerres du dollar, publiée cela fait quelque temps… En effet, ce n’est pas la première, ni même la deuxième, mais la troisième guerre du dollar. La première, c’était la guerre contre l’Irak de Saddam Hussein. La deuxième, celle de la guerre contre la Libye de Kadhafi. Et la troisième, donc, contre Moscou sur le territoire de l’Ukraine, menée sur le territoire d’un État tiers tout simplement parce qu’on ne peut pas mener la guerre contre les Russes directement chez eux. Et ce n’est que la guerre hybride et par procuration qui peut avoir lieu face à la Russie.

S’agissant des deux premières guerres du dollar, il faut d’abord comprendre que des pays comme l’Irak et la Libye sont, avant tout, des grandes puissances énergétiques. Des puissances qui ont osé mettre la monnaie américaine en danger. En 2003, Saddam Hussein avait mis sa menace à exécution : celle de cesser de vendre les hydrocarbures et le gaz en dollar américain. Saddam Hussein était le premier à soulever la question de la légitimité du dollar, du pétrodollar et, surtout, à agir d’une manière très significative contre ce dernier.  Il a alors signé son arrêt de mort.

En février 2003, Saddam Hussein a vendu 3 milliards de barils de pétrole brut pour un montant supérieur à 25 milliards d’euros. Cette vente a eu lieu bien en euros et non pas en dollars américains. Un mois plus tard, les États-Unis envahissaient l’Irak. On ne connait pas les chiffres exacts, mais on estime le nombre de victimes à un million, dont une sur deux était mineure. Sans parler des centaines de milliers de morts supplémentaires dans les années qui ont suivi à la suite de la destruction totale de l’infrastructure sociale et économique du pays. D’ailleurs les Américains eux-mêmes, leurs analystes dignes de ce nom, le reconnaissent.

En 2009, en Libye, c’est aussi une guerre du dollar qui a eu lieu. Président de l’Union africaine à cette époque, Mouammar Kadhafi, a proposé à tout le continent africain une véritable révolution monétaire : se soustraire de la domination du dollar américain et créer une union monétaire panafricaine. Avec elle, les exportations du pétrole et d’autres ressources naturelles du continent noir auraient été payées non pas en dollar ou pétrodollar, mais dans une nouvelle monnaie qu’il appellerait le dinar-or. Lui aussi a signé son arrêt de mort.

Si de telles déclarations avaient été faites non pas par l’Irak ou la Libye, richissimes en pétrole et le gaz, mais, par exemple, par le Burkina Faso qui est riche en or, mais dépourvu des réserves prouvées en hydrocarbures – il n’y aurait eu aucune guerre. L’Irak de Saddam Hussein et la Libye de Kadhafi, étant des puissances énergétiques dotées de réserves gigantesques étaient un danger existentiel pour l’économie américaine. Les deux leaders avaient annoncé ouvertement et officiellement qu’ils voulaient se débarrasser du dollar américain. Ce sont aussi deux pays avec lesquels les États-Unis n’avaient pas à craindre de conséquences néfastes dans le cas d’une agression. Il fallait donc les anéantir. Et cela a été fait sans tarder.

Avec Moscou, ce n’était pas possible. La Russie, ce n’est ni l’Iran, ni l’Irak, ni la Libye. Avec la Russie, les États-Unis ne pouvaient agir qu’indirectement.

L’Éclaireur : Mais qu’est-ce que la guerre entre l’Ukraine et Moscou a à voir avec le dollar américain ? 

Oleg Nesterenko : Moscou a réellement menacé le statut du dollar américain sur la scène internationale, et, donc, toute l’économie américaine derrière. Dès l’arrivée de Poutine au pouvoir, bien avant 2021 et même avant le coup d’État anti-russe en Ukraine en 2014, la Russie, qui est une puissance énergétique de premier plan, a entamé le processus de liquidation des bons du Trésor américain (détenus par l’État russe, ndlr), bons libellés en dollar.

En cinq ans, de 2010 à 2015, la Russie a divisé par deux le nombre de bons du Trésor américain qu’elle détenait. Alors que jusque-là, elle faisait partie des plus gros détenteurs au monde, elle n’en possède quasiment plus aujourd’hui.

En parallèle, la fédération de Russie a également commencé à se séparer progressivement du système des pétrodollars en concluant des accords commerciaux payables en monnaie nationale, à commencer par la Chine. Des quantités gigantesques de produits énergétiques ont commencé à être payés en yuan chinois et en rouble russe.

C’étaient les débuts des débuts de la nouvelle guerre qui a commencé à être préparée et qu’on connait depuis février 2022.

En parallèle, il existe un accord non officiel entre la Russie et la Chine d’une synchronisation des actions contre les États-Unis. La Chine se débarrasse ainsi également et progressivement du débiteur américain. En 2015, la Chine détenait pour plus de 1270 milliards en bons du Trésor américain ; aujourd’hui c’est dans les 950 milliards – le niveau le plus bas depuis plus de 10 ans.

C’est la Chine qui est désignée comme l’adversaire numéro 1 des États-Unis, mais c’est bien la Fédération de Russie qui a déclenché le processus de la libération du monde du système des pétrodollars.

Avec le déclenchement en février 2022 de ce que j’appelle la phase active de la guerre qui dure depuis bientôt 10 ans, la Russie et la Chine, en tandem, cette fois de manière officielle puisque les masques sont tombés, incite les banques centrales de par le monde à repenser le bienfondé de leurs investissements dans des obligations du Trésor américain et, donc, dans l’économie et le bien être des américains.

Le dollar américain, c’est une monnaie de singe. Il n’y a rien derrière. Rien de tangible. La valeur d’aujourd’hui du dollar américain n’a strictement rien à voir, pour sa majeure partie émise, avec de réels actifs qui devraient l’assurer. Sa valeur n’est soutenue que par la planche à billets et la domination militaire des États-Unis. La domination qui supprime tous les mécontents.

L’Éclaireur : Avec la dédollarisation, l’euro, que personne n’a semble-t-il poussé, aurait-elle pu être une alternative au dollar ? 

Oleg Nesterenko : Il ne faut pas sous-estimer le poids et le rôle potentiel de l’euro. Par le passé, Saddam Hussein, par exemple, a voulu vendre son pétrole non pas en dollar, mais en euro. Et c’est, d’ailleurs, la raison principale de la guerre d’Irak et de l’assassinat de Saddam. L’euro peut, ou plutôt pourrait, jouer un rôle plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. Mais, je ne crois absolument pas que cela aura lieu. Le potentiel ne sera pas réalisé. Tout simplement parce que la politique européenne est profondément soumise à la volonté américaine.

Les États-Unis ne permettront jamais que la monnaie du vassal leur fasse de l’ombre. Et avec le niveau de la médiocrité des hauts responsables ou, plutôt, il faut dire des irresponsables de l’Europe et de la majorité des chefs d’états qui la compose aujourd’hui, les Américains et leur monnaie n’ont vraiment rien à craindre du côté de l’euro. Les initiatives des leaders européens sont tellement, la plupart du temps, anti-européennes et anti-nationales que ceux-ci ressemblent davantage à des consuls honoraires des États-Unis sur le vieux continent qu’à autre chose.

Et comme si cela n’était pas déjà suffisant, pratiquement demain – en 2025 – la présidence du Conseil de l’Union européenne sera tenu par les Polonais. La Pologne est un agent direct, pratiquement le salarié des États-Unis au sein de l’UE. Les Polonais prendront la tête de l’UE juste après la Hongrie et feront le nécessaire pour anéantir les moindres acquis souverainistes des rebelles hongrois. Deux ans avant que cet événement déplorable ait lieu, ils ont d’ores et déjà annoncé que leur principale priorité sera le renforcement de la «collaboration» de l’UE avec les États-Unis. Dans les années qui vont suivre, les restes très modestes de l’autonomie européenne, militaire et économique, vont être encore davantage réduits et ne seront que symboliques.

Ce n’est pas pour rien qu’aucune puissance au monde, y compris les États-Unis et encore davantage la Russie et la Chine, ne reconnaisse l’UE en tant qu’interlocuteur sérieux et ne privilégie de traiter qu’au niveau des états-membres séparément. Sur la scène internationale, les fonctionnaires de Bruxelles n’ont aucun poids politique et ne font que de la figuration.

Mais je ne crois pas au pire scénario pour la monnaie européenne – sa disparition. Car le bateau de l’euro est déjà parti beaucoup trop loin en mer et ne dispose plus de carburant pour revenir en arrière sans faire couler les économies des pays-membres. Mais, cela étant, je suis plus qu’un eurosceptique. Non pas que je suis contre la réunion des pays occidentaux autour d’un centre européen – loin de là : l’histoire de l’humanité démontre que tout va vers la réunion des forces similaires qui ont la même vision des choses, des valeurs et des objectifs similaires.

C’est juste que le projet en sa version optimiste, l’image idéale – c’est une chose ; la réalité – s’en est une autre. En observant la «dégénérescence» ces dernières décennies et surtout depuis 2004, du beau projet européen initial, il n’est plus possible d’ignorer que l’Union européenne n’est devenue qu’une sorte d’hydre dysfonctionnelle, dont chaque tête a ses propres idées. Il est plaisant de constater que la Russie à elle seule a réussi à faire se resserrer ces têtes. C’est la peur, la haine et les phobies qui les ont rapprochés davantage que tout le reste du projet européen.

L’Éclaireur : Comment se porte l’économie russe au regard des sanctions mises en œuvre par les Occidentaux ?

Oleg Nesterenko : A court et à moyen terme, les retombées des sanctions occidentales contre l’économie russe sont relativement faibles. Du point de vue du niveau de vie de la large majorité de la population, l’effet de ces sanctions est tout simplement inexistantes. Cela étant, il ne faut pas être naïf : à long terme, bien évidemment, il y aura certains domaines d’activité qui souffriront jusqu’à un certain degré. Degré qui dépendra d’un grand nombre de variables.

En parlant des conséquences des sanctions occidentales contre la Russie, il ne faut pas perdre de vue le sens même du déclenchement desdites sanctions. Dans chaque business plan, il y a la présence obligatoire et fondamentale des notions de l’investissement et du retour sur investissement dans des limites temporelles prédéfinies d’une manière précise. La première bonne question à se poser est : est-ce que les sanctions sont parvenues à leurs objectifs fixés dans le temps et les ampleurs précalculées ?

Les faits sont connus, bien qu’ils soient soigneusement minimisés et déformés par ses auteurs, afin de se sauver la face : les objectifs visés par les sanctions déclenchées étaient l’effondrement de l’économie de la Fédération de la Russie qui aurait dû mener, de facto, à la capitulation de la Russie dans le cadre du conflit en Ukraine. Le résultat de cette entreprise est un échec total. Il n’y a eu aucun effondrement. Il n’y aucun effondrement aujourd’hui et il n’y aura aucun effondrement demain. En parler n’est que pures spéculations fantaisistes coupées de la réalité.

Les sanctions qui avaient les plus grandes chances de réussite ont été mises en place au tout début de la confrontation. Surtout celles de la seconde et de la troisième vague qui ont visé les fondements mêmes de l’infrastructure du système financier de la Russie, les capacités des acteurs publics et privés de lever des capitaux auprès des marchés financiers mondiaux, ainsi que la déconnexion de centaines de banques russes du système Swift, dont des banques «systémiques».

Ces sanctions faisaient partie du business-plan initial et ont été jugées pleinement suffisantes pour arriver à des objectifs préétablis de l’effondrement de l’économie russe dans des délais limités, inférieurs à douze mois. Toutes les autres vagues de sanctions, qui ont eu lieu par la suite et qui auront encore lieu à l’avenir, sont sans aucune mesure aussi dangereuses pour la stabilité économique et financière de la Russie et ne sont que des gesticulations assez chaotiques dues à l’effondrement du projet initial occidental.

