"La corne de l'Afrique"


La France à Djibouti face au renforcement chinois

Le 02/06/2018.

 GÉOPOLITIQUE : La France à Djibouti face au renforcement chinois

 

Le 23 mai dernier, une audition de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées devant le Sénat s’est focalisée sur la pertinence de maintenir – si ce n’est de « rebooster » – la présence française à Djibouti car celle – militaire et civile – de la Chine ne cesse d’y croître. Il y a en effet de quoi s’inquiéter, tant pour la France que pour les Djiboutiens eux-mêmes. Ces derniers l’ont compris, mais un peu tard… La présence militaire chinoise en Afrique, en l’occurrence à Djibouti, indique que la Chine n’entend plus seulement protéger ses possessions mais conquérir de force un rôle géopolitique majeur.

Dans une intervention, Philippe Paul a planté le décor : un déplacement du Bureau de la Commission pendant quatre jours à Djibouti a eu lieu en mars dernier, en préparation de la LPM 2019-2025. Djibouti est en effet la première base française de forces prépositionnées ; c’est aussi la conjoncture géostratégique dans cette région qui intéressait le Bureau pour les deux aspects de la présence française à Djibouti : la dimension militaire évidente, mais aussi la présence non militaire, à travers l’économie, le rôle du français comme langue officielle ou la place de la France dans le système éducatif et de santé à Djibouti. Faut-il maintenir cette présence, faut-il la renforcer ou envisager au contraire d’autres priorités ?

Aujourd’hui, la présence de la France à Djibouti repose sur quatre piliers liés entre eux : la langue française et l’histoire commune ; la présence économique ; la présence militaire des forces françaises stationnées à Djibouti (FFDJ) dans un dispositif interarmes complet ; et la présence des familles de militaires français.

Premier constat : tout le monde semble affluer dans cette région stratégique, dans un contexte où la présence française, longtemps déclinante, est aujourd’hui au mieux stabilisée. C’est le cas des Américains, qui ont ouvert dans les années 2000 une importante base militaire dans la région qui abrite maintenant 4.000 hommes et de très importants moyens, notamment aériens. C’est de Djibouti que décollent tous les drones américains opérant en Somalie ou au Yémen.

C’est aussi le cas des Chinois, qui ont ouvert leur première base militaire hors de Chine à Djibouti (leur prochain objectif serait la Namibie, histoire de compléter leur « maillage » en Afrique). Si le nombre de soldats stationnés dans cette base n’est pas communiqué, il est indéniablement en augmentation. Cette base a la capacité d’accueillir des troupes bien plus nombreuses. La Chine est par ailleurs très active dans les infrastructures portuaires, ferroviaires, de télécommunications, etc. L’évacuation de centaines de Chinois et autres ressortissants fuyant la guerre au Yémen sur une frégate chinoise a renforcé la volonté de la Chine de disposer d’une solide base portuaire à Djibouti.

Les pays du Golfe sont également très intéressés par Djibouti. Dubaï y gérait jusqu’à récemment un port, transféré d’autorité à la Chine par les autorités djiboutiennes. L’Arabie Saoudite envisagerait d’y ouvrir une base et elle serait prête à financer la modernisation de l’armée djiboutienne. Le Japon dispose également d’une installation à Djibouti, dans le cadre des opérations de lutte contre la piraterie. Enfin, certains pays européens comme l’Allemagne ou l’Espagne sont représentés au travers de leurs contingents engagés dans les opérations en Somalie.

Deuxième constat : la présence militaire française à Djibouti est un élément très fort d’influence, aujourd’hui mis en concurrence par l’arrivée massive d’autres puissances. Mais il reste des acquis, notamment dans l’insertion des militaires français et de leurs familles dans le pays, qui distingue grandement les Français des Américains ou des Chinois.

Troisième constat : après une période d’incompréhensions, voire de désamour, la relation entre la France et Djibouti reprend des couleurs. Cela tient aussi, paradoxalement, à l’arrivée d’autres acteurs, les Djiboutiens mesurant l’intérêt à ne pas dépendre d’une seule relation, en l’espèce avec la Chine.

Il y a donc aujourd’hui une véritable opportunité pour que la France repense sa présence à Djibouti, dans tous les domaines et non sous le seul angle militaire.

Bernard Cazeau a exposé ce volet militaire qui focalise l’intérêt de Forces Operations.

Avec 1 450 hommes sur place, les Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDJ) représentent encore la première base de prépositionnement de l’armée française. Ces forces visent en premier lieu à accroître la capacité de projection, à la fois en volume et en rapidité. À titre d’exemple, depuis la base aérienne de Djibouti, les chasseurs français sont à quelques minutes du Yémen, de la Somalie, et à portée des bases utillisées en Jordanie (base Prince-Hassan) et aux Émirats Arabes Unis (base 104). De la même façon, les capacités de transport aérien à Djibouti ont été sollicitées au début de l’opération Serval.

Les FFDJ sont également un point d’appui pour les forces navales passant de la mer Rouge à l’océan Indien. En deuxième lieu, les FFDJ assurent, dans le cadre du traité franco-djiboutien renouvelé en 2011, la défense du territoire djiboutien. En troisième lieu, elles sont positionnées au point stratégique du détroit du Bab-el-Mandeb, par lequel transite la quasi-totalité du trafic commercial entre l’Asie et l’Europe. Ce carrefour abrite aussi une part très significative des échanges avec l’Afrique, dans la Corne de l’Afrique et au-delà. À ce titre, les FFDJ ont joué un rôle important dans les opérations de lutte contre la piraterie en mer d’Oman (opération Atalante). Enfin, la base de Djibouti offre à l’armée française un laboratoire ou terrain d’entraînement sans comparaison en raison des conditions climatiques proches des milieux arides et semi-arides auxquels l’armée française est souvent confrontée et parce que les conditions d’entraînement y sont beaucoup plus souples que sur le territoire national : tir à munitions réelles, par exemple.

Toutes ces raisons expliquent pourquoi l’armée française a maintenu, malgré les réductions importantes d’effectif des FFDJ, un ensemble complet interarmes. Les FFDJ sont constituées d’une base aérienne (BA 188) abritant 4 Mirage 2000-D de défense aérienne, un avion de transport tactique C-160 Transall et 2 hélicoptères Puma, d’un détachement de l’Aviation légère de l’Armée de Terre (Detalat) composé de deux Puma et d’une Gazelle, d’une base navale et du 5e RIAOM (Régiment Interarmes d’Outre-mer) ; fort de 580 militaires, ce régiment est structuré en groupement tactique interarmes (GTIA) qui associe différentes composantes, avec des éléments tournants prélevés sur les régiments de métropole et incorporés de façon temporaire au 5e RIAOM.

