Le service national universel

...analyse du G2S - le 10/01/2018.

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Quelques textes en rapport avec le SNU à consulter sur ce site : 

 

Le 16/07/2017 : "Silence dans les rangs" par le Col. P. Geoffroy

Le 18/10/2017 : "Audition du CEMAT" par la COMDEF/Sénat

Le 06/12/2018 : "La Garde Nationale" - audition par la COMDEF/AN


"Sur le service national, le débat a été escamoté"

Le 20/02/2018.

OPINION - Christian Cambon, sénateur LR du Val-de-Marne et président de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat, estime que le Parlement n'a pas été suffisamment écouté sur le service national obligatoire.

Le 18 mars 2017, le futur président de la République proposait, dans un discours de campagne électorale, la mise en place d'un service national obligatoire et universel (SNU). Cette proposition, inattendue, peu préparée, voire précipitée, répondait à un objectif estimable : donner un contenu concret à l'engagement au service de la Nation, répondre à la quête de sens d'une jeunesse désorientée, en mal de repères, et renforcer la résilience de notre communauté nationale face aux défis du présent et de l'avenir.

C'est un sujet majeur pour notre pays et pour notre jeunesse. Il touchera chaque jeune, chaque famille. Sur un enjeu de cette taille, on est en droit d'attendre un riche débat d'idées. Or, où en est-on, près d'un an plus tard, sur la méthode et sur le fond?

Sur la méthode, d'abord. Elle ne manque pas d'inquiéter. Après plusieurs mois de flottement, chacun est comme figé en apesanteur, suspendu à la parole présidentielle, qui vient dessiner, par déclarations successives, ce que devrait être le futur SNU. Du côté du gouvernement, des ministres se contredisent, créant la cacophonie. Quant au Parlement, il est tout simplement mis de côté, si ce n'est court-circuité, le Président prenant la parole à la veille de la présentation d'un rapport parlementaire sur le sujet pour en contredire les conclusions! La commission de haut niveau, annoncée en octobre, qui devait permettre une forme de concertation, laisse place à un groupe de travail restreint, ne comprenant pas de parlementaires, lesquels se voient par ailleurs refuser la communication du rapport administratif commandé par le Premier ministre, dont les conclusions gênent, semble-t-il, l'exécutif.

 

Le service national universel est un projet majeur du quinquennat, qui mérite un vrai débat national, et ne saurait être réglé par des experts en petit comité

 

Pourtant, sur un tel sujet de société, le Parlement devrait être au centre du débat. Deux députées, Marianne Dubois (LR) et Emilie Guerel (LREM), ont effectué un travail de fond, réaliste, que je salue, examinant de nombreuses options. Or la publication de leur rapport, d'abord reportée – sous quelles pressions? – puis avancée, est rendue peu audible, en raison des déclarations concomitantes du président de la République…

Tout cela n'est pas sérieux. Le service national universel est un projet majeur du quinquennat, qui mérite un vrai débat national, et ne saurait être réglé par des experts en petit comité. Un projet de cette ampleur n'aboutira pas seul contre tous : contre les ministres, contre le Parlement, contre la jeunesse elle-même qui a voix au chapitre! Continuer à mettre les difficultés d'organisation et de financement – colossales – sous le tapis n'est pas digne de notre démocratie.

La cacophonie n'est pas le débat. Or le débat est indispensable : un débat parlementaire, puisque c'est au Parlement qu'il reviendra de légiférer, in fine, et un débat de société, puisque ce projet concernera tous nos concitoyens.

 

La cohésion nationale, les valeurs de l'engagement et du "service" sont au cœur de l'ADN des armées : elles auront donc nécessairement un rôle à jouer

Sur le fond, ensuite. On marche sur la tête en mettant en avant la question des moyens plutôt que celle de la finalité! Un rapport du Sénat a, dès le mois de mai dernier, mis en évidence le danger mortel pour nos armées si elles devaient porter le poids d'un projet dont l'objectif premier ne relève pas de la défense. Halte à la nostalgie du service militaire! Non seulement les moyens des armées ont fondu, mais surtout, les arguments pour la professionnalisation des armées, à l'initiative du président Jacques Chirac, n'ont rien perdu de leur bien-fondé. Le Sénat a été entendu sur ce point : le président de la République a confirmé que le SNU ne serait ni militaire, ni financé par les armées. Il s'agira, vraisemblablement, d'un service de type civique. Le Sénat veillera à ce que son financement n'ampute pas des budgets de défense déjà dimensionnés au plus juste.