Les retombées de ces actions sont-elles néfastes pour le pays à long terme ? La réponse est non. Je rappelle que ce n’est pas depuis 2022, mais depuis 2014 que la Russie fait l’objet d’importantes sanctions de la part du camp occidental. On ne parle plus du tout de ces sanctions «originelles» dans la propagande «atlantiste» ; et pour cause. Non seulement, l’économie russe n’a été nullement ébranlée malgré les jubilations de Barak Obama – «l’économie russe est en morceaux !» au moment d’une importante, mais ponctuelle, chute du cours de la monnaie russe – mais en plus, les sanctions ont joué le rôle de catalyseur et ont grandement renforcé la souveraineté de l’économie nationale.

Nul besoin de commenter les propos de Bruno le Maire du 1er mars 2022 sur l’anéantissement imminant de l’économie russe, qui sont encore plus ridicules que ceux d’Obama et qui ne font que démontrer, une fois de plus, l’amateurisme flagrant de ce monsieur occupant un poste qui ne coïncide pas avec ses aptitudes et compétences professionnelles.

La nature a horreur du vide. Si dans les pays à capacités réduites de la coopération à l’international les embargos peuvent maintenir le vide sectoriel artificiellement créé, cela ne fonctionne pas vis-à-vis des grandes puissances dont les économies ne peuvent jamais être tenues dans l’isolement à long terme. Des alternatives au niveau national et international sont toujours mises en place.

Ainsi, les restrictions des importations alimentaires en provenance de pays qui ont soutenu les sanctions contre la Russie se sont traduites par la croissance et la consolidation, et de manière très significative, du secteur agro-alimentaire. En seulement quelques années de sanctions, la Russie est passée de grand importateur de produits agro-alimentaires à exportateur. D’autres secteurs sont en train de devenir autosuffisants et, au terme des hostilités russo-occidentales, deviendront quasi-impénétrables pour les acteurs économiques européens.

Les entreprises des secteurs de l’énergie et de la défense contournent aisément les sanctions en refusant tout simplement d’utiliser le dollar américain dans leurs transactions internationales au profit de la devise russe et celle du pays partenaire. Ceci en accélérant par la même occasion le processus de la dédollarisation du monde, cette monnaie qui est devenue hautement toxique.

Dans le secteur financier, anticipant dès 2015 le risque d’être coupé un jour du système international de messagerie bancaire SWIFT contrôlé par l’Occident, la banque centrale de la Fédération de Russie a créé son propre système de transmission interbancaire, le système SPFS, ainsi que son propre système de paiement pour cartes bancaires, le système MIR. Les deux systèmes sont utilisables à l’international et sont déjà liés au système bancaire chinois Chinese Union Pay. D’autres pays vont rejoindre SPFS. Le grand outil de menaces et de chantage permanent du camp américano-centrique vis-à-vis du reste du monde d’être coupé de leur SWIFT n’est plus considéré comme une fatalité et un danger existentiel.

Parallèlement, aujourd’hui nous discutons très sérieusement non seulement de la création d’une nouvelle monnaie commune à des pays du BRICS, mais également de la monnaie numérique : le rouble numérique. La monnaie sera un excellent moyen supplémentaire de se débarrasser de la contrainte des sanctions illégales, car elle pourra être utilisée sans faire appel aux services des banques qui elles-mêmes peuvent craindre de faire l’objet d’hostilités occidentales.

L’Éclaireur : Selon vous, l’Occident a donc plus à craindre, et notamment du retour de bâton de ses sanctions ?

Oleg Nesterenko : Les relations économiques russo-allemandes détruites, les retombées sur l’économie allemande par exemple seront dramatiques. L’industrie allemande, dont une belle partie est énergivore, est déjà en grande difficulté vu que ses coûts de production ont tout simplement explosé et que ses concurrents directs, non européens, en commençant par les Américains, n’ont pas les problèmes que les Allemands viennent de se créer.

Dans l’Union européenne qui est, en fait, la seconde grande cible collatérale des sanctions anti-russes américaines, la plupart des projets de coopération intracommunautaire dans les domaines scientifiques, technologiques et énergétiques sont déjà revus à la baisse. À moyen terme, les pertes totales de l’ensemble des pays de l’UE dues aux sanctions contre Moscou sont estimées à plusieurs centaines de milliards d’euros.

Quand j’ai parlé des restrictions des importations alimentaires en provenance des pays hostiles vers la Russie, il ne faut pas oublier que les agriculteurs européens y perdent des milliards d’euros chaque année et perdront, à terme, encore des dizaines de milliards, car le marché russe est fermé pour eux à très long terme. Et même dans un avenir éloigné, quand les restrictions russes seront levées, les parts du marché qu’ils pourront reprendre seront dérisoires par rapport à celles qu’ils ont eu par le passé.

Côté tourisme, en Europe, c’est surtout la France qui paie la facture. Il n’y a plus de tourisme entre la Russie et la France. Si vous consultez les professionnels du secteur de l’hôtellerie-tourisme du sud de la France, pour eux c’est désastreux, de même que pour le secteur de l’immobilier. Depuis 30 ans, le client russe était majeur en termes de chiffre d’affaires. Les mass médias cachent très soigneusement cette réalité.

Pour le secteur des énergies, ce n’est même pas la peine d’en parler. On connait tous l’ampleur de la catastrophe. Catastrophe qui est tant bien que mal dissimulée par de gigantesques compensations de l’État faites en creusant davantage la dette publique déjà démesurée et qui ne sera certainement pas remboursée.

À partir d’aujourd’hui, ce sont les États-Unis qui non seulement feront la régulation du coût de revient des industries énergivores, mais également prendront la décision du prix d’une baguette à la boulangerie ou de la facture de chauffage pour les ménages. Et ceux qui pensent que les Américains feront des cadeaux à leurs concurrents vassalisés que sont les Européens, qu’ils laissent tomber leur mauvaise habitude de rêver, cela ne leur réussit pas…

D’une manière générale, tout ceux qui ont suivi le projet américain subissent et subiront des conséquences négatives sur leurs économies, des conséquences bien plus néfastes que celles que la Russie connaîtra dans les années à venir. Car en économie comme dans les affaires, tout est une question d’alternatives. Et la Russie dispose d’alternatives que les pays de l’Union européenne n’ont pas et n’auront pas.

Pour que la situation change, notamment en France, la politique étrangère française doit changer de manière radicale. Mais avec la propagande relayée d’une manière très poussée par les médias mainstream et le conditionnement de l’électorat français, il est clair que même les futures élections de 2027 n’ont aucune chance de faire venir qui que ce soit au pouvoir qui permettrait une significative amélioration des relations avec la Russie.

L’Éclaireur : Pour vous, les trains de sanctions (le 11e actuellement) n’ont plus aucune efficacité ?

Oleg Nesterenko : Toute la gamme des sanctions sérieuses contrôlables par le camp atlantiste est déjà épuisée.

Parfois, au niveau des restrictions, l’occident tombe dans le ridicule le plus grotesque. Par exemple, l’une des sanctions mises en place était l’interdiction aux chats domestiques de participer à une compétition internationale en Europe. Je me suis déjà posé la question : pourquoi les oiseaux migrateurs n’ont pas encore été sanctionnés ? Si les Polonais ne le font pas encore, ils devraient commencer à les abattre à l’entrée de leur espace aérien…

L’une des principales sanctions mise en place est celle contre le pétrole russe. Quel est le résultat ? La Russie a vendu au premier trimestre 2023 encore plus du pétrole qu’avant même le début de la guerre en Ukraine.

L’embargo sur l’or russe ne fonctionne pas non plus. Et, cette fois-ci, je le regrette même… Car demain l’or jouera un rôle bien plus important dans l’économie mondiale qu’aujourd’hui. À la place du gouvernement russe, j’aurais grandement restreint les exportations d’or russe et depuis un moment. Il faut savoir que si les réserves nationales en or aux États-Unis et en Allemagne n’ont pratiquement pas bougé en volume depuis l’an 2000 – et en France elles ont même grandement diminué – en Russie, elles ont été multipliées par six sur la même période. Mais il est important de les augmenter davantage.

Côté sanctions sérieuses, il ne reste que celles qui passent par le chantage et les menaces des partenaires de la Russie. Mais vu qu’il s’agit à chaque fois d’éléments stratégiques, voire vitaux pour les pays visés, les chances de réussite sont proches de zéro.

Aujourd’hui, on parle de sanctions contre l’énergie nucléaire, contre l’atome russe. Ces projets sont totalement irréalistes. Ce que veulent les responsables, ou plutôt les irresponsables de la politique européenne, ne marchera jamais. Les bureaucrates de Bruxelles exigent de la Hongrie, qui dépend grandement de l’atome russe, de l’abandonner. Or, pratiquement la moitié de l’énergie du pays vient d’installations nucléaires construites par les Russes. Et aujourd’hui, de nouvelles installations nucléaires sont en train d’y être construites afin d’accroitre l’indépendance énergétique des Hongrois. Quand j’entends von der Leyen demander à Orban de faire une croix dessus… Les pertes pour le peuple hongrois seraient gigantesques. En s’inclinant devant Bruxelles, ils reviendront trente ans en arrière. Et c’est de la pure fantaisie d’imaginer que le gouvernement hongrois fera preuve d’une telle folie.

Josep Borrell (le chef de la diplomatie européenne, ndlr) a également évoqué les sanctions contre l’Inde et les produits pétroliers russes raffinés dans le pays. La mise en place de telles sanctions serait une pure folie et coûterait très cher à l’Europe, car l’Inde dispose d’un grand nombre de leviers de représailles contre l’économie européenne.

source :  L’Éclaireur des Alpes

Le coût croissant de la guerre sur nos épaules

 

par Manlio Dinucci - Le 21/05/2023.

 

Dans son tour européen en Italie, Allemagne, France et Grande-Bretagne, Zelensky a recueilli de nouveaux milliards d’euros et sterlings en aides militaires. Mais cela ne suffit pas. Il annonce maintenant que rapidement une coalition de pays européens fournira à Kiev des chasseurs-bombardiers à utiliser contre la Russie. Parmi ceux-ci il pourrait y avoir des Tornado italiens avec capacité d’attaque, y compris nucléaire volant à très basse altitude pour échapper aux radars ennemis. L’Italie est désormais pays belligérant : En Sardaigne vient de se dérouler un grand exercice OTAN de « réaction rapide » avec la participation de plus de 2000 soldats d’Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Norvège et Lettonie. L’Italie, en tant que nation hôte, a fourni aussi le support logistique. Cet exercice de guerre, cependant, ne s’est pas déroulé sous commandement italien, mais sous commandement étasunien.

Tout ceci comporte une croissante dépense militaire. Celle de l’Europe a augmenté en 2022 de 13% par rapport à l’année précédente, en enregistrant la plus forte augmentation depuis 30 ans. La dépense militaire annuelle de l’Italie a grimpé en 2022 à plus de 30 milliards d’euros, soit une moyenne de plus de 80 millions d’euros par jour. Selon l’obligation prise avec l’OTAN, l’Italie doit amener sa propre dépense militaire à une moyenne de plus de 100 millions d’euros par jour. Cette croissante saignée d’argent public pour financer la guerre aggrave la situation de la grande majorité de la population. Le coût de la vie a enregistré une croissance en une année de plus de 8%, surtout à cause de l’augmentation des prix énergétiques provoquée par la stratégie USA/OTAN de bloquer les fournitures énergétiques russes aux pays de l’Union européenne.