Enfin, il convient de souligner l’apport de ce dispositif en matière d’entraînement et d’interopérabilité. C’est le cas, naturellement, pour l’armée française, à travers le brassage de troupes en mission de courte durée, qui peuvent ainsi s’aguerrir aux conditions difficiles de la guerre en milieu aride et désertique, mais aussi à travers les manœuvres interarmes. C’est le cas également pour l’interopérabilité avec les alliés et partenaires de la France : ainsi, les manœuvres Wakri associaient un détachement des US Marines et un élément des Forces armées djiboutiennes.

Dans les années passées, le format des FFDJ a été fortement revu à la baisse. À la veille des attentats de 2015, le ministère de la défense s’interrogeait même sur le maintien d’une base aérienne, ce qui aurait fait tomber les effectifs à moins de 1.000 hommes. La question pourrait être de savoir s’il ne faut pas, au contraire, inverser la tendance. La loi de programmation militaire 2019-2025 semble ouvrir des perspectives en ce sens.

Gilbert-Luc Devinaz en vient à ce qui fonde la réflexion actualisée sur la pertinence de la présence de la France sur ce territoire. On assiste à la conjonction de plusieurs facteurs qui créent une situation nouvelle à Djibouti. Tout d’abord, l’Éthiopie se développe rapidement ; ce pays de 100 millions d’habitants devrait atteindre le statut de pays à revenu intermédiaire et donc sortir du sous-développement dès 2025. Deuxième facteur, l’Éthiopie n’a pas de débouché maritime et Djibouti constitue, en quelque sorte, son port naturel ; les Français en avaient bien conscience lorsqu’ils ont construit, il y a plus d’un siècle, le chemin de fer entre Addis-Abeba et Djibouti.

Et l’on en vient à la Chine… Celle-ci a obtenu à la fois de remplacer les Dubaïotes pour l’exploitation d’un port et d’en construire un second. Les Chinois ont également construit la nouvelle ligne de chemin de fer Addis-Djibouti, qu’ils ont symboliquement inaugurée un siècle quasiment jour pour jour après l’inauguration de la première ligne par les Français. Ils ont également construit le nouveau réseau de télécom, qu’ils maîtrisent entièrement, et un hôpital, même si celui-ci n’est pas vraiment pourvu de médecins. Ils ont enfin obtenu le droit de construire une immense base militaire, bien protégée. Les intérêts de la Chine pour l’Afrique sont connus. À Djibouti, ils s’illustrent clairement et de manière massive.

Philippe Paul l’a rappelé fort justement : la présence chinoise est forte car elle est à la fois militaire et civile. Si quelqu’un doutait du lien entre le militaire et le civil, les réactions très vives des Américains à la perspective de mainmise chinoise sur toute l’activité portuaire de Djibouti ont été vives : les Américains, qui entretiennent une base de 4.000 hommes, ont exprimé très clairement qu’il n’était pas question que les approvisionnements de leur base soient dépendants du bon vouloir chinois, si ceux-ci devaient finir par gérer toutes les infrastructures portuaires.

C’est pourquoi, alors même que la France a, pendant une quinzaine d’années, un peu délaissé Djibouti sur le plan économique, il existe aujourd’hui une vraie opportunité pour réinvestir dans ce pays. Il faut aider Djibouti à éviter de se retrouver dans un face-à-face exclusif avec la Chine, qui pourrait vite devenir étouffant. De fait, les réalisations chinoises ont été largement financées par des prêts chinois à Djibouti. Or, dès 2019, Djibouti va devoir commencer à rembourser ces prêts, alors même que le pays produit peu, en lui-même. Dans ces conditions, le risque est grand que le créancier chinois se paie en nature, en récupérant tout ou partie de la propriété des infrastructures.

Il y a quelques semaines, le Fonds monétaire international (FMI) a exprimé sa préoccupation par rapport à la stratégie chinoise consistant à prêter sans limitation à des pays financièrement fragiles, qui auront les plus grandes difficultés à rembourser. Cette stratégie, loin d’être imprudente, est peut-être le retour délibéré vers une forme d’impérialisme que les puissances européennes ont elles-mêmes pratiqué au XIXe siècle, et qui permet de prendre le contrôle d’un pays par ses infrastructures.

Philippe Paul a cité l’une des personnes auditionnées avant la visite du Bureau ; elle avait défini la relation entre la France et Djibouti comme un « je t’aime, moi non plus » mais les autorités djiboutiennes s’aperçoivent qu’elles se sont beaucoup – trop ! – engagées avec la Chine. Les Chinois ont construit une base militaire qui héberge des milliers de personnes, et ils savent pourquoi ils sont là. Les entreprises françaises investissent moins car l’accès aux marchés n’est guère transparent… Alors, que faire ? En tout cas, ne pas laisser tomber Djibouti.

Pascal Allizard l’a souligné, l’aspect géostratégique est évident : juste en face de Djibouti, le port de Gwadar au Pakistan, tout proche de l’Iran, est sous contrôle chinois. Officiellement, c’est un port de commerce mais, à vingt kilomètres de là, les Chinois créent un port militaire. « Tracez une ligne droite avec Djibouti : vous fermez l’accès au détroit d’Oman et à la Méditerranée. Et on annonce une seconde base militaire chinoise à Djibouti. Quant à la présence française, il faut décider : la maintenir, avec les moyens adéquats, ou partir, ce dont nous paierions lourdement, et longuement, le prix. A Changchun, une Université forme des centaines de jeunes Chinois au français. Ces étudiants sont destinés, pour les plus brillants, à venir en France et, pour les autres, à devenir les futurs cadres de la présence chinoise en Afrique. La rentabilité et la solvabilité des investissements chinois n’est pas avérée à Djibouti – ces investissements échappent d’ailleurs aux critères de l’OCDE. Cela signifie qu’ils sont adossés à des contrats de nantissement, et qu’il faut s’attendre à des conflits de type canal de Suez.

Hélène Conway-Mouret a posé une question difficile : « Qu’attendent de nous les Djiboutiens ? Avec les Chinois, c’est trop tard, ils sont pieds et poings liés, pour avoir accepté des infrastructures parfois non nécessaires : ainsi, du second port. Quant à la voie de chemin de fer, elle transporte des marchandises chinoises vers toute l’Afrique de l’Est.