Pour autant, la cohésion nationale, les valeurs de l'engagement et du "service" sont au cœur de l'ADN des armées : elles auront donc nécessairement un rôle à jouer, à côté d'autres partenaires. La contribution qui leur sera demandée devra être réaliste, soutenable, permettre la consolidation du lien armée-nation et la diffusion de l'esprit de défense, qui sont producteurs de lien social. C'est à la définition de la nature, de l'ampleur et des modalités de cette contribution des armées au projet de SNU que la Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat travaille, en vue de préconisations à paraître au printemps.

Le Sénat espère contribuer ainsi à nourrir un vrai débat de société, à la hauteur des enjeux du service national universel.

 

Source : http://www.lejdd.fr/politique/sur-le-service-national-le-debat-a-ete-escamote-3578606


Le service militaire obligatoire est une fausse bonne idée

...par le Gal. Vincent Desportes - le 19/02/2018

 

La semaine dernière, le ministre des Armées Florence Parly a affirmé que le service militaire, engagement de campagne d’Emmanuel Macron, « ne serait probablement pas obligatoire ». Mais, dimanche, Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, a déclaré de son côté qu’il était favorable à un service obligatoire. Et mardi matin, Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, annonçait que ce service « sera universel, il concernera toute la classe d’âge et il sera obligatoire ».  Le général (2s) Vincent Desportes analyse, pour Boulevard Voltaire, cet apparent imbroglio au sommet de l’État et donne son point de vue sur ce projet de service.

 

Général Desportes, nous assistons à un petit imbroglio au sommet de l’État à propos du service national universel (SNU). Le Président Macron souhaite que cette mesure soit appliquée. La ministre des Armées Florence Parly a déclaré qu’il n’y aurait aucune obligation à faire ce service. Gérard Collomb, quant à lui, a l’air de dire l’inverse. Quelle est votre position ?

 

 Deux écoles s’affrontent, l’école de l’idéologie avec le ministre de l’Intérieur et celle du réalisme avec celle de madame Parly. D’un côté, le ministre des Armées connaît désormais la situation de délabrement de l’armée française et sa difficulté à remonter en puissance. Elle a bien compris que ce projet serait – à tort, et quoi qu’on en dise – porté par les armées. Elle pense que ce n’est pas la priorité de la défense qui doit d’abord se rétablir et se restaurer pour être à la hauteur des enjeux. De l’autre, le ministre de l’Intérieur a un problème de cohésion sociale. C’est son problème. Il pense, même si je ne suis pas très sûr qu’il ait raison, que le SNU pourrait être le bon outil de reconstruction de la collectivité et de la socialisation des jeunes Français. Au fond, chacun des deux intervenants parle du siège de son ministère. L’un a un problème de défense à régler et l’autre à un problème de socialisation et de refondation de la société française.

Ce débat intervient alors même que le budget de la défense est devenu un sujet primordial dans l’actualité. Selon vous, les armées peuvent-elles supporter cet effort ?

Les propos officiels ont été clairs. Il faudra plusieurs milliards par an pour financer ce projet. Ce budget ne devrait pas être pris sur le budget de défense, et c’est le moins qu’on puisse espérer. La défense est encore très loin d’avoir les budgets nécessaires à sa remise en état. Mais ce projet pèsera sur les armées d’une façon ou d’une autre. Comme d’habitude, le ministère le plus discipliné donnera le plus. C’est donc le ministère des armées. On aura beaucoup plus de facilité à demander aux militaires de venir encadrer des jeunes qu’à l’Éducation nationale ou à la Santé.

Un nombre considérable de cadres sera donc concerné. Dans une affaire comme celle-ci, il faut un cadre pour quatre jeunes. On ne peut pas imaginer qu’il faille moins de dix à quinze mille cadres pour encadrer ce service. Si on enlève dix à quinze mille cadres à l’armée française qui est déjà surengagée, et par ailleurs la moins encadrée d’Europe, cela va porter un coup difficile aux armées.

Selon vous, ce service national universel pourrait-il être un bon outil pour rénover une cohésion sociale effectivement bien mise à mal ?