À l’horizon se profile une crise encore plus grave, provoquée par la dette fédérale des États-Unis qui a doublé en dix ans, montant à plus de 31 000 milliards de dollars. Face au risque de défaillance (default), c’est-à-dire d’insolvabilité, à Washington on discute du relèvement du «plafond de dette ». La secrétaire au Trésor elle-même, Janet Yellen, prévient : « Un default déchaînerait une récession mondiale, risquerait de miner le leadership économique mondial des États-Unis et de susciter des doutes sur notre capacité à défendre les intérêts de la sécurité nationale ». Ce que est le plus redouté à Washington est la dédollarisation de l’économie mondiale dans la mesure où sont utilisées dans les échanges internationaux le yuan chinois et autres monnaies.

Manlio Dinucci

Bref résumé de la 99ème revue de presse internationale Grandangolo de vendredi 19 mai 2023 à 20h30 sur la chaîne TV italienne Byoblu.

traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Les conséquences à court et à long terme de la guerre en Ukraine

par Domenico Moro - Le 04/05/2023.
Conséquences de la guerre

Pour comprendre les conséquences à court et à long terme de la guerre en Ukraine sur l’économie mondiale, il faut partir des processus qui modifient les actifs et les relations de pouvoir entre les zones économiques et les États. En particulier, les processus impliquant le groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), qui représente la semi-périphérie émergente du système économique mondial, et le G7 (États-Unis, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie et Canada), qui représente le centre riche et dominant, doivent être étudiés.

1. Les conséquences de la guerre sur l’économie mondiale

La guerre est un accélérateur de processus qui ont souvent une origine plus lointaine et qui ne deviennent explicites et pleinement visibles qu’aujourd’hui, après une incubation plus ou moins longue. Les processus économiques mondiaux en cours les plus importants sont les suivants :

L’inflation

La hausse de l’inflation a commencé en 2021, avant la guerre en Ukraine, et a été alimentée par plusieurs facteurs : les énormes liquidités émises par les banques centrales des pays du G7 pour lutter contre la crise et les goulets d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement en composants et en produits semi-finis dus à la pandémie. Lorsque les blocages ont pris fin et que la demande a repris, la production n’a pas été suffisante pour y répondre, d’où la hausse des prix. Si la guerre n’est pas à l’origine de l’inflation, il est cependant vrai qu’elle l’a accentuée. En effet, la guerre entre la Russie et l’Occident se joue aussi sur le plan économique, à travers les sanctions. Celles-ci ont conduit à l’arrêt des livraisons de matières premières énergétiques de la Russie vers l’Europe, ce qui a entraîné une augmentation des prix du pétrole et du gaz et une hausse de l’inflation, en particulier dans l’UE, à des niveaux jamais atteints depuis les années 1980.

Stagnation permanente (secular stagnation)

Le terme de « stagnation séculaire », introduit par Laurence Summers (photo), ancien ministre de l’économie de Clinton, fait référence au fait que le système économique mondial est entré, depuis la crise des subprimes de 2007-2008, dans une phase de croissance asphyctique, inférieure à son potentiel, en particulier dans les pays avancés du G7. La guerre a rendu la croissance mondiale encore plus faible, en raison des sanctions, de la fragmentation du marché mondial qui en a résulté et surtout de l’augmentation des taux d’intérêt par les principales banques centrales du monde, la Fed américaine et la BCE, qui a pénalisé l’investissement. L’augmentation du coût de l’argent a été motivée non seulement par une tentative déclarée d’éteindre la poussée inflationniste, mais aussi et surtout par la tentative de la Fed de réévaluer le dollar par rapport à l’euro et à d’autres monnaies mondiales. Le Fonds monétaire international prévoit pour 2023 une croissance du PIB mondial de 2,8%, soit le chiffre le plus bas depuis 1990. Mais la croissance pourrait, en cas de nouveau resserrement monétaire, chuter encore davantage, à 2,5%, affectant principalement les pays du G71. De plus, la stagnation, combinée à l’inflation, donne lieu au phénomène de stagflation.

La démondialisation

La guerre, également en ce qui concerne les processus de démondialisation, a accentué une tendance préexistante, datant de la présidence Trump, qui a commencé à introduire des mesures protectionnistes. La présidence Biden a poursuivi dans la même direction, avec une série de mesures visant à raccourcir les chaînes de valeur mondiales et à encourager le rapatriement des productions les plus stratégiques, comme le prévoit également la loi sur la réduction de l’inflation (Ira), qui alloue plus de 750 milliards de dollars aux entreprises produisant aux États-Unis. Par exemple, les fabricants de voitures électriques bénéficieront de subventions, mais uniquement pour les voitures produites aux États-Unis, pénalisant ainsi surtout les importations en provenance de l’UE, déjà touchées par la hausse des coûts de production due à l’augmentation des matières premières énergétiques. La guerre a accéléré la fragmentation du marché mondial. En effet, les sanctions divisent le marché mondial en deux blocs autour des États-Unis et de la Chine. Par exemple, les constructeurs automobiles européens, qui se sont retirés de Russie, ont été remplacés par les constructeurs automobiles chinois, qui ont atteint 30% du marché, soit plus de trois fois leur part au début de 2022.2

La dédollarisation

Le dollar est la monnaie mondiale, utilisée comme réserve par les banques centrales et comme monnaie de commerce international. Le dollar doit cette position au fait que les matières premières les plus importantes, comme le pétrole, sont échangées en dollars. Grâce au dollar, les États-Unis peuvent financer leur énorme double déficit, le déficit commercial et le déficit public, et drainer les financements internationaux vers leur propre économie. Cependant, depuis quelques années, le dollar perd sa position : la part des réserves mondiales en dollars est passée de 71% en 1999 à 59% en 20213. Le phénomène de substitution du dollar par d’autres monnaies est appelé dédollarisation. La guerre a accentué le processus de dédollarisation car la Russie a réorienté ses exportations de matières premières énergétiques de l’UE vers les pays asiatiques, principalement la Chine et l’Inde. Plus important encore, les échanges de pétrole et de gaz russes dans ces nouvelles régions se font dans des monnaies autres que le dollar, telles que le rouble russe, le yuan renmimbi chinois et la roupie indienne. D’autres matières premières sont également échangées par la Russie dans des monnaies autres que le dollar. En particulier, l’importance du yuan renmimbi en tant que monnaie internationale d’échange et de réserve ne cesse de croître. Ainsi, l’Argentine et le Brésil ont récemment acquis des réserves considérables en yuans afin de se couvrir contre les fluctuations du dollar.

Une véritable décolonisation

Depuis les années 1950, de nombreux pays du tiers monde se sont émancipés de leur condition de colonies dépendantes des métropoles impérialistes, en particulier de l’Europe. Cependant, la décolonisation est restée au stade formel, les anciennes colonies continuant à dépendre économiquement, peut-être encore plus, des pays européens et des États-Unis. Aujourd’hui, une véritable décolonisation se dessine, qui consiste en une indépendance économique, favorisée par l’activisme commercial, financier et infrastructurel de la Russie et surtout de la Chine, en particulier sur le continent africain. À cet égard, les propos du ministre ougandais Sam Kutesa à propos des Chinois sont significatifs : « Ils ont participé aux luttes de libération africaines, aux guerres anticoloniales et maintenant ils nous aident dans notre émancipation économique »4. La véritable décolonisation est accélérée par la guerre et est étroitement liée à la dédollarisation. Le processus est visible dans les anciennes colonies françaises d’Afrique, qui adoptent le franc CFA, garanti par le Trésor français et permettant à la puissance européenne de drainer les ressources et les richesses de l’Afrique. Le 21 décembre 2019, cependant, les anciennes colonies françaises ont accepté d’introduire à la place du franc CFA leur propre monnaie, l’ECO, qui devrait être rattachée au yuan renmimbi. Par ailleurs, plusieurs pays africains, comme le Burkina Faso, ont demandé à la France de retirer ses troupes qui, sous prétexte de lutter contre le djihadisme, avaient été déployées dans les anciennes colonies.

2. Les conséquences de la guerre pour les États-Unis et l’UE

Il est particulièrement intéressant de vérifier les conséquences économiques de la guerre en termes d’avantages et de désavantages pour les États-Unis et l’UE. Les États-Unis en retirent des avantages majeurs à court terme et des inconvénients majeurs possibles à moyen et surtout à long terme. Les avantages sont les suivants :

Augmentation des dépenses militaires et des bénéfices du complexe militaro-industriel

Les États-Unis contribuent très largement à la fourniture d’armes et de munitions à l’Ukraine. Sur les 50 milliards d’armes qui ont atteint l’Ukraine à ce jour, 30 milliards ont été fournis par les États-Unis. Le stock d’armes et de munitions des États-Unis s’est considérablement réduit, ce qui compromet la doctrine militaire américaine qui consiste à pouvoir mener deux conflits militaires simultanément. Il est donc nécessaire de reconstituer les réserves en augmentant la production du complexe militaro-industriel. Par exemple, la production d’obus d’artillerie a augmenté de 500%. Il faut également rappeler que le complexe militaro-industriel, c’est-à-dire l’intégration de l’industrie de la guerre et des forces armées, est un centre de pouvoir clé aux États-Unis, qui influence grandement la politique. Dès 1961, le président Eisenhower a mis en garde contre les dangers que représentait pour la démocratie américaine l’intégration de l’industrie de la guerre, des forces armées et du pouvoir politique. Le complexe militaro-industriel repose également sur le fait que le budget militaire américain est de loin le plus important au monde, dépassant le budget cumulé des dix premiers pays de la planète. La guerre en Ukraine a entraîné une nouvelle augmentation du budget militaire américain, qui atteindra 858 milliards de dollars en 2023, soit 10% de plus qu’en 2022. La guerre en Ukraine a donc profité aux entreprises de guerre américaines, qui ont vu leurs cours boursiers augmenter souvent de plus de 10%. Enfin, il ne faut pas oublier que l’industrie militaire est un moteur pour l’ensemble de l’économie américaine, compte tenu de son poids et du niveau de recherche technologique qu’elle exprime.

Augmentation des exportations et des prix du pétrole et du gaz

Les sanctions contre la Russie et l’interruption consécutive des livraisons de pétrole et de gaz à l’Europe ont profité aux États-Unis, qui ont bénéficié à la fois d’une augmentation de leurs exportations vers l’UE et d’une hausse des prix internationaux. L’Europe est devenue le premier marché d’exportation des États-Unis pour le pétrole et le gaz. L’essor de l’industrie extractive américaine a été tel que les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole brut, dépassant la Russie et l’Arabie saoudite.

L’appréciation du dollar et l’orientation des flux financiers de la Chine et du reste du monde vers les États-Unis

L’appréciation du dollar, due à la hausse des taux d’intérêt de la Fed, a entraîné une augmentation des flux financiers mondiaux vers les États-Unis. Les investisseurs, en particulier, se détournent des obligations d’État chinoises et d’autres pays pour se tourner vers les États-Unis.

Séparation de la Russie de l’Allemagne et de l’UE

Avec la guerre en Ukraine, les États-Unis ont obtenu un avantage géostratégique majeur en séparant l’Allemagne et l’UE de la Russie, qui entretenaient auparavant des relations étroites basées sur l’échange de matières premières contre des produits manufacturés. En outre, l’OTAN, qui se trouvait avant la guerre dans une situation de « mort cérébrale », comme l’a dit le président français Macron, s’est aujourd’hui recomposée et a retrouvé un nouveau souffle à la suite du conflit ukrainien.