Ladislas Poniatowski a fourni une bonne réponse, quoique vague : « Trois pays sont incontournables en Afrique : la République Démocratique du Congo, le Nigéria et l’Éthiopie. Djibouti est le port de l’Éthiopie. Face à la Chine, nous ne sommes plus l’acteur principal, mais il faut rester, bien sûr, si la France veut rester la France ! »

D’accord, mais concrètement, que fait-on ? Les tensions générées par la stratégie chinoise s’accumulent. Les Djiboutiens attendent que les entreprises françaises recommencent à investir. Ils se méfient désormais des financements chinois. Mais les acteurs économiques sont arrêtés par l’absence de garanties et des problèmes de corruption. Les Djiboutiens souhaitent aussi acquérir du matériel militaire français : une mission militaire récente a souligné l’importance de leurs besoins mais le financement dont ils disposent, en provenance d’Arabie Saoudite, se limiterait pour l’instant à 50 millions d’euros. L’aide saoudienne pourrait permettre notamment d’acheter des vedettes rapides pour protéger les côtes djiboutiennes.

La Chine a annoncé qu’elle accueillera le forum inaugural Chine-Afrique sur la défense et la sécurité à la fin de ce mois, signalant son engagement croissant en Afrique. Les responsables militaires affirment que le sommet se concentrera sur les questions de sécurité régionale, le financement et l’amélioration des capacités de sécurité de l’Afrique et l’amélioration de la coopération en matière de défense.

Ce forum intervient dans un contexte de relations politiques et économiques sinoafricaines croissantes, avec des liens diplomatiques croissants, des investissements dans les infrastructures indispensables et la formation de la prochaine génération d’élites africaines. La Chine s’efforce de se projeter en tant que puissance mondiale responsable et de créer une image positive d’elle-même sur la scène mondiale. Cela est particulièrement vrai en Afrique, où elle a encouragé la coopération économique gagnant-gagnant, l’assistance mutuelle en matière de sécurité et la solidarité dans les affaires internationales.

La coopération en matière de défense est à considérer comme un effort de la Chine pour sécuriser ses intérêts stratégiques à l’étranger. Cela comprend l’initiative « One Belt One Road » qui prévoit 1 milliard de dollars d’investissements dans l’infrastructure et d’autres projets le long des routes commerciales reliant la Chine à l’Europe, la Russie, l’Asie centrale et du Sud-Est et l’Afrique.

Selon Theodor Neethling, qui dirige le département d’études politiques de l’Université de Free State en Afrique du Sud, la Chine a fortifié ses investissements en Afrique en prenant progressivement une part active aux Nations Unies. Au cours de la dernière décennie, la Chine a accru son rôle dans les missions de maintien de la paix : des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, elle est le plus grand contributeur de maintien de la paix et parmi les douze premiers contributeurs mondiaux. La Chine a fourni des troupes aux missions de l’ONU au Soudan du Sud, où elle a des intérêts pétroliers, en République démocratique du Congo, qui fournit du cobalt et du cuivre, et au Mali.

Les Africains feraient bien de réaliser que la politique chinoise de non-interférence dans les affaires intérieures des pays où ils s’installent économiquement et militairement appartient au passé. Alors le rôle d’une présence – notamment militaire – de la France à Djibouti apparaît crucial dans cette région.

Alain Henry de FRAHAN
FOB

 

 

Source : https://www.asafrance.fr/item/geopolitique-la-france-a-djibouti-face-au-renforcement-chinois.html

 


DJIBOUTI : C’EST MAINTENANT, MAINTENANT !

...par Richard Labévière - le 11/06/2018.

ripoli (Nord-Liban), 10 juin 2018.

A plusieurs reprises prochetmoyen-orient a mis la loupe sur l’importance stratégique de Djibouti, vitale pour la France et ses intérêts1. Le prochain Annuaire français des relations internationales (AFRI)2 – à paraître fin juin 2018 – comporte une longue étude dédiée à l’Etat portuaire : « Djibouti : un port-monde entre océans et Méditerranée ». Le 1er août 2017 à Djibouti, la Chine a inauguré sa première base militaire à l’étranger, événement qui coïncidait avec le 90ème anniversaire de la fondation de l’Armée rouge chinoise. Dans la Revue stratégique de défense et de sécurité – remise par Arnaud Danjean au président de la République en novembre dernier – est souligné et mis en perspective l’un des axes majeurs et prioritaires de notre pays : Méditerrané/canal de Suez/mer Rouge/océan Indien.

De très grande qualité (ce n’est pas toujours le cas pour ce genre de commande), ce texte sera-t-il abandonné à la critique rongeuse des souris comme tant d’autres rapports pertinents ? En mars dernier, Juste avant d’être limogé par Donald Trump, Rex Tillerson – encore secrétaire d’Etat – a effectué une tournée dans la Corne de l’Afrique. Au président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh (IOG), il a à peu près tenu ce langage : « attention, il y a des lignes rouges à ne pas franchir. Vous ne pouvez pas tout céder aux Chinois qui, bientôt vont autoriser les Russes à utiliser leurs installations portuaires djiboutiennes. Nous sommes arrivés avant et ne le permettrons pas ! »

Pris dans l’étau américano-chinois, IOG s’est naturellement tourné vers la France éternelle, ce qui a permis une remise à flot de la relation bilatérale. Mais maintenant le temps presse et il s’agit de consolider à nouveau notre base militaire et d’intensifier nos échanges économiques avec Djibouti. Il faut faire vite car la fenêtre d’opportunité ne sera pas éternelle parce que la situation régionale se tend, la donne géopolitique rebat les cartes et se complexifie. Enfin, si le désir de France – entretenu et dynamisé par une équipe diplomatique et militaire hors du commun – est plus que jamais intacte en mer Rouge, il s’agit maintenant de le concrétiser !

EXTENTION DE LA GUERRE CIVILO-GLOBALE DE SYRIE

Aujourd’hui, Djibouti constitue toujours un îlot de paix et de stabilité au beau milieu d’une zone de conflits, de tensions et de convoitises optimales. Il y a d’abord la tragédie du Yémen, glissement et extension de la guerre civilo-globale de Syrie où s’affrontent l’Arabie saoudite et l’Iran entre autres. Perdure ensuite un bras de fer persistant entre Riyad, les autres pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et le Qatar, accusé de laxisme envers l’Iran et la Russie. Cette querelle de famille se traduit notamment par une guerre des ports entre mer Rouge et détroit d’Ormuz. Enfin, convergence des évolutions précédentes, l’Arabie saoudite fragilisée connaît certainement l’une des crises de régime les plus aigües de son histoire. De plus grandes difficultés encore sont – semble-t-il – à venir pour la monarchie wahhabite.