Je pense que c’est une fausse bonne idée. Il y a bien un problème de cohésion nationale. Et il y a bien un problème d’illettrisme, de santé, etc. Le service national a rempli ce rôle il y a plus de vingt ans maintenant. On pense à tort qu’il serait capable de le remplir aujourd’hui. Je ne le pense pas. Le problème n’est pas un problème militaire. Les cadres militaires ne seront pas forcément le mieux à même de régler le problème. Tous les militaires sont des éducateurs par profession et sont, de fait, mieux placés que d’autres pour faire cela. Mais est-ce bien à eux de le faire ? Si c’est à eux de le faire et s’ils sont les mieux placés, ils régleront un problème qui n’est pas le leur et cela fera du tort aux capacités de défense française. Je ne pense pas que l’idée d’un service militaire soit une bonne idée. Cette idée a été lancée sans que la finalité du projet soit vraiment établie. Puisque l’objectif est encore débattu, on a bien du mal à savoir ce qu’on en attend vraiment et comment on va le faire.

 

Général (2s) Vincent DESPORTES

Source : https://www.asafrance.fr/item/le-porte-drapeau.html


Service national universel : Macron en marche forcée

Le 19/02/2018.

Le chef de l'État veut remettre sur les rails son projet de service obligatoire, qui était un engagement de campagne. Jusqu'à présent, la confusion règne...

À part le président de la République – et encore ! –, personne ne sait vraiment ce qu'il a en tête s'agissant du service national universel (SNU). Ainsi, les dix derniers jours ont été marqués par une incroyable cacophonie. La ministre des Armées Florence Parly a ouvert le bal en déclarant le 9 février que le futur SNU « n'aura probablement pas un caractère obligatoire, au sens où les gendarmes viendraient rechercher le réfractaire, mais ce sera un service qu'on cherchera à rendre attractif pour les jeunes afin qu'ils soient incités à le réaliser, à la fois pour eux-mêmes, pour ce qu'ils y apprendront et aussi pour ce qu'ils pourront donner aux autres ». Déclaration logique dans la bouche d'une ministre qui sait à quel point ce projet crispe les armées. Deux jours plus tard, le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb est désigné volontaire pour corriger le tir de sa collègue : « En indiquant pas obligatoire, la ministre a voulu dire pas punitif : elle n'a pas remis en cause sa vocation universelle, c'est-à-dire ayant vocation à concerner tous les jeunes. » Obligatoire, donc…

Dans le rapport d'information de l'Assemblée nationale sur le SNU, présenté avec une semaine d'avance le 14 février et dont Le Monde a publié la veille les conclusions, les députées Marianne Dubois (LR) et Émilie Guérel (LREM) proposent un service étalé dans le temps, sous la forme d'un « parcours citoyen en trois étapes », franchies entre 11 et 25 ans. Tout d'abord, au sein du collège, entre 11 et 16 ans, « un enseignement moral et civique renforcé » ainsi qu'« une semaine annuelle de la défense et de la citoyenneté (obligatoire) ». À 16 ans « un rite de passage » se substituerait à l'actuelle Journée de défense et de citoyenneté (JDC), soit durant une semaine en internat pendant les vacances scolaires, soit pendant une semaine dans le monde associatif. Et finalement, entre 16 et 25 ans serait prévue « une incitation à l'engagement, facultative, dans des dispositifs éprouvés : service civique, garde nationale, engagement associatif... » Mais les parlementaires estiment avoir travaillé dans de très mauvaises conditions ! Et elles sont furieuses…

« Mépris du Parlement »

Le rapport des deux parlementaires ne plaisant pas à l'Élysée, tout a été fait pour les gêner. Matignon a même refusé de leur communiquer le texte d'un autre rapport commandé en septembre à cinq inspections générales (administration, armées, finances, éducation, jeunesse et sports), qui se sont montrées très hostiles au SNU, à en croire les extraits publiés par Les Échos le 4 février. Selon le journal, la conclusion du document est assassine : « Les positions exprimées à ce jour sur le service universel d'un mois font ressortir d'importantes réserves tenant à la fois au caractère obligatoire de ce service, à l'importance des moyens matériels et humains à mobiliser pour accueillir et encadrer toute une classe d'âge, pendant plusieurs semaines, aux doutes exprimés sur la possibilité d'entretenir un résultat significatif, en un mois, au regard des objectifs affichés. » Furieuse, la députée Marianne Dubois a lancé en public à Jean-Jacques Bridey, président de la commission de la Défense de l'Assemblée : « On nous a mis des bâtons dans les roues. Il y a d'abord eu le fameux rapport inter-inspections (…) dont nous n'avons pas pu lire la moindre ligne. Il ne s'agit pas d'un mépris de l'opposition, puisque vous l'aviez vous-même demandé, monsieur le président, sans plus de succès. Il s'agit donc globalement d'un mépris du Parlement. »