Outre ces avantages à court terme, il existe deux inconvénients importants à long terme pour les États-Unis, qui sont les suivants :

La dédollarisation

Comme nous l’avons vu plus haut, le plus grand danger de la guerre pour les États-Unis réside dans le remplacement du dollar par d’autres monnaies dans le commerce des matières premières clés, à commencer par le pétrole. De cette manière, le dollar risquerait de perdre sa position de monnaie mondiale, privant l’impérialisme américain d’un pilier essentiel qui lui permet d’exercer sa domination mondiale.

La construction d’un front international des pays du Sud

La guerre a accéléré la formation d’un front du Sud, désaligné, voire opposé à l’Occident. Cela est visible à l’ONU dans les votes sur les motions condamnant la Russie. Lors du dernier vote en février 2023, 32 pays se sont abstenus et 7 ont voté contre. Il s’agit apparemment d’une minorité d’États, alors qu’en termes de population, ces pays représentent plus de la moitié de la population mondiale, y compris des géants démographiques comme la Chine, l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, l’Éthiopie, le Viêt Nam, etc. Le désalignement de l’Occident est particulièrement visible en Afrique, où 17 pays se sont abstenus, 8 pays n’ont pas participé au vote et l’Érythrée a voté contre. La création d’un front mondial du Sud, mené par la Chine, remet en cause la capacité hégémonique des États-Unis.

En ce qui concerne l’UE, la guerre n’a pas d’avantages mais seulement des inconvénients, qui sont les suivants :

Augmentation de l’inflation, diminution de la compétitivité internationale et détérioration de la balance commerciale

L’UE a été particulièrement touchée par l’inflation (+10,6% le pic d’octobre 2022 et +9,2% le chiffre annuel pour 20225, qui a également été causée par la disparition des approvisionnements en matières premières énergétiques russes, sur le prix bon marché desquelles de nombreux pays européens avaient bâti leur fortune à l’exportation. Ainsi, la disparition du pétrole et surtout du gaz russes et leur remplacement par le gaz liquéfié américain, beaucoup plus cher, a entraîné une augmentation des coûts de production de l’industrie manufacturière européenne, ce qui a réduit sa compétitivité. Surtout, les sanctions ont entraîné une très forte augmentation de la valeur des importations de biens énergétiques, ce qui a érodé les excédents commerciaux de l’Allemagne et de l’Italie, importants exportateurs de produits manufacturés et grands consommateurs de gaz russe. L’Allemagne a plus que divisé par deux son excédent commercial, qui est passé de 215 milliards USD en 2021 à 84 milliards USD en 20226. L’Italie, pour la première fois après 10 ans d’excédents commerciaux continus, a réalisé un déficit de 31 milliards d’euros en 2022, contre un excédent de 40,3 milliards d’euros en 2021. Le déficit italien dépend presque entièrement de la hausse des prix des importations d’énergie. En effet, le déficit énergétique a plus que doublé, passant de 48,3 milliards en 2021 à 111,3 milliards en 2022, tandis que l’excédent des produits non énergétiques n’a que légèrement diminué, passant de 88,7 milliards en 2021 à 80,3 milliards en 2022.7

Récession et difficultés liées à la dette

La priorité des banques centrales est actuellement de lutter contre l’inflation en augmentant les taux d’intérêt. La hausse des taux d’intérêt rend plus difficile l’octroi de prêts aux entreprises par les banques, ce qui entraîne une baisse des investissements et donc du PIB, dont la croissance en 2023, selon le Fonds monétaire international, serait de 0,8% dans la zone euro, de 0,7% en Italie et de -0,1% en Allemagne8. La baisse du taux de croissance du PIB augmente la part de la dette dans le PIB, tandis que la hausse du loyer de l’argent augmente également le montant des intérêts à payer par les États sur leur dette, rendant celle-ci plus difficilement soutenable.

Dévaluation de l’euro

La hausse des taux d’intérêt aux États-Unis entraîne une dévaluation de l’euro par rapport au dollar, ce qui réduit l’attrait des flux financiers internationaux et des investissements en Europe et dans la zone euro en particulier.

Dépendance stratégique à l’égard des États-Unis

La guerre et les sanctions qui en découlent ont créé une dépendance économique et politique accrue de l’UE et de la zone euro à l’égard des États-Unis, non seulement en termes d’approvisionnement en matières premières énergétiques, mais aussi d’un point de vue géopolitique stratégique.

3. Conclusion : de l’unilatéralisme au multipolarisme

Selon Giovanni Arrighi, le développement historique du mode de production capitaliste est représenté par des cycles économiques séculaires dans lesquels une puissance hégémonique régule l’accumulation du capital9. Chaque cycle se caractérise par deux phases : une phase d’expansion et une phase de décadence économique, au cours de laquelle le pouvoir de la puissance hégémonique s’affaiblit. Dans la phase de décadence, de nouvelles puissances économiques émergent pour défier l’hégémonie. C’est une phase de chaos qui débouche sur une confrontation militaire à l’issue de laquelle l’ancien hégémon est remplacé par un nouvel hégémon, autour duquel l’accumulation du capital reprend. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une phase où l’unipolarisme, c’est-à-dire la capacité des États-Unis à imposer leur volonté au monde, s’est affaibli et où de nouvelles puissances, comme la Chine, émergent. Cette dernière n’a toutefois pas l’intention (et n’est pas encore en mesure) de représenter une alternative globale aux États-Unis. Même le yuan n’est pas encore en mesure de remplacer le dollar.

Ce à quoi nous assistons, c’est au dépassement de l’unipolarité. À cet égard, les propos de Christine Lagarde, présidente de la BCE, sont intéressants : « Nous assistons à une fragmentation de l’économie mondiale en blocs concurrents […] dirigés respectivement par les deux plus grandes économies du monde »10. À vrai dire, à notre avis, nous n’en sommes qu’au début de la formation d’un bipolarisme, c’est-à-dire de deux blocs opposés, bien que la voie sur laquelle le monde est engagé puisse aller dans ce sens. Mais il y a aussi la possibilité de créer une situation basée sur l’existence de plusieurs pôles en même temps, c’est-à-dire un multipolarisme effectif, comme la Chine prétend vouloir le faire.

En tout état de cause, l’objectif de la guerre actuelle est la défense de l’hégémonie mondiale des États-Unis et de la capacité du dollar à fonctionner comme monnaie mondiale. À cet égard, pour les raisons susmentionnées, les États-Unis ont remporté une victoire tactique en renforçant l’OTAN et la puissance du dollar. Mais ces mêmes actions qui déterminent le succès à court terme créent les conditions d’un possible échec stratégique américain à long terme. La dédollarisation, la décolonisation réelle et la construction d’un Front du Sud mondial représentent les plus importantes de ces conditions.

source : Sinistrainrete via Euro-Synergies

Un véritable champ de mines. Les conséquences du conflit en Ukraine se feront sentir pendant des décennies

Source : The Saker francophone.


Par RT – Le 1 mai 2023

Depuis février de l’année dernière, lorsque la Russie a lancé son offensive militaire dans le pays, les explosions de mines ont tué environ 200 civils en Ukraine, tandis que des centaines d’autres ont été blessés.

Les Nations unies ont déjà qualifié l’Ukraine d’État le plus miné au monde. Pourtant, la propagation continue d’augmenter en raison de la façon dont cette guerre de position est menée. Le conflit étant loin d’être terminé, la poursuite de la pose d’explosifs pourrait avoir des conséquences désastreuses.

 

Les rapports officiels affirment que 250 000 kilomètres carrés (près de 62 millions d’acres) du territoire ukrainien ont été minés. Cela équivaut à la totalité du Royaume-Uni (244 000 kilomètres carrés). Selon le Premier ministre Denis Shmigal, son pays est devenu le plus grand champ de mines du monde, ce qui a même incité le gouvernement à créer un centre spécial pour en gérer les conséquences.

Les experts estiment que la situation en Ukraine est pire qu’en Afghanistan et en Syrie. Le nombre de munitions non explosées, de mines antipersonnel, antichars et autres mines et obus explosifs est estimé à plusieurs millions d’unités.

Pendant ce temps, les champs de mines de l’Ukraine se développent de manière exponentielle. Au cours de l’année écoulée, la totalité de la ligne de front, des deux côtés, a été minée. Les mines sont souvent posées de manière dispersée et sans cartographie. Compte tenu de l’étendue du territoire ukrainien, cela complique considérablement le processus de recherche et de neutralisation des mines.

« En effet, il est possible que les territoires minés s’étendent davantage, à la fois en raison de la prolongation du conflit et de l’offensive probable de l’une ou l’autre partie, qui pourrait déplacer les hostilités vers des territoires jusqu’alors épargnés« , a expliqué Maxim Semenov, analyste politique et spécialiste des conflits dans l’espace post-soviétique.

Des sources officielles signalent également que la zone contaminée s’étend. L’été dernier, l’Association ukrainienne des démineurs a déclaré que les champs de mines couvraient environ 133 000 kilomètres carrés en Ukraine, mais le nombre récemment annoncé par Shmigal est déjà le double.

En attendant, il n’existe pas de solution totalement efficace et, surtout, rapide et simple. Le déminage est l’affaire exclusive des sapeurs. Par exemple, dans les années 2000, une moyenne de 50 personnes par jour se faisaient exploser sur des objets antipersonnel en Angola, l’un des pays les plus minés au monde. À ce jour, il reste environ 500 000 engins explosifs, bien que des dizaines d’unités de sapeurs du monde entier soient intervenues dans le pays. Il convient également de noter que les combats et l’ampleur de la contamination en Angola ont été beaucoup moins importants qu’en Ukraine.

« Nous devons tenir compte de l’expérience des pays d’Afrique et d’Asie, et même de l’Union soviétique, où, des décennies après la fin de la guerre, des explosions de mines se sont parfois produites. Il est impossible de garantir qu’une zone est totalement déminée. Il se peut que l’armée n’établisse pas de cartes des champs de mines, comme c’est le cas des forces armées ukrainiennes dans le Donbass depuis 2014. Il se peut aussi que les cartes soient imprécises, qu’elles se perdent, etc. Tout cela complique le travail des sapeurs« , note Semenov, qui ajoute que même des décennies après le déminage d’une zone, des mines peuvent encore surgir dans les endroits les plus inattendus. Même les sapeurs ne peuvent pas garantir que toutes les mines et tous les obus ont été trouvés et éliminés.

Pour les régions touchées par la guerre, cela pose d’énormes problèmes lors de la transition vers la vie en temps de paix, sans parler des décès possibles de civils et des difficultés à normaliser l’économie. « Cela concerne à la fois l’agriculture, le secteur industriel et les infrastructures. Les forces armées ukrainiennes sont connues pour miner des objets civils, comme par exemple à Mariupol, où les sapeurs russes continuent de déminer des usines, des bâtiments résidentiels et des tribunaux« , a ajouté l’expert.

En d’autres termes, cela pourrait prendre des décennies. En juin de l’année dernière, le ministre ukrainien de l’intérieur de l’époque, Denis Monastyrsky, a déclaré qu’un déminage partiel prendrait de cinq à dix ans.

Jusqu’à présent, ce problème reste à l’arrière-plan en raison de la censure totale des médias ukrainiens, de l’accent mis sur les informations provenant du front et du désir compréhensible de la population de rester à l’écart des combats. Mais lorsque la phase d’agitation du conflit armé s’achèvera ou si le conflit se fige, le problème apparaîtra comme une question essentielle.

Niveaux de danger

Il y a un an, les régions de Kiev, Kharkov, Tchernigov et Sumy (le nord et l’est de l’Ukraine) étaient les zones les plus minées. Aujourd’hui, ce sont les régions de l’est et du sud. « C’est dans la région de Kherson que nous sommes actuellement les plus actifs. Huit mille kilomètres carrés doivent être déminés, dont sept mille dans la région de Kherson et environ 1,5 mille dans la région de Nikolaev« , a déclaré Sergey Kruk, chef du service d’urgence de l’État ukrainien, en novembre de l’année dernière.