La guerre du Yémen est une extension territoriale du face-à-face que Riyad et Téhéran poursuivent en Syrie depuis les années 2012/2013. Elle oppose ouvertement les rebelles houthis et les forces fidèles à l’ex-président Ali Abdallah Saleh au gouvernement d’Abdrabbo Mansour Hadi, élu en 2012, suite au départ du président Saleh. Le conflit s’est internationalisé en mars 2015 avec l’intervention de plusieurs pays sunnites menés par l’Arabie saoudite. Cette intensification des opérations militaires a pour conséquence la destruction de l’un des pays les plus pauvres de la planète, décimé par la malnutrition et une pandémie de choléra.

En fait, cette extension de l’obsession saoudienne anti-chi’ite est une transformation de la « guerre du Saada », qui a commencé en 2004 au nord-ouest du pays. Les tribus zaïdites (houthis) du nord se sont senties progressivement marginalisées par le pouvoir central de Sanaa, depuis la réunification du pays en 1990. Ils protestent notamment contre la fin des subventions sur les produits pétroliers et une corruption endémique des appareils d’Etat au profit des tributs de l’Hadramaout. L’assassinat de deux représentants houthis siégeant au Conseil de transition et l’enlisement de la Conférence de dialogue national de 2012 mettront le feu aux poudres, aboutissant à la bataille d’Amran en juillet 2014.

Au Yémen, la différence entre majorité sunnite et minorités chi’ites n’a jamais eu vraiment cours, les clivages étant essentiellement le fait d’appartenances tribales et d’implantations régionales. Contrairement à 90% des Chi’ites qui sont duodécimains – c’est-à-dire croyant en l’existence des douze imams – les Houthis n’en reconnaissent que six. Par conséquent, ils ne sont pas considérés comme des Chi’ites à part entière et partagent la plupart des pratiques, habitudes et rites de leurs compatriotes sunnites dans une espèce de syncrétisme qui varie – comme il vient d’être dit – surtout en fonction des attaches tribales, claniques et régionales.

Débordé en septembre 2014 par la révolte venue du nord-ouest du pays et par celle de plusieurs unités de l’armée nationale, le président Abdrabbo Mansour Hadi est contraint à la démission en janvier 2015, lorsque les unités houthis s’emparent du palais présidentiel à Sanaa. En février, il se réfugie dans le port d’Aden, puis à Riyad au moment du déclenchement de l’intervention militaire saoudienne.

Depuis, la guerre du Yémen s’enlise, faisant toujours plus de victimes civiles dans une indifférence internationale assourdissante. Le pourrissement du conflit fait apparaître un clivage très net entre Arabie Saoudite et EAU quant à l’avenir de la région : Riyad mise sur un Yémen réunifié par un pouvoir à sa botte tandis qu’Abou Dhabi spécule sur une nouvelle partition nord-sud qui favoriserait sa prise de contrôle des ports stratégiques d’Aden et de Mukalla.

DEPLOIEMENT NAVAL EMIRIEN

Dans ce contexte très volatil, les Saoudiens poursuivent leurs bombardements aériens avec des pilotes ukrainiens et pakistanais. Ils déploient au sol plusieurs milliers de mercenaires – dont des Colombiens et quelque 3000 Janjawid soudanais du nord-Darfour – tandis que la marine militaire émirienne assure le gros des opérations amphibies, de contrôle et de blocus côtiers.

Ce mouvement naval « d’enveloppement » de la péninsule arabique s’effectue à partir du détroit d’Ormuz, s’appuyant d’abord par l’installation d’une importante base sur l’île yéménite de Socotra. Celle-ci est située en mer d’Arabie à quelques encablures de l’entrée orientale du golfe d’Aden, à 234 kilomètres au large du cap Guardafui qui marque l’extrémité nord-est de la Somalie et à 352 kilomètres au sud-sud-est des côtes du gouvernorat yéménite d’Al-Mahrah. Socotra mesure 133 kilomètres de long et une quarantaine de kilomètres de largeur pour une superficie de 3 579 km2.

Les Emiriens ont transformé cette île yéménite en porte-avions. Ils y implantent des installations d’appui et y stockent des produits de première nécessité. Leurs gros porteurs C-17 assurent un pont aérien avec le Yémen du sud. Leurs forces spéciales s’y entraînent, fraternisant avec une unité locale de l’armée yéménite dont les soldes sont payées par… Abou Dhabi.

Le nord de la Somalie constitue la deuxième étape de ce déploiement naval émirien avec une implantation spectaculaire sur les docks de Berbera, l’un des rares ports en eau profonde de la Corne de l’Afrique. Une installation secondaire s’effectue dans le port de Bossasso. Depuis le début de la guerre civile de Somalie – avec la chute du président Siad Barré en 1991 – Bossasso est devenue la capitale administrative et commerciale des régions du nord de la Somalie. Depuis dix ans, ce centre fonctionne comme station de ravitaillement du transport maritime entre la mer Rouge et les ports du golfe Persique. Il est desservi par une autoroute qui permet des expéditions massives de bétail à destination de l’ensemble du Proche-Orient.

Parallèlement, Abou Dhabi négocie directement avec les provinces indépendantistes somaliennes afin de punir Mogadiscio de sa neutralité dans la crise ouverte entre le CCG et le Qatar depuis juin 2017. Le 8 avril dernier à l’aéroport de Mogadiscio, les autorités sécuritaires somaliennes saisissent un avion civil émirien de la Royal Jet, avec à son bord 47 militaires des « forces du devoir émiraties », et mettent la main sur plusieurs sacs d’argent contenant une somme avoisinant les dix millions de dollars. Une altercation éclate entre des représentants de l’ambassade des EAU et les responsables somaliens, mais rien n’y fait. Les autorités locales saisissent l’avion. Elles le laisseront finalement repartir avec l’argent. 