Les zones touchées par la guerre peuvent être divisées en plusieurs catégories en fonction du niveau de danger que représentent les mines.

Le niveau de danger le plus élevé reste celui de la région du Donbass. Son territoire est parsemé de mines depuis le début du conflit armé en 2014. Des pêcheurs et des enfants sont régulièrement victimes de mines à Lougansk, et des cueilleurs de champignons subissent le même sort près de Slaviansk. Certaines de ces mines ont été posées il y a près de dix ans. De plus, les batailles les plus sanglantes se déroulent actuellement dans le Donbass, ce qui en fait l’une des régions les plus minées de la planète. Les sapeurs des forces armées russes qui neutralisent les engins explosifs à Mariupol estiment que la zone restera dangereuse pour plusieurs générations d’habitants.

Un niveau élevé de danger subsiste également le long de la ligne de front actuelle, de la région de Kharkov à celle de Zaporozhye, ainsi que le long de la ligne de contact dans la région de Kherson. Dans ces zones, l’opportunisme militaire est à l’origine de la plupart des mines. Plus le front reste statique à un endroit donné, plus les zones minées s’étendent à l’intérieur des terres.

La situation est particulièrement grave dans la région de Kharkov, où les lignes de front, qui changent fréquemment, entraînent un minage intensif des deux côtés. Le directeur de la division Armes de Human Rights Watch, Stephen Goose, a noté que les forces armées ukrainiennes ont disséminé des mines dites « pétales » « dans une vaste zone près de la ville d’Izyum, ce qui a entraîné des pertes civiles et constitue toujours une menace sérieuse« .

Une menace accrue subsiste également sur les lieux des premières batailles, à savoir dans les régions de Kiev, Zhitomir, Chernigov et Sumy. Ces zones se distinguent des autres régions pour deux raisons. Premièrement, au début du conflit, les combats n’avaient pas encore pris la forme d’une guerre de position. Comme les batailles étaient rapides, il n’était pas nécessaire de procéder à un minage lourd. Deuxièmement, le minage a été principalement effectué par les forces armées ukrainiennes, et il sera donc beaucoup plus facile pour la partie ukrainienne de déminer ses propres mines. Cependant, les habitants de ces régions sont mutilés par les mines presque tous les jours.

Un faible niveau de danger subsiste sur l’ensemble du périmètre des frontières entre la Russie et l’Ukraine et entre le Belarus et l’Ukraine. À la fin de l’année dernière, le président du Comité national des frontières du Belarus, le général de corps d’armée Anatoly Lappo, a déclaré que l’Ukraine avait fait sauter presque tous les ponts frontaliers et miné les routes à la frontière entre l’Ukraine et le Belarus. « Ils ont même posé des mines antichars en trois rangées sur les routes« , a déclaré l’officier. Ces informations sont confirmées par le Service national des frontières de l’Ukraine, qui a confirmé que les territoires frontaliers étaient « minés« .

Le reste du territoire ukrainien est relativement dégagé. Dans ces endroits, les gens peuvent encore pêcher et pique-niquer, cueillir des champignons, planter des pommes de terre dans leur jardin et se promener librement. Cependant, le « reste de l’Ukraine » s’est réduit à la moitié du pays. Même les personnes qui avaient l’habitude d’aller à la mer – à Odessa, par exemple – ne sont pas pressées de le faire, car toute la côte est densément minée.

Surmonter le danger

Chaque jour est une épreuve pour les civils. Le danger est caché partout. Les travailleurs agricoles courent un risque encore plus grand et sont particulièrement préoccupés par les champs de mines sans fin. Lors des travaux agricoles saisonniers, chaque pas peut être le dernier.

Les agriculteurs ne peuvent pas cultiver les champs, car les mines posent de graves problèmes à l’agriculture, qui est l’un des principaux secteurs de l’économie ukrainienne. Avant le début des hostilités actives, l’Ukraine représentait près de 10 % du marché mondial des céréales. Le pays comptait également parmi les plus grands producteurs de graines de tournesol, de maïs et d’autres cultures. Aujourd’hui, de nombreux champs ont été minés et risquent de rester inutilisés, du moins à court terme.

Sur la base de l’analyse d’images satellite, la société américaine de technologie spatiale Maxar a conclu l’année dernière que l’Ukraine pourrait n’obtenir que la moitié de sa récolte habituelle de céréales. En 2022, les agriculteurs ont semé 30 % de champs en moins qu’en 2021. En 2023, la récolte de céréales et de légumineuses diminuera encore de 17 % par rapport à l’année dernière.

Actuellement, la région la plus touchée est celle de Kherson, où les champs de mines affecteront les plantations de courges. « Dans la région de Kherson, la plupart des territoires sont malheureusement minés, les champs sont endommagés par les obus et il faudra du temps pour déminer la zone. Toutefois, des oignons, des pastèques et des cantaloups seront plantés dans la région d’Odessa et dans certaines parties de la région de Kirovograd« , a déclaré Dmitry Solomchuk, membre de la commission de la Verkhovna Rada sur la politique agraire et foncière, en mars de cette année.

Des betteraves, des carottes et des pommes de terre seront plantées dans les régions occidentales et centrales de l’Ukraine. Les exploitations agricoles se concentrent sur la plantation de légumes afin d’éviter les pénuries et les faibles indicateurs d’exportation.

Environ un million d’hectares de terres agricoles ukrainiennes sont contaminés par des mines et des munitions non explosées. « Les champs de mines auront certainement un impact négatif sur la rotation des terres et la production de biens agricoles. Les combats se déroulent en grande partie sur les terres dites « chernozem », c’est-à-dire les zones dont le sol est le plus fertile. Cela limitera considérablement le potentiel agricole de la région et réduira la part de l’Ukraine sur le marché mondial des céréales, non seulement cette année, mais aussi dans les années à venir« , a ajouté Maxim Semenov.

Pour des raisons évidentes, personne ne peut prédire combien de temps il faudra pour déminer complètement l’Ukraine. Mais il est clair que même après la fin du conflit, son horrible héritage restera sous la forme de mines terrestres et de munitions explosives disséminées dans tout le pays. Pour les décennies à venir, cela restera sans aucun doute parmi l’une des plus grandes préoccupations du pays.

RT

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

Jour 400 – L’immense portée du rapprochement entre Pékin et Moscou

Source : Le Courrier des Stratèges - par Edouard Husson - Le 30/03/2023.

Le 400è jour de la guerre est aussi l’anniversaire du Traité de Paris qui mettait fin à la Guerre de Crimée, le 30 mars 1856. A l’époque, la Russie avait perdu la guerre contre la coalition des Britanniques, des Autrichiens et des Français. Pourtant, le vrai perdant de la guerre était la France de Napoléon III. Au lieu de se rappeler que la France ne peut être puissante que si la Russie est puissante et la France son alliée, l’Empereur s’était laissé entraîner dans une guerre qui ne lui rapporta rien, quatorze ans plus tard, quand il fut attaqué par la Prusse. Non seulement la Russie ne vola pas à son secours mais l’Angleterre laissa faire la guerre franco-prusienne et la défaite de Sedan. 166 ans plus tard, la situation militaire semble inversée: c’est la Russie qui construit, lentement mais sûrement, une victoire militaire. Mais la France reproduit les erreurs de Napoléon III: dans l’OTAN, aux côtés des Etats-Unis, notre pays soutient une guerre qui ne fera qu’accroître le déclassement qui marque notre pays depuis que nous n’avons pas su saisir l’occasion d’une nouvelle donne géopolitique en 1989. Et pourtant, si nous savons regarder le monde, l’horizon immense d’une communauté mondiale réorganisée sur le principe de l’égalité entre nations souveraines nous attend. Comme l’écrit M.K. Bhadrakumar à propos de la visite de Xi Jinping à Moscou:

« Les médias russes ont rapporté que le président Vladimir Poutine a fait un geste extraordinaire lorsque le président Xi Jinping a quitté le Kremlin après le dîner d’État de la semaine dernière, mardi soir [21 mars 2023], en l’escortant jusqu’à la limousine et en le raccompagnant. Lors de la poignée de main d’adieu, Xi aurait répondu : « Ensemble, nous devrions faire avancer ces changements qui n’ont pas eu lieu depuis 100 ans. Prenez soin de vous. » Xi faisait allusion aux cent dernières années de l’histoire moderne qui ont vu les États-Unis passer du statut de pays situé au nord du Mexiquedans l’hémisphère occidental à celui de superpuissance et d’hégémon mondial ».

L’économie russe a plus souffert, selon l’Académie des Sciences de Russie, de la période du COVID que des sanctions occidentales

Comment les Russes pensent dans le temps long

Un excellent article de Marcelo Ramirez traduit sur reseauinternational.net:

Je reproduis l’essentiel de cet article parce qu’il coïncide, de manière synthétique, avec la vision du conflit que j’ai développée dans cette chronique depuis 400 jours! Ce qui est en gras est souligné par moi. Tout y est. La compréhension de la dissimulation tactique russe pour atteindre un but stratégique de grande ampleur (ce que j’appelle depuis le début la stratégie à la Turenne); la compréhension du basculement géo-économique mondial; l’analyse fine des ambiguïtés de Lula etc….

« L’hiver s’est enfin achevé et l’offensive russe attendue n’a jamais eu lieu. Oui, nous avons assisté à une avancée lente mais constante dans la zone la plus fortifiée du Donbass, s’emparant pratiquement de Bakhmout (Artemovsk en russe) et menaçant d’encercler Avdivka. L’offensive russe repose sur l’utilisation des troupes du Groupe Wagner comme bélier, sans faire appel aux troupes régulières russes et aux fameux Tchétchènes de Kadirov, qui ne jouent pas un rôle de premier plan comme au début.

La Russie a décidé d’utiliser une tactique d’avancées lentes avec un double objectif : diminuer ses propres pertes et augmenter les dommages causés aux troupes de l’OTAN combattant sous le drapeau ukrainien.

Les services de renseignement britanniques, une source bizarre fièrement et fréquemment utilisée par la presse occidentale, répètent cycliquement que la Russie est épuisée, que son armée est inefficace, que les armes russes sont obsolètes et d’autres faits qui ne tiennent pas la route lorsque l’on regarde la réalité. La Russie est confrontée aux 28 pays de l’OTAN, plus ceux qui tentent de la rejoindre et les pays amis, soit une quarantaine de nations. Malgré cela, la Russie a toujours eu l’initiative militaire et, après treize mois, elle continue de donner le ton à la compétition. La question la plus appropriée serait peut-être de savoir si la Russie veut vraiment gagner la guerre contre l’Ukraine seulement, car sa confrontation est en réalité avec l’Occident, c’est-à-dire le monde anglo-saxon et sa périphérie, et elle est vitale. (…)

Moscou aurait pu lancer une offensive de toutes ses forces, balayer le régime de Kiev, mais outre les possibilités d’affrontement avec l’OTAN, il y a un point que nous voulons soulever pour essayer de comprendre la stratégie russe. Poutine sait qu’il est en fait confronté à l’ensemble de l’Occident collectif, qui dispose d’un énorme potentiel militaire et d’armes nucléaires.

La décision de l’OTAN de démembrer la Russie n’est un secret pour personne et les signes se multiplient, qu’il s’agisse de l’avancée aux frontières de la Russie ou de l’encouragement des processus de décolonisation en cours visant à diviser la Fédération en au moins 35 États plus petits. Pour faire face à ce mastodonte militaire et économique, il fallait du temps et une stratégie claire. Les sanctions étaient attendues et ont été résolues de telle sorte que la Russie a enregistré des excédents records depuis le début de l’affrontement armé. Sur le plan économique, la Russie est autonome et soutenue par des pays tels que la Chine. De ce côté, elle est blindée.