Le ministère des Affaires étrangères émirien dénonce pourtant la « saisie », en précisant que les sommes d’argent sont destinées au soutien de l’armée somalienne et au paiement de soldes en application de la convention établie en novembre 2014 pour le renforcement de la coopération militaire entre les deux pays. D’autres sources de renseignement estiment que l’argent émirien sert à financer les groupes armés qui sévissent en Somalie, d’autres assurant que ces fonds sont destinés à corrompre les députés somaliens.

La troisième étape du déploiement naval émirien s’effectue en Erythrée, dans le port d’Assab, au sud du pays sur la côte occidentale de la mer Rouge. L’installation émirienne a débuté en avril 2015, en échange de la modernisation de l’aéroport international d’Asmara, mais aussi d’une aide financière et pétrolière au gouvernement érythréen.

L’ensemble du dispositif naval émirien est géré directement par le ministère de la Défense à Abou Dhabi. Les tâches de coordination opérationnelle sont effectuées par un état-major interarmées installé dans l’archipel des Hanish, à mi-chemin entre les côtes africaines et arabiques, entre le Yémen et l’Erythrée. Quelque 23 îles et îlots composent l’archipel qui s’étire autour des deux îles principales : la Grande Hanish et l’île de Zugar. Cet archipel commande le passage stratégique du détroit de Bab el-Mandeb. Entre mer Rouge et détroit d’Ormuz, ce déploiement naval inédit s’explique – bien-sûr – par les bras de fer engagés contre l’Iran et le Qatar, mais aussi en raison d’une guerre portuaire régionale plus ancienne et plus profonde, l’obsession d’Abou Dhabi étant d’assurer l’avenir hégémonique et monopolistique de Dubaï, la citée entrepôt3.

GUERRE PORTUAIRE REGIONALE

Durant ces quinze dernières années, la société Dubaï-Port-World (DPW) a multiplié des accords avec la presque totalité des ports de la région entre détroit d’Ormuz et mer Rouge. La principale opération a visé Djibouti dont la concurrence potentielle est la plus redoutée par les EAU. Ainsi en 2003, le port de Doraleh (Djibouti) a été inauguré, nécessitant un investissement de 590 millions de dollars.

DPW a investi 400 millions de dollars pour la construction du terminal qui était géré par le Doraleh Container Terminal, détenu à hauteur de 66% par l’autorité portuaire djiboutienne et à 33% par l’opérateur émirien. La collaboration entre les deux partenaires s’est tendue en 2015, lorsque le gouvernement djiboutien a accusé DPW d’avoir versé des commissions occultes de plusieurs millions de dollars à l’homme d’affaires franco-djiboutien Abdourahman Boreh, à la tête de l’Autorité des ports et zones franches entre 2003 et 2008. En fait, celui-ci était soupçonné de favoriser ses partenaires émiriens au détriment des intérêts nationaux et régaliens de Djibouti.

DPW est également accusée de fraude fiscale et de détournement de fonds publics. La procédure de résiliation lancée dans la foulée par Djibouti sera déboutée à Londres en février 2017. En réaction, le gouvernement djiboutien mettra en place une loi votée en octobre dernier, lui permettant de résilier unilatéralement les contrats publics liés à la réalisation de grandes infrastructures au nom de la souveraineté du pays. « Il convient de noter que le Doraleh Contaiener Terminal sera désormais sous l’autorité de la Doraleh Container Terminal Manangement Company qui appartient à L’Etat », précise le communiqué du cabinet présidentiel.

Plus concrètement, DPW est devenue le bras armé des EAU dans la majorité des ports de la péninsule arabique et de la mer Rouge afin de veiller à ce qu’aucune installation côtière de la zone ne vienne porter ombrage à la croissance continue de Dubaï, de son dispositif de port sec et de ses relais régionaux. Outre agent d’une stratégie portuaire parfaitement élaborée, DPW s’impose aussi comme l’acteur prépondérant et le gardien d’un modèle de développement économique néo-libéral, sans taxes ni syndicats. Si elles entament les prétentions saoudiennes d’hégémonie régionale, les ambitions émiriennes jouissent d’une bienveillance américaine protectrice.

In fine, cette stratégie économico-portuaire émirienne a favorisé et accéléré l’arrivée des investisseurs chinois auxquels les autorités djiboutiennes ont concédé certains attributs de leur souveraineté nationale. Liant l’avenir de son pays aux intérêts chinois, IOG a toutefois bien intégré les dernières mises en garde américaines. Et c’est naturellement vers la France – avec laquelle Djibouti a signé ses plus vieux accords de défense – qu’IOG se tourne maintenant pour tenter de desserrer l’étau américano-chinois, notamment en favorisant l’arrivée de plusieurs gros investisseurs français.

Cette opportunité pourrait donner à nouveau un rôle régional – important, sinon stratégique – à la base militaire française de Djibouti d’autant que plus au nord en mer Rouge, une autre partie est engagée. Malgré son engagement au Yémen aux sein de la coalition menée par l’Arabie saoudite, le Soudan a ouvert largement ses portes aux investisseurs du Qatar et de la Turquie. Ainsi, Ankara et Doha se sont associés pour développer des infrastructures militaires dans l’île de Suakin sur la mer Rouge, situé juste en face du port saoudien de Djeddah.

En fait, Suakin est le grand port soudanais de la mer Rouge. Construit sur une île de 20 kilomètres rattachée au continent par une digue depuis le XIXème siècle, Suakin était en passe d’être supplanté par Port-Soudan se trouvant à quelque 45 kilomètres plus au nord. Ici comme ailleurs aux Proche et Moyen-Orient ainsi qu’en Asie, Ankara renoue avec son passé impérial : en 1517, le sultan Selim 1er a envahi Suakin, devenue pour les cinquante années suivantes la résidence du pacha de l’empire ottoman pour l’Eyalet (division administrative de niveau supérieur) d’Abyssinie (Habes en turc).

A Djibouti non plus, la Turquie ne reste pas inactive et construit notamment une grande mosquée, juste derrière l’Institut français. Privilégiant – pour l’instant – le softpower à l’implantation militaire, Ankara multiplie l’inauguration de madrassas (écoles coraniques) dans l’ensemble du pourtour de l’Etat portuaire. La Turquie a-t-elle une stratégie pour la corne de l’Afrique ? Toujours est-il qu’après Djibouti et le Soudan, elle appui les efforts de déstabilisation de la Somalie et cherche aussi à développer ses investissements et son influence en Ethiopie.