Le deuxième aspect à prendre en compte est que l’Occident, dans son effondrement, recherche la guerre comme moyen d’arrêter le processus de perte d’hégémonie qu’il subit. Nous ne pouvons pas ignorer les divers courants politiques internes, comme le trumpisme aux États-Unis, qui s’opposent à l’affrontement avec la Russie. Convaincre l’ensemble de l’establishment et les forces armées elles-mêmes de la nécessité d’une guerre avec la Russie n’est pas une mince affaire et doit avoir des justifications valables pour ceux qui s’y opposent. La Russie a l’occasion d’aiguiser ces contradictions tout en continuant à renforcer et à affaiblir l’appareil militaire et industriel de ses ennemis atlantistes. La stratégie semble consister à impliquer l’OTAN de manière mesurée dans le conflit en Ukraine, sur un terrain et dans des conditions extrêmement défavorables. Ses forces navales, son principal atout militaire, sont trop limitées pour agir et elle n’a pas la possibilité d’envoyer ses troupes directement, du moins actuellement. Les dissensions internes, les problèmes économiques et les sociétés déconstruites de l’Occident offrent à la Russie une excellente occasion de créer un chaudron, un creuset où faire fondre les potentialités du monde atlantiste.

Une avancée dévastatrice mettrait fin au conflit ; cependant, une avancée provocatrice, mais en même temps avec de petites fissures que la propagande de l’ennemi amplifie naturellement, permet à Poutine d’obtenir de l’OTAN qu’elle envoie du matériel, des armes et des munitions à Kiev. L’escalade même du type, de la quantité et de l’ampleur des armements a été progressive, permettant aux militaires russes de détruire méthodiquement l’arsenal et d’affaiblir les structures militaires de l’organisation. Nous voyons sans peine les avertissements des officiers militaires américains sur les problèmes que la presse tente de dissimuler. L’OTAN est à court de munitions, elle a perdu tout son arsenal de l’époque soviétique en Europe de l’Est, mais plus grave encore, elle a démontré que sa capacité de production militaire est inférieure à celle de la seule Russie, qui peut en outre compter sur le soutien de l’Iran, de la Corée du Nord et de la Chine.

Dans le même temps, Moscou a généré des tensions au sein du bloc ennemi, des divergences apparaissent naturellement et l’attitude de Washington, qui subordonne des pays comme l’Allemagne à ses besoins, est une bombe à retardement qui ne demande qu’à exploser. Les pressions internes ont pour toile de fond des sanctions économiques qui se sont comportées comme un boomerang, comme une perte de marchés et de pouvoir d’achat, couplée à des pays producteurs de pétrole qui ne se plient pas aux ordres anglo-saxons, créent un environnement qui appelle à la stratégie d’utilisation de l’Ukraine comme un bélier. L’Occident collectif ne peut soutenir indéfiniment l’effort militaire et économique en Ukraine sans s’affaiblir et se fissurer.

La Russie sait que le territoire est secondaire dans sa stratégie et qu’il sera la conséquence de son triomphe final, mais en attendant, elle l’utilisera si nécessaire pour écraser les forces ennemies. Les retraits partiels de Moscou ne sont peut-être pas une erreur de calcul, mais bien une stratégie planifiée. Ce n’est pas une consolation pour les imbéciles, comme le prétendent les propagandistes de l’OTAN en expliquant cette possibilité, si la Russie a été capable d’avoir des plans de contingence pour contourner les sanctions et a même acheté une flotte de 300 pétroliers à des armateurs grecs. Cette flotte lui a permis de contourner le blocus pétrolier, faisant échouer la stratégie atlantiste. Cela s’est fait subrepticement alors que l’Occident annonçait des sanctions qui ne seraient pas efficaces simplement parce que Poutine les a anticipées, nous devons penser qu’il y a une forte possibilité que ce à quoi nous assistons soit soigneusement planifié.

La Russie, dans son histoire, a toujours su utiliser les guerres d’usure, même dans des conditions d’attaques relativement surprenantes. Poutine avait déjà commencé à avertir l’Occident de sa politique en 2007, il a donc eu au moins 15 ans pour se préparer à l’affrontement. S’il s’y est préparé dans tous les domaines, il serait surprenant que dans le domaine militaire, il ne s’agisse que d’improvisation, comme nous le dit la presse occidentale.

La Russie a créé des chaudrons où elle fait fondre les armes et les équipements occidentaux tout en utilisant les sanctions à son avantage en bloquant la livraison de matières premières essentielles pour l’industrie militaire, comme le titane et l’antimoine, parmi des dizaines de composants clés. Un Occident qui s’était engagé dans la spéculation financière et la construction d’un monde de papier très utile tant que les nations obéissaient à ses ordres. Mais il a suffi à la Russie de dire que c’en était assez pour montrer que le roi était bel et bien nu. 

Dans le sillage de la Russie, d’autres nations mal à l’aise avec la situation hégémonique des États-Unis se joignent à elle.

La Chine a commencé à démontrer publiquement que son histoire d’amour est avec Moscou, l’Arabie saoudite a conclu un accord jusqu’ici impensable avec l’Iran et Israël, alors qu’elle est l’allié occidental qui avait préféré jusqu’ici rester dans cette position plutôt que de rejoindre les hôtes multipolaires, est devenu une tempête. Cet accord irano-saoudien, réalisé grâce à la diplomatie chinoise, constitue également un socle sur lequel la Chine va supplanter le dollar dans le commerce du pétrole au Moyen-Orient.

L’Inde continue de faire des affaires extraordinaires avec le pétrole russe, malgré les souhaits contraires de l’Occident, la Turquie vacille et si Erdoğan confirme son leadership lors des prochaines élections, nous pourrions assister à des surprises. Le monde non occidental commence à se révolter. Le gouvernement tchadien a déclaré la nationalisation de tous les biens et droits, y compris les permis d’exploitation et de production d’hydrocarbures, appartenant à une filiale de la compagnie pétrolière américaine ExxonMobil, qui s’est empressée de vendre ses parts, ce que la nation africaine a refusé.

Faut-il plus que ces nouvelles pour comprendre l’effondrement en cours de l’Occident ? La politique d’usure pratiquée par la Russie est en train d’éroder son véritable ennemi anglo-saxon. La conviction initiale que l’Occident allait gagner la guerre par l’usure qu’il faisait subir à la Russie s’est évanouie en l’espace de 13 mois. (…) Poutine ne peut pas accélérer les choses car l’effondrement anglo-saxon doit se faire de manière à ne pas entraîner le monde dans une guerre nucléaire.

La pression sur la Chine n’a pas fonctionné, le plan de paix chinois est juste et équilibré, et donc inacceptable pour l’Occident, qui serait publiquement défait s’il l’acceptait. Poutine dit donc oui, mais le problème, ce n’est pas moi, c’est Zelensky, tandis que les responsables américains font des déclarations de soutien militaire à l’Ukraine. (…) Poutine veut aller jusqu’au bout contre les structures atlantistes, c’est son objectif. S’il s’arrête maintenant, ce doit être dans des conditions suffisamment claires pour que le monde comprenne que l’OTAN a été vaincue. Cela accélérerait un effet de cascade avec la sortie du dollar et précipiterait l’effondrement final. L’Occident veut donner une image de paix, mais en même temps montrer qu’il a écrasé la Russie, pour éviter l’effet mentionné ci-dessus. Tant que cette situation perdurera, la Russie poursuivra son action de démolition, sachant que le temps joue en sa faveur.

Lula, après avoir communiqué avec Biden et les principaux dirigeants occidentaux, annonce un voyage en Chine avec un message pour créer un « Club de la Paix », où Pékin resterait neutre. Les cartes sont désormais claires : Lula est le porte-parole de la proposition occidentale visant à éloigner la Chine de la Russie. Le président brésilien a rejeté la présidence des BRICS cette année, tout en acceptant la présidence du G20, un fait qui parle de lui-même. Le Brésil reste dans l’orbite des États-Unis et la libération de Lula n’a pu se faire qu’avec l’approbation de Washington, tout comme sa victoire lors d’une élection avec un bulletin de vote inexistant face à des allégations de fraude. La réponse de la Chine aurait probablement été un remerciement suivi d’invocations de vœux de paix, mais sa politique a été scellée par le voyage de Xi à Moscou. Cependant, quelque chose semble avoir changé et le discours de Pékin s’est durci ces derniers jours. À cette occasion, il s’est passé quelque chose puisque Lula a suspendu le voyage pour une durée indéterminée en invoquant des problèmes de santé. Il convient de noter que son ministre Haddad a également annulé son voyage en Chine et que l’agenda du président brésilien semble se concentrer sur les questions intérieures brésiliennes.

Le voyage comprenait également une série d’accords commerciaux et technologiques, et l’explication de la pneumonie, qui lui permet toutefois de poursuivre son activité politique, semble en réalité répondre au refus de la Chine de jouer le rôle attendu. Habituellement, de telles initiatives font l’objet d’un accord entre les ministères des affaires étrangères des deux pays, de sorte qu’il n’y a pas de divergences entre les présidents. Dans le cas présent, il est fort probable que l’annonce de Lula ait été unilatérale, ce qui a provoqué un malaise en Chine. Il est possible que l’annulation soit due à la pression de Washington, mais compte tenu de l’ensemble du contexte, cela ne semble pas probable. Les BRICS sont en fait les RICS, la position du Brésil est aujourd’hui celle d’une subordination à Washington et à ses politiques mondialistes, la Russie le sait et c’est pourquoi, malgré la victoire de Lula et son progressisme, les paris de Moscou ont été revus à la baisse. Poutine a longuement travaillé avec la Turquie pour la maintenir dans une position proche, il fera de même avec le Brésil, mais l’axe de ses intentions ne passera pas par les BRICS, du moins pas avant un changement profond dans ce pays. 

En Russie, on espère que la guerre sera terminée avant la fin de l’année. C’est quelque chose que la Russie pourrait faire si elle le voulait vraiment, mais aujourd’hui, la meilleure option semble être de continuer à créer ces chaudrons ukrainiens qui consomment les capacités de l’Occident. Pour ce faire, Moscou doit maintenir une apparence de faiblesse qui encourage l’OTAN à envoyer de plus en plus d’armes, tout en veillant à ne pas nuire à sa population.

Pourquoi le Royaume-Uni, qui n’envoie que 14 chars Challenger II, insiste-t-il pour envoyer des munitions à l’uranium appauvri ? La réponse est implicite : Londres, qui, contrairement aux États-Unis, est totalement alignée sur son objectif, soupçonne la Russie de jouer le jeu de l’attrition tout en conservant une position confortable. Si ces munitions sont utilisées sur le champ de bataille, elles contamineront des territoires que la Russie a aujourd’hui intégrés dans sa souveraineté et affecteront ses citoyens. Pourra-t-elle, dans ce cas, suivre le plan de destruction lente et systématique de Poutine ou devra-t-elle donner des réponses internes à l’appel à l’action ?

Les paroles de Medvedev sont un guide à suivre car il est celui qui dit ce que Poutine pense mais ne verbalise pas. À la déclaration de la ministre britannique de la Défense, Annabel Goldie, selon laquelle elle enverrait des chars équipés de telles munitions, le Russe a répondu que « l’Ukraine doit évaluer les conséquences de l’utilisation d’uranium appauvri et se demander s’il faut ouvrir la « boîte de Pandore » et permettre à l’Occident de fournir de telles munitions ». (…) »

L’OTAN prévoit-il une offensive de printemps pour reconquérir le sud de l’Ukraine?

C’est ce qu’affirme southfront.org. D’abord par un article daté du 23 mars 2023:

« Les préparatifs de l’armée ukrainienne en vue de la prochaine offensive de grande envergure se poursuivent sur les lignes de front ukrainiennes. L’attaque principale aura probablement lieu dans la région de Zaporozhye ; et les opérations à grande échelle sur les lignes de front du sud du Donbass seront accompagnées d’opérations d’assaut simultanées de groupes ukrainiens sur la rive orientale du Dniepr dans la région de Kherson, ainsi que de tentatives de contre-attaque le long des lignes de front dans la région de Kharkov. Les tentatives ukrainiennes de contre-attaque à Bakhmut pour tenter de débloquer la ville ne sont pas exclues.

L’armée ukrainienne a tenté une autre opération offensive dans la direction de Zaporojie, près de la ville d’Orekhov. Au cours des combats près du village de Novodanilovka, qui se trouve dans la zone grise et n’est contrôlé par aucun des belligérants, les unités ukrainiennes ont réussi à prendre partiellement pied dans le village. Des sources russes indiquent qu’environ la moitié de Novodanilovka est passée sous le contrôle des forces ukrainiennes, qui ont commencé à y renforcer leurs bastions. (…)

Puis, dans un deuxième article, le 28 mars:

« Tandis que l’armée ukrainienne se prépare à une offensive de grande envergure et achemine de nouveaux équipements de l’OTAN sur les fronts, les deux parties belligérantes ont intensifié leurs frappes dans les zones arrière de l’autre.

Dans la nuit du 28 mars, des alertes au raid aérien ont retenti dans près de la moitié des régions ukrainiennes. Les drones russes Geranium ont atteint leurs cibles à Kiev et à Dnipropetrovsk. Plusieurs explosions ont retenti dans la capitale. Le maire de Kiev a confirmé la destruction des quartiers Svyatoshinsky et Obolonsky de la ville.Au moins trois explosions ont été signalées à Dniepropetrovsk. Le chef de l’oblast de Dnipropetrovsk a confirmé les frappes, signalant qu’une entreprise privée avait été détruite.

Alors que les Ukrainiens se préparent à contre-attaquer près de Bakhmut, les forces russes lancent presque quotidiennement des frappes de haute précision dans la région de Slavyansk-Kramatorsk. Le 28 mars au matin, plusieurs explosions ont retenti dans la banlieue est de Slavyansk. Des images ont confirmé que le centre de recrutement militaire de la rue Torskaya avait été détruit. Selon les autorités ukrainiennes, deux personnes ont été tuées et 29 autres ont été blessées. Le nombre réel de victimes pourrait être beaucoup plus élevé.Le 26 mars, le ministère russe de la défense a indiqué qu’un dépôt de munitions de la 56e brigade d’infanterie motorisée ukrainienne avait été détruit à Kramatorsk. Le même jour, les troupes russes ont lancé des missiles sur le bâtiment de l’Institut d’économie et de sciences humaines de Kramatorsk, où se trouvait très probablement un emplacement pour les militaires ukrainiens.

Les forces russes mènent également des frappes quotidiennes contre des cibles militaires dans les régions ukrainiennes de Sumy et de Kharkov afin d’empêcher les renforts ukrainiens sur les fronts nord du Donbass. Au milieu des tirs d’artillerie incessants, les forces aérospatiales russes ont mené des frappes régulières à l’aide de bombes aériennes planantes. L’attaque la plus massive a eu lieu dans la nuit du 24 mars. Selon le commandement de l’armée de l’air ukrainienne, au moins 10 avions russes ont largué plus de 10 bombes dans la région.

Des duels d’artillerie massifs se poursuivent tout au long de la ligne de front dans la région de Zaporojie, qui devrait devenir la direction principale de la prochaine offensive ukrainienne. Le 27 mars, les défenses aériennes russes ont abattu un Mi-8 ukrainien près du village de Temirivka.À leur tour, les forces ukrainiennes ont lancé un bombardement massif sur la ville de Melitopol, que Kiev a cédée aux Russes sans combattre il y a un an. L’une des cibles de l’attaque ukrainienne était un collège local où se déroulaient des cours. Heureusement, il n’y a pas eu de victimes.

Dans la région de Kherson, l’armée ukrainienne a intensifié ses préparatifs en vue d’opérations de sabotage et de débarquement sur le fleuve Dniepr. Dans le même temps, les forces russes n’ont pas cessé de frapper les positions militaires sur la rive occidentale. Le 27 mars, un missile antiradar a détruit un complexe S-300 ukrainien près de Davydov Brod. Des explosions ont retenti près de Kherson et d’autres localités. Les forces ukrainiennes ont à leur tour frappé les installations logistiques de la zone arrière russe avec des MLRS HIMARS de fabrication américaine.

En réalité, on est frappé par l’asymétrie des frappes décrites ci-dessus. On a par ailleurs du mal à croire à un plan ukrainien qui ressemble tellement au plan d’origine de la guerre déjouée par l’armée russe en 2022. Autant l’armée russe s’est laissée surprendre dans la région de Kharkov au début du mois de septembre 2022, autant on imagine mal de voir la ligne de défense établie par le Général Sourovikine enfoncée ce printemps par une offensive surprise, avec une armée ukrainienne bien plus affaiblie.

Plus précisément, on se rappelle que l’armée russe a déjà détruit trois armées ukrainiennes: (1) en lançant une triple attaque (Kiev-Soumy/Donbass/ mer d’Azov) fin février 2022, les Russes ont détruit (fin février-fin avril) l’armée qui devait lancer l’offensive du printemps 2022 contre le Donbass et la Crimée. (2) De mai à août 2022, les Russes ont affronté et vaincu une deuxième armée chargée de défendre le Donbass. (3) Ils ont été surpris, début septembre 2022, à Kherson et Izioum, par une troisième armée ukrainienne, celle qu’ils sont en train de finir de détruire à Bakhmout.

La question est donc celle de la capacité de l’Ukraine (et donc de l’OTAN) à construire une quatrième armée, pour une nouvelle offensive. Or, pour l’instant, on voit surtout une armée ukrainienne qui continue à envoyer des troupes pour défendre bakhmout; et qui essaie, par ailleurs, de provoquer l’armée russe au sud, en espérant soulager, par la même occasion, le front de Bakhmout.

La bataille d’Ukraine

 

 

 

 

 

 

 

Enfin: M.K. Bhadrakumar nous livre une analyse détaillée du rapprochement sino-russe

Nous l’avons attendu avec impatience, il est là, publié ce 30 mars: voici le texte que M.K. Bhadrakumar consacre à la rencontre en Poutine et Xi Jinping. C’est nous qui soulignons, en gras, certains passages.

« Les médias russes ont rapporté que le président Vladimir Poutine a fait un geste extraordinaire lorsque le président Xi Jinping a quitté le Kremlin après le dîner d’État de la semaine dernière, mardi soir, en l’escortant jusqu’à la limousine et en le raccompagnant. Lors de la poignée de main d’adieu, Xi aurait répondu : « Ensemble, nous devrions faire avancer ces changements qui n’ont pas eu lieu depuis 100 ans. Prenez soin de vous. » Xi faisait allusion aux cent dernières années de l’histoire moderne qui ont vu les États-Unis passer du statut de pays situé au nord du Mexique dans l’hémisphère occidental à celui de superpuissance et d’hégémon mondial.

Avec son sens profond de l’histoire et son esprit dialectique, M. Xi a rappelé les discussions intenses qu’il a eues avec M. Poutine sur les réalités contemporaines qui enterrent le moment unipolaire des États-Unis et sur les impératifs de la Chine et de la Russie qui doivent unir leurs forces pour consolider la transition de l’ordre mondial vers la démocratisation et la multipolarité.

Il s’agissait d’une conclusion appropriée à une visite d’État qui avait débuté la veille par l’expression par M. Xi de sa confiance dans le fait que les Russes soutiendront M. Poutine lors des élections présidentielles de l’année prochaine. D’un seul coup, M. Xi a « annulé » la diabolisation de M. Poutine par l’Occident, conscient qu’il était absurde d’organiser un mandat d’arrêt contre le chef du Kremlin pour détourner l’attention de ses entretiens à Moscou.

La Chine a pour politique scrupuleuse de s’abstenir de tout commentaire sur la politique intérieure des autres pays. Toutefois, dans le cas de la situation en Russie, Xi a fait une exception notable en signalant qu’il tenait à ce que Poutine prenne les devants en ces temps tumultueux. La majorité de l’opinion mondiale, en particulier dans les pays du Sud, sera d’accord.

L’opinion publique russe, très érudite, n’en prendra-t-elle pas acte elle aussi, en poussant un rugissement d’approbation ? Oui, la cote constante de 80 % de Poutine est un signe. Xi a peut-être jeté de l’eau froide sur les derniers stratagèmes désespérés de l’Occident visant à inciter une bande d’oligarques russes à prendre la tête d’un changement de régime au Kremlin.

Le fait que la visite d’État de M. Xi ait eu lieu au beau milieu de la guerre en Ukraine témoigne de la très grande importance que la Chine attache à ses relations avec la Russie. Il s’agit d’une décision mûrement réfléchie, car la Chine et la Russie sont toutes deux engagées dans une spirale de tensions vis-à-vis des États-Unis.

Un changement d’humeur spectaculaire s’est opéré à Pékin. Le nadir a été atteint avec le comportement grossier du président Biden lors de son discours sur l’état de l’Union le 7 février, lorsqu’il a dérapé et s’est écrié de manière hystérique : « Nommez-moi un dirigeant mondial qui échangerait sa place avec Xi Jinping ».Dans la culture orientale, une telle grossièreté est considérée comme un comportement scandaleux impardonnable. Au cours des semaines qui ont suivi l’abattage du ballon météorologique chinois par les États-Unis et le dénigrement de la Chine sur la scène internationale, Pékin a repoussé plusieurs tentatives de la Maison Blanche visant à obtenir une conversation téléphonique entre M. Biden et le président Xi.

Pékin en a assez des promesses creuses de M. Biden de renouer les liens tout en renforçant en catimini les alliances dans la région Asie-Pacifique, en insérant l’OTAN dans la dynamique de puissance de l’Asie-Pacifique et en envoyant des forces et une puissance de feu supplémentaires dans des endroits comme Guam et les Philippines, en plus de s’efforcer sans relâche d’affaiblir l’économie de la Chine.

La visite de Xi à Moscou est devenue une excellente occasion pour la Russie et la Chine de réaffirmer leur partenariat « sans limites » et de faire échouer les tentatives occidentales, depuis que la guerre a éclaté en Ukraine, de créer un fossé dans les relations sino-russes.

Pour citer le professeur Graham Allison de l’université de Harvard, « dans toutes les dimensions – personnelle, économique, militaire et diplomatique – l’alliance non déclarée que Xi a construite avec le président russe Vladimir Poutine est devenue beaucoup plus importante que la plupart des alliances officielles des États-Unis aujourd’hui ».

Toutefois, alliance ou pas, le fait est que ce « nouveau modèle de relations entre grands pays, caractérisé par le respect mutuel, la coexistence pacifique et la coopération gagnant-gagnant » – pour citer Xi Jinping – est tout sauf un ordre hiérarchique.Les experts américains ont du mal à comprendre les relations égales entre deux nations souveraines et indépendantes. Et dans ce cas, ni la Russie ni la Chine ne sont enclines à déclarer une alliance formelle parce que, pour dire les choses simplement, une alliance exige inévitablement d’assumer des obligations et de limiter la poursuite optimale des intérêts dans le respect d’un agenda collectif.

Il apparaît donc que le calcul stratégique de Poutine en Ukraine sera façonné bien plus par les événements sur le champ de bataille que par toute contribution de la Chine. La réaction de la Russie au « plan de paix » chinois concernant l’Ukraine témoigne de cette réalité.