MAINTENANT

Entre détroit d’Ormuz et mer Rouge, ce grand jeu naval – militaire et commercial – ramène inexorablement à l’Etat-portuaire de Djibouti, devenu un « épicentre stratégique monde ». Résumons, ce grand jeu djiboutien se situe à la résultante de trois dynamiques interactives : 1) l’extension de la guerre civilo-globale de Syrie à la Corne de L’Afrique et la mer rouge ; 2) une défiance accrue envers les avancées régionales de l’Iran, du Qatar de la Russie et de la Chine ; 3) enfin et en dernière instance, ce grand jeu vise à prévenir une implosion toujours possible de l’Arabie saoudite.

La semaine dernière, prochetmoyen-orient.ch écrivait : « Arabie saoudite : le canard est toujours vivant. Depuis plusieurs semaines, on nous annonce la mort du jeune prince héritier saoudien Mohammad Ben Salman (MBS). Il y a quelque temps déjà, une réunion s’est tenue au ministère saoudien des finances, en présence du ministre, de MBS et d’une brochette de princes du sang. En épluchant les comptes, les participants ont découvert quelques trous béants dus aux turpitudes du jeune MBS. Très vite les noms d’oiseaux ont volé assez bas et on en est venu aux mains, voire aux pistolets automatiques… MBS aurait été exfiltré en catastrophe. Ce conseil d’administration plutôt agité aurait eu quelques prolongements dans les rues de Riyad, ainsi que dans d’autres régions du pays dont plusieurs sources du renseignement européen rapportent des « affrontements armés prolongés ayant nécessité l’intervention des forces armées ». En novembre dernier, MBS et son père ont donné un violent coup dans la fourmilière en arrêtant plusieurs milliers d’opposants potentiels. Arrêtés, humiliés et rançonnés, les affidés de l’ancien roi Abdallah n’allaient certainement pas rester les bras croisés ! Par conséquent et dans tous les cas de figures, MBS, son père et la clientèle des Salman sont plutôt en mauvaise posture et auront encore des comptes à rendre : ‘Il semble que la mort de MBS relève de Fake News particulièrement bien orchestrées. Mais les plus gros problèmes sont à venir dans la monarchie pétrolière’, prévient un officier européen de renseignement en poste dans la péninsule arabique ».

Pour toutes ses raisons, Djibouti : c’est maintenant !

1  « Paris-Djibouti : remise à flot », 17 mars 2017 et « Djibouti : le grand jeu », 26 mars 2018.
2 Publication du Centre Thucydide, diffusée par la Documentation française, l’AFRI a une vocation généraliste. Il s’intéresse aux relations internationales dans toutes leurs dimensions – politiques, stratégiques, économiques, culturelles, technologiques… Il rassemble dans un esprit pluridisciplinaire les spécialistes, universitaires et chercheurs, diplomates, experts, français ou étrangers. Il est préparé par un Comité de rédaction et de lecture. Il constitue un périodique sans équivalent dans la littérature francophone en la matière. 
3 Roland Marchal : Dubaï : le développement d’une cité-entrepôt dans le Golfe. Editions du CNRS/CERI, juin 1997.

 

 

Source : http://prochetmoyen-orient.ch/djibouti-cest-maintenant-maintenant/


DJIBOUTI : LE GRAND JEU

...Richard Labévière - le 26 mars 2018

 

Le 17 mars 2017, prochetmoyen-orient.ch se félicitait d’enregistrer un certain retour de la France à Djibouti en titrant : « Paris – Djibouti : remise à flot… » Un an plus tard, force est de constater la confirmation du mouvement et l’intensification d’un Grand jeu dont Djibouti est devenu l’épicentre. Cette évolution confirme l’une des principales conclusions de la Revue Stratégique de Défense et de Sécurité, remise par Arnaud Danjean au Président de la République en novembre dernier : l’un des axes stratégiques majeurs de notre pays relie la Méditerranée, le canal de Suez, la mer Rouge à l’océan Indien. Djibouti en constitue le pivot central !

Bien avant son indépendance, l’histoire de la jeune République de Djibouti n’a pas été un long fleuve tranquille. « La Grande Bretagne, qui avait établi son protectorat sur l’Egypte en 1882, se prétendit héritière de droit des possessions égyptiennes sur les rives de la mer Rouge et de l’océan Indien. Ses visées se portèrent plus particulièrement sur Zeila, Berbera et Bulhar mais Massaoua fut laissée à l’Italie. Trop prudente pour risquer une aventure jusqu’à Harar, l’Angleterre abandonna à Ménélik – roi du Choa – la conquête de cette ville. L’Ethiopie dut cependant renoncer, une fois de plus, à réaliser son rêve millénaire de possession d’un port sur la mer Rouge. Elle adressa plusieurs demandes en ce sens aux puissances européennes avec l’espoir de ménager un « couloir » éthiopien vers la mer, mais en vain. La côte fut partagée entre l’Angleterre, installée à Zeila et Berbera, l’Italie à Massaoua et Assab, et la France à Obock, puis bientôt à Tadjoura et Djibouti »1.

Ce jeu à trois va se poursuivre durant une grande partie du XXème siècle jusqu’à l’indépendance du 27 juin 1977. Aujourd’hui que cet Etat-portuaire s’impose comme une ville-monde, au sens braudélien du terme – « les informations, les marchandises, les capitaux, les crédits, les hommes, les ordres, les lettres marchandes y affluent et en repartent » -, Djibouti est au cœur d’un grand jeu, qui fonctionne désormais à cinq : sa souveraineté et son développement sont directement confrontés aux intérêts de Dubaï, ville la plus importante et émirat des Emirats arabes unis (EAU) ; les Etats-Unis sont militairement présents depuis les attentats du 11 septembre 2001 ; la Chine y a installé sa première base militaire à l’étranger ; et la France continue à tenir son rôle historique de « plus vieil allié-fondateur ».

GUERRE SAOUDIENNE

A cette configuration géopolitique lourde, où l’on ne doit pas oublier la Turquie installée à Port-Soudan et Mogadiscio, viennent s’ajouter trois partenaires d’une incontournable proximité : Ethiopie, Somalie et Erythrée dans un contexte régional polarisé par une nouvelle guerre du Yémen, conflit régional opposant les Houthis du nord aux barons tribaux du sud. Avec l’appui des Etats-Unis, l’Arabie saoudite et ses alliés du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont résolument transformé cette querelle de famille en une « fitna », un combat contre les Chi’ites yéménites qu’ils accusent d’être soutenus par l’Iran.