Dès que M. Xi a quitté Moscou, M. Poutine, dans une interview accordée à la chaîne de télévision Russia 1, a remis les pendules à l’heure en affirmant que la Russie surpassait les livraisons de munitions de l’Occident à Kiev. Il a déclaré : « Le niveau de production de la Russie et son complexe militaro-industriel se développent à un rythme très rapide, ce qui était inattendu pour beaucoup ». Alors que de nombreux pays occidentaux fourniront des munitions à l’Ukraine, « le secteur de production russe produira à lui seul trois fois plus de munitions pour la même période », a ajouté M. Poutine.Il a répété que les livraisons d’armes de l’Occident à l’Ukraine ne préoccupent la Russie que parce qu’elles constituent « une tentative de prolonger le conflit » et qu’elles « ne mèneront qu’à une plus grande tragédie et rien de plus ».

Il ne s’agit toutefois pas de minimiser l’importance du partenariat pour les deux pays dans les domaines politique, diplomatique et économique. L’importance réside dans l’interdépendance croissante des deux pays dans de multiples directions, qui ne peut pas encore être quantifiée et qui continue d' »évoluer » (Xi) et semble transparente.

La guerre en Ukraine, paradoxalement, s’avère être un signal d’alarme – une guerre qui peut prévenir une autre guerre mondiale plutôt que d’en engendrer une. La Chine comprend que la Russie s’est attaquée seule à « l’Occident collectif » et a montré qu’elle était plus qu’à la hauteur.

Cette évaluation de Pékin ne peut échapper à l’attention de l’Occident et aura également un impact sur la pensée occidentale à moyen et long terme – non seulement pour l’Eurasie, mais aussi pour l’Asie-Pacifique.

Un article publié il y a quelques semaines dans le Global Times par Hu Xijin, l’ancien rédacteur en chef du quotidien du Comité central du Parti communiste chinois, a mis en lumière la situation dans son ensemble. Hu écrit que la guerre en Ukraine « s’est transformée en une guerre d’usure entre la Russie et l’Occident… Alors que l’OTAN est censée être beaucoup plus forte que la Russie, la situation sur le terrain ne semble pas l’être, ce qui suscite l’inquiétude de l’Occident ».

Hu a tiré des conclusions étonnantes : « Les États-Unis et l’Occident ont eu beaucoup plus de mal que prévu à vaincre la Russie. Ils savent que la Chine n’a pas fourni d’aide militaire à la Russie, et la question qui les hante est la suivante : si la Russie seule est déjà si difficile à gérer, que se passerait-il si la Chine commençait réellement à fournir une aide militaire à la Russie, en utilisant ses capacités industrielles massives pour l’armée russe ? La situation sur le champ de bataille ukrainien changerait-elle fondamentalement ? En outre, la Russie peut déjà, à elle seule, affronter l’ensemble de l’Occident en Ukraine. S’ils forcent vraiment la Chine et la Russie à s’allier, quels changements y aura-t-il dans la situation militaire mondiale ?

L’idée répandue aux États-Unis et en Europe selon laquelle l’alliance Russie-Chine est une alliance d’inégaux n’est-elle pas elle-même un sophisme occidental intéressé ? Hu a raison : Bien que la puissance globale de la Chine soit encore inférieure à celle des États-Unis, en combinaison avec la Russie, il y a un changement de paradigme dans l’équilibre et les États-Unis n’ont plus le droit d’agir à leur guise.

La Russie et la Chine partagent la même préoccupation : l’ordre mondial doit revenir à un système international centré sur les Nations unies et fondé sur le droit international. Il ne fait aucun doute que la stratégie des deux pays consiste à renverser l' »ordre fondé sur des règles » dominé par les États-Unis et à revenir à un ordre international centré sur l’ONU.

L’article 5 est d’ailleurs l’âme même de la déclaration commune publiée à Moscou : « Les deux parties réaffirment leur engagement à défendre fermement le système international avec les Nations unies en son centre, l’ordre international fondé sur le droit international et les normes fondamentales régissant les relations internationales sur la base des objectifs et des principes de la Charte des Nations unies, et s’opposent à toutes les formes d’hégémonisme, d’unilatéralisme et de politique de puissance, à la mentalité de la guerre froide, à la confrontation entre les camps et à la création de cliques ciblant des pays spécifiques ».

 

Ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas d’éliminer les États-Unis et de les remplacer par la Chine, mais d’empêcher effectivement les États-Unis d’intimider les États plus petits et plus faibles, et d’inaugurer ainsi un nouvel ordre international où priment le développement pacifique et la raison politique, qui l’emporte sur toutes les différences idéologiques.

 

La vraie guerre dévoilée

Source : Régis Chamagne - Le 30/03/2023.

Le 21 mars 2023, Vladimir Poutine, en présence de Xi Jinping, a dévoilé officiellement la nature de la guerre avec les États-Unis : « Nous sommes pour l’utilisation du yuan chinois dans les règlements entre la Fédération de Russie et les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. »

Si Vladimir Poutine dit cela maintenant, c’est que les conditions sont réunies : diplomatiques, militaires, économiques et financières.

Petit rappel

Succinctement, rappelons que la puissance américaine repose sur le dollar en tant que monnaie de réserve mondiale. Cet état de fait permet aux États-Unis d’alimenter la pyramide de Ponzi sur laquelle repose le dollar parce que les pays du monde entier ont besoin de dollars pour leurs échanges commerciaux. La mission de l’armée américaine est d’imposer le dollar à l’ensemble de la planète et punir les pays récalcitrants quand ils se manifestent : la Libye par exemple qui ambitionnait de lancer une monnaie panafricaine arrimée à l’or. L’écroulement du dollar sera donc le véritable témoin du changement de paradigme géopolitique.

Petite précision

Pour bien mesurer la portée de la déclaration de Vladimir Poutine, il faut avoir une chose en tête : les déclarations officielles de chefs d’État n’annoncent généralement pas une intention, mais la plupart du temps elles dévoilent un processus déjà commencé et validé, elles évoquent un fait accompli. Ainsi, si Vladimir Poutine a annoncé la fin de l’hégémonie du dollar, c’est que l’affaire est engagée depuis un certain temps déjà et qu’elle atteint son point critique, celui où l’économie américaine est en grand danger. À tel point que la question a été évoquée récemment sur CNN ; l’économiste invitée à débattre de la question a simplement dit que la dédollarisation serait une catastrophe pour les États-Unis et le pour peuple américain, qu’elle conduirait à une hyper-inflation aux États-Unis.

D’ailleurs, au-delà des explications techniques, la faillite de certaines banques américaines n’est peut-être que l’avant-goût de l’effondrement global de la pyramide de Ponzi.

État des lieux

Dans le domaine financier, les États-Unis et l’UE ont creusé leur propre tombe, dès 2014, en excluant certaines banques russes du système d’échanges interbancaire SWIFT. Cela a poussé la Russie et la Chine à développer leurs propres systèmes. Aujourd’hui le CIPS chinois va soutenir les échanges entre les pays hors Occident. Mais SWIFT n’est pas qu’un système financier, c’est aussi et peut-être surtout un outil de renseignement précieux car il permet de connaître tous les échanges commerciaux entre les pays du monde. Ainsi, les échanges économiques entre les pays hors Occident vont devenir de plus en plus opaques pour les États-Unis et l’Occident en général. C’est ballot.

En parallèle, la Nouvelle Banque de développement (NDB) des BRICS basée à Shanghai, a été officiellement ouverte en juillet 2015. Dilma Roussef vient d’être nommée à sa tête. Tous les outils sont donc en place pour que se développent les échanges commerciaux hors dollar. D’ailleurs, la banque centrale indienne autorise désormais les paiements internationaux en roupie indienne et l’Arabie saoudite s’apprête à vendre son pétrole à la Chine en yuans ; c’est la fin du pétrodollar.

Dans le domaine diplomatique, les choses s’accélèrent et les événements se succèdent. Citons les plus récents, datant de moins d’un mois :

  • Rétablissement des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, sous l’égide de la Chine.
  • Réception de Bachar el Assad par Vladimir Poutine à Moscou. À cet égard, il va falloir suivre les opérations en Syrie et le sort des installations militaires américaines qui s’y trouvent.
  • Déplacement de Bachar el Assad et son épouse aux Émirats arabes unis.
  • Signature d’un accord de coopération en matière de sécurité entre l’Iran et l’Irak pour mettre fin aux activités kurdes soutenues par la CIA.
  • Réception de Xi Jinping par Vladimir Poutine à Moscou.
  • Réception de Luiz Inacio Lula par Xi Jinping à Pékin pour cinq jours.
  • Forum Russie-Afrique à Moscou avec les dirigeants africains.

Cette séquence diplomatique arrive après une année de grand basculement du monde. Progressivement, les pays non-alignés sont passés d’une posture de neutralité bienveillante à un soutien implicite (pour ne pas dire plus) à la Russie, ainsi qu’en témoignent le rejet des pays occidentaux par l’Afrique et le récent forum Russie-Afrique. Mais surtout, les deux organisations sur lesquelles s’appuient le nouveau paradigme géopolitique émergeant, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et les BRICS, suscitent de plus en plus d’attrait.

Rappelons que l’OCS a la forme d’une poupée russe, avec les pays membres dans le premier cercle, les pays observateurs dans le deuxième et les pays partenaires de discussion dans le troisième cercle. La réunion de Samarkande, les 15 et 16 septembre 2022, a été l’occasion de préciser les obligations de l’Iran pour rejoindre l’organisation, lancer le processus d’approbation de la Biélorussie en tant qu’État membre, et convenir de faire de l’Égypte, de l’Arabie saoudite, du Qatar, du Bahreïn, des Maldives, des Émirats arabes unis, du Koweït et du Myanmar des nouveaux partenaires de discussion.

Quant aux BRICS, sous l’initiative chinoise du format « BRICS Plus » en mai 2022, l’organisation va pouvoir ouvrir sa porte plus facilement à de futurs membres. Il y a actuellement quatre demandes officielles : l’Algérie, l’Argentine, l’Iran et le Mexique ; des pays qui ont tous un certain poids régional. Il y a aussi beaucoup de manifestations d’intérêt, pas encore officielles : Arabie saoudite, Turquie, Égypte, Indonésie, Afghanistan, Pakistan, Kazakhstan, Nicaragua, Nigeria, Sénégal, Thaïlande, Émirats arabes unis, Bangladesh, Philippines, Vietnam, Corée du sud.

Nous assistons au basculement du monde vers ce nouveau paradigme géopolitique qui se met en place de plus en plus rapidement et concrètement.

Les opérations militaires en appui

Dans mon précédent article, j’évoquais la possibilité d’au moins deux options stratégiques pour la Russie dans sa guerre en Ukraine. Il semble aujourd’hui raisonnable de penser que Vladimir Poutine, avec le soutien de la Chine et des autres, ait opté pour l’option à dominante économique par étranglement des pays occidentaux, l’action militaire étant au service de la « poussée dominante ».

Vu sous cet angle, la stratégie et la tactique russes en Ukraine prennent un sens différent. Il s’agit de faire durer la guerre par une tactique de grignotage lent mais continu, détruire les armées successives levées par l’Ukraine et l’OTAN jusqu’à l’épuisement de l’Occident, économique et par voie de conséquence militaire.

Citons à cet égard Evgueni Prigogine qui avait déclaré le 28 novembre 2022 : « Notre tâche n’est pas Bakhmut (Artyomovsk) lui-même mais la destruction de l’armée ukrainienne. » Le mot « tâche » est important car il signifie clairement que Wagner a une mission précise, donc en coordination avec l’État-major russe.