Avant l’ingérence militaire saoudienne, on ne pouvait guère différencier les Houthis (qui, à la différence des Chi’ites duodécimains croyant en douze imams, n’en reconnaissent que six) du reste de la majorité de la population sunnite. Mais l’obsession de Riyad en a décidé autrement, saisissant cette péripétie locale et interne au Yémen pour s’ingérer une nouvelle fois dans les affaires de la « République » voisine qui fait tant horreur aux Saoud – ses habitants faisant preuve d’une insupportable arrogance consistant à organiser régulièrement dans leur pays… des élections !

Ressurgissant des conflits récurrents entre les confédérations tribales du nord et du sud du Yémen, la guerre actuelle couvait depuis le début des années 2000 avant de se cristalliser et se généraliser à l’ensemble du pays à partir de 2014. Avec l’aval américain, les Saoudiens – qui ont systématiquement détruit tous les aéroports du pays – ont, curieusement, laissé intact celui du port de Mukallah. Proche de la frontière du sultanat d’Oman, ils y ont installé leurs protégés jihadistes de la Qaïda pour les lancer contre les « Chi’ites » houthis. S’ils achètent régulièrement des bateaux de guerre, les Saoudiens restent des bédouins qui n’aiment pas l’eau. Ils ont donc délégué à leurs alliés émiriens la tâche de constituer une « ceinture maritime » autour du sud de la péninsule arabique.

Et le déploiement maritime des EAU est impressionnant. Une première base est installée sur l’île yéménite de Socotra – située en mer d’Arabie, non loin de la passe orientale du golfe d’Aden. La « ceinture » s’appuie sur cinq principaux ports en eaux profondes : Aden (au Yémen à la porte du détroit de Bal el-Mandeb) ; Bosasso et Berbera (au nord de la Somalie) ; Massoua et Assab (en mer Rouge septentrionale sur territoire érythréen). Ce dispositif est coordonné depuis un état-major inter-armées installé dans l’archipel des Hanish qui commande le détroit de Bab el-Mandeb, la bien nommée porte des larmes ou des lamentations…

Cette expansion militaire émirienne s’appuie également sur une série d’investissements lourds dans de nombreux ports civils de la sous-région ; l’objectif poursuivi étant d’empêcher l’émergence d’un centre portuaire susceptible de concurrencer le rayonnement de Dubaï, la « cité-entrepôt » qui rayonne dans tout l’océan Indien de Zanzibar aux Philippines. Soutenu par les Etats-Unis pour contenir les ambitions chinoises dans la zone, ce collier de perles émirien nous ramène à Djibouti et à la grande brouille qui l’oppose désormais aux EAU.

L’AFFAIRE ABDERRAHMAN BOREH

EN 2006, l’homme d’affaires d’origine djiboutienne Abderrahman Boreh favorise l’implantation de la société émirienne DP-World qui assure la gestion du port de Djibouti. Mais, lors des élections législatives de 2013, il prend le parti de l’opposition qu’il soutient financièrement. Compromis dans plusieurs affaires de corruption, il trouve refuge à Dubaï. Et lorsque l’émirat refuse de l’extrader, le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh (IOG) annule la concession portuaire avant de la confier à une société rivale. Les relations entre Djibouti et les EAU s’enveniment jusqu’à la rupture des relations diplomatiques en avril 2017. Dernièrement les investissements de DP-World à Djibouti sont nationalisés.

La société émirienne s’installe alors dans le port voisin de Berbera – au Somaliland -, se posant en rival potentiel avec l’appui d’Abderrahman Boreh. IOG riposte en proposant à l’Ethiopie un « accord de sécurité » permettant à l’armée éthiopienne d’opérer à partir du territoire de Djibouti. Cet appel au secours intervient alors que l’Ethiopie a exprimé, il y a deux ans, son désir de « considérer l’Ethiopie et la République de Djibouti comme un seul et unique territoire ». Ainsi l’Ethiopie serait-elle engagée dans un processus d’annexion de l’ancienne colonie française ? Où en est-on aujourd’hui ?

Selon le spécialiste de la Corne de l’Afrique Gérard Prunier – chercheur au CNRS – « le président IOG se débat entre diverses sollicitations – et menaces – contradictoires. Alors qu’il implore l’aide des Éthiopiens, il doit en même temps traiter avec les ennemis arabes de l’Éthiopie qui réclament une base militaire à Djibouti pour appuyer leurs efforts de guerre au Yémen. Depuis le 6 juin 2017, des soldats Éthiopiens sont installés dans le district de Tadjourah, sur le territoire de la République de Djibouti, suite à l’accord signé début mai entre IOG et Addis-Abeba. Le général Zakaria Cheikh Ibrahim, chef d’état-major de l’armée djiboutienne, a précisé que cet accord permet à l’armée Éthiopienne de pénétrer en territoire djiboutien sans autorisation préalable et d’utiliser les installations militaires djiboutiennes. Or, dans la zone de Tadjourah, les Éthiopiens font face aux forces érythréennes, installées à la frontière entre l’Érythrée et Djibouti depuis les heurts frontaliers de juin 2008 entre ces deux pays. Et la force d’interposition du Qatar s’est retirée l’année dernière »2.

Par ailleurs, des unités de l’armée Éthiopienne sont également déployées face au port érythréen d’Assab dans un secteur où le territoire ne fait que quelques kilomètres de large. Par CCG ( Conseil de coopération du Golfe) interposé, Asmara bénéficie désormais d’une mansuétude américaine à laquelle l’Érythrée n’était pas habituée. Washington veut flatter le CCG qui a besoin d’Asmara. Les États-Unis ont déversé presque 10 milliards de dollars d’équipements militaires pour aider la coalition saoudienne. Enfin, même si les pouvoirs djiboutien et somalilandais sont à couteaux tirés pour des raisons commerciales, ils partagent la même réserve à l’égard de l’aventure militaire saoudienne et émirienne au Yémen. Face au rouleau compresseur arabe, l’installation massive de la Chine apparaît comme une aubaine salvatrice.

L’ŒIL DU CYCLONE

Depuis cinq ans, Pékin multiplie les investissements lourds à Djibouti. En juin dernier, la première base militaire chinoise y a été inaugurée alors qu’on annonce la visite du président Xi Jin Ping en mai prochain. Avant son limogeage, Rex Tillerson a fait une tournée expresse dans la région, tenant un langage très ferme à l’encontre de Djibouti. En substance, et selon plusieurs sources diplomatiques, il a tenu à peu près ce langage au président IOG : si vous continuez à tout céder au Chinois, vous nous trouverez sur votre route et nous continuerons à balkaniser la région à partir de l’Ethiopie et de la Somalie. Pour l’heure, les Etats-Unis continuent à soutenir l’Arabie saoudite et les EAU qui poursuivent leur entreprise de fragilisation de « l’Etat fédéral de Somalie », d’importantes découvertes de gisements pétroliers et gaziers ayant été réalisées en Ogaden.

Gérard Prunier encore : « on assiste à des menées impérialistes à l’ancienne, mais selon des logiques quelque peu anachroniques qui se contredisent et s’annulent. C’est ainsi, par exemple, que Washington a le plus grand mal à réagir à cette série de conflits emboîtés – et décalés – où presque toutes les parties prenantes ( Égypte, Éthiopie, Arabie saoudite, Émirats arabes) sont ses « amis ». Où sont donc les ennemis ? Mais même ceux-ci – le Soudan et l’Érythrée – sont peu menaçants… ils sont simultanément alliés à leurs « amis » ! En revanche, entre eux et pour des raisons « archaïques », ils se prennent à la gorge les uns avec les autres. Face à ces contradictions, la Chine – souvent décrite comme l’impérialisme montant dans la région – est encore plus perdue que les États-Unis et cherche, sans y parvenir, les principes d’une logique qui lui échappe. Ni les débris du maoïsme, qui sert encore un peu à Pékin par la force de l’habitude pour les rapports diplomatiques avec les pays sous-développés non asiatiques, ni le capitalisme d’État actuel n’ont de réponses préformatées pour résoudre l’imbroglio djiboutien. Il faut donc improviser – ce à quoi les États modernes, bloqués dans la triangulation du politiquement correct, du commercialement expédient et du militairement nécessaire sont mal préparés. Paradoxalement, l’implication de toutes ces puissances accroît la marge de manoeuvre des acteurs locaux, ces derniers connaissant parfaitement les contraintes avec lesquelles ils doivent composer »3.

Dans cet environnement composite – qui rappelle les Balkans d’avant 1914 ou le Croissant fertile d’après 1947 -, Djibouti fait figure d’œil du cyclone, la République portuaire pâtissant et bénéficiant à la fois de son exceptionnelle géographie de carrefour stratégique. Dans ce contexte, le président IOG fait feu de tout bois diplomatique. Dimanche dernier à New Delhi, il assistait à la clôture du premier sommet fondateur de l’Alliance solaire internationale (ASI) – imaginée par l’Inde et la France lors de la COP-21 fin 2015 -, clôturant la visite d’Emmanuel Macron. Sur la photo, IOG est placé juste derrière le président français qui barre la Une de La Nation, le premier quotidien de Djibouti.

LA FRANCE EN POSITION D’ARBITRAGE

C’est une première : le Groupe d’affaires franco-djiboutien (GAFD) s’est monté en moins de trois mois, à la vitesse d’un TGV. Deux vice-présidents : le Djiboutien Kadra Douksiett et le Français Stéphane Rémon avec, pour l’instant quelques 25 membres, 400 millions d’euros de chiffre d’affaires et un potentiel de 3000 emplois dans un contexte qui connaît 40 à 50% de chômage structurel. L’approche se veut aussi qualitative, avec plusieurs programmes de formation en direction de la jeunesse, tournés vers les nouvelles technologies ; « des formations à l’écoute et adaptées aux besoins de Djibouti », souligne l’un des chefs d’entreprise animateur du GAFD ; « face au tsunami chinois, il s’agit, notamment de diversifier l’offre portuaire ».

Fin janvier, un contrat a été signé – à hauteur de 250 millions d’euros – avec la société française Rubis-Energie pour un terminal de stockage pétrolier à Damer-Jog, entre Djibouti et le Somaliland, une nouvelle zone portuaire en pleine extension. Les deux prochaines années verront la demande énergétique tripler. Le Français Akuo-Energie a, également négocié un protocole d’un montant de 70 millions d’euros pour développer l’énergie solaire et la valorisation des espaces agricoles. Enfin, la chaîne hôtelière Onomo prévoit différentes implantations à hauteur d’une quinzaine de millions d’euros. Enfin, le leader mondial du transport maritime CMA-CGM étudie une arrivée djiboutienne en douceur, afin de ne pas mettre en péril (compte-tenu du contexte régional) ses intérêts à Dubaï ; « le transporteur marseillais ayant parfaitement compris qu’il ne peut faire l’impasse sur les énormes potentiels de l’avenir djiboutien », précise Jean-François Moulin, expert du fret maritime.

Dernièrement, les sénateurs Philippe Paul, Bernard Cazeau, Gilbert-Luc Devinaz, Hugues Saury et le conseiller Marc Schor de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, ont assisté à l’accostage du BPC Dixmude (effectuant la Mission Jeanne d’Arc 2018 de qualification des Officiers-élève de l’Ecole navale) après une visite de la base navale française. L’enjeu d’une telle visite, qui devrait annoncer la venue de la ministre de la Défense Florence Parly, est de prendre la juste mesure d’une consolidation nécessaire de la présence militaire française à Djibouti.

La rapidité d’exécution du Groupe d’affaires franco-djiboutien a valeur de symptôme, quant à l’impérieuse nécessité pour les Djiboutiens de sortir d’une quadrature du triangle EAU/Etats-Unis/Chine. Parallèlement à la base française d’Abou Dabi aux EAU, qui a davantage valeur de vitrine de nos industries de défense, celle de Djibouti prend de plus en plus d’importance en matière de besoins opérationnels stratégiques. « Dans tous les cas de figure, et lorsque la situation régionale se tend, Djibouti revient naturellement vers son plus vieux partenaire historique qui n’a jamais fait défaut », conclut un officier supérieur français en poste à Djibouti ; « l’histoire commune des deux pays se poursuit avec une France, désormais en position privilégiée d’arbitrage et d’assurance de souveraineté, si les investissements suivent et si notre présence militaire se consolide ».

Etymologiquement, djab bouti, signifie sans doute le lieu où le monstre a été vaincu ! Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
26 mars 2018

 

Source : http://prochetmoyen-orient.ch/djibouti-le-grand-jeu/

 


Djibouti : déclencheur d’une déstabilisation trans-régionale

...Par Andrew Korybko – Le 8 mars 2018


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