Reçu dans la soirée du 13 février par l'Association de la presse présidentielleEmmanuel Macron est monté au créneau pour défendre son projet en plaisantant sur les réticences perceptibles dans l'ensemble des administrations civiles et militaires : « Je n'ai pas le sentiment qu'on ait voulu donner dans la clarté. » Et d'ajouter : « Ce service n'est pas un service militaire, même si j'ai souhaité qu'on puisse y prévoir l'ouverture à la chose militaire, c'est pour cela qu'il est national, et il est universel parce que je souhaite qu'il puisse être obligatoire. Sa forme pourra aussi être civique. L'idée n'est pas que ça dure un an, je pense qu'aujourd'hui, c'est autour du trimestre que les gens sont en train de réfléchir (...). La partie obligatoire elle-même n'est pas encore finalisée, mais je pense que ce sera entre trois et six mois. » Tout en récusant l'idée d'un « service militaire à l'ancienne où il faut loger des gens pendant un temps donné loin de leur famille », le président a poursuivi : « cela aura un coût, je ne pense pas qu'il soit prohibitif », avant de conclure : « en termes de cohésion nationale, ça sera un vrai élément de transformation ».

Un général à la tête de la commission

Promis depuis quelques semaines, le groupe de travail chargé de mettre en musique le projet d'Emmanuel Macron a été dévoilé le 16 février et réuni le même jour à l'Élysée. Que l'on ne s'y trompe pas : ce groupe de sept personnes aura pour fonction de donner au président des arguments sur un projet irréalisable à ce jour, si l'on ne tient compte que des éléments rendus publics par Emmanuel Macron. À ce stade, rassembler entre 600 000 et 800 000 jeunes d'une classe d'âge, pour une période obligatoire de 3 trois à 6 mois et pour un coût « non prohibitif », c'est dans le meilleur des cas une gageure…

Laissant penser que les armées seront beaucoup plus impliquées que ce qui avait été annoncé jusqu'à présent, la présidence du groupe de travail a été confiée au général de brigade (bientôt général de division) Daniel Ménaouine, qui fut notamment chef d'état-major de la Minusma au Mali. Nommé le 1er septembre dernier général « adjoint cohérence » du général commandant des forces terrestres, il a été affecté le 14 février comme chargé de mission au secrétariat général pour l'administration. À ses côtés siégeront six personnes aux profils originaux, qui vont devoir définir les contours de l'usine à gaz :

Juliette Méadel, ancienne secrétaire d'État à l'Aide aux victimes (de février 2016 à mai 2017), fervent soutien d'un service civique obligatoire, idée reprise dans le programme de Manuel Valls pour la primaire socialiste ;

Thierry Tuot, ancien directeur général du Fonds d'action sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles, auteur en 2013 d'un rapport sur la refondation de la politique d'intégration ;

Kléber Arhoul, préfet, est depuis octobre 2015 le coordinateur national pour l'accueil des migrants en France ;

Emmanuelle Pérès est depuis 2011 déléguée générale de la Fédération de la formation professionnelle ;

Guy Lavocat, passé par l'école de management de Saint-Cyr, explique sur le site de son entreprise avoir contribué à la création d'une école spécialisée dans les ressources humaines pour l'armée afghane et au projet de création d'une école de Saint-Cyr au Qatar.

Marion Chapulut est présidente de CitizenCorps, une association fondée en 2015 qui veut « permettre aux adolescents de prendre confiance en eux et en leur capacité à changer les choses », en « mêlant approches éducatives hors des murs de l'école et pratiques ludiques, sportives et artistiques » pour proposer « une approche inspirante et nouvelle à la jeune génération

 

Source : http://www.lepoint.fr/editos-du-point/jean-guisnel/service-national-universel-macron-en-marche-forcee-19-02-2018-2196064_53.php


Le Service bordel...!

...par le Col. Michel Goya - le 16/02/2018.

Dans les débats en cours sur le « nouveau service national », on oublie souvent un paramètre essentiel : l’ancien service universel et obligatoire n’a jamais été conçu pour « faire du bien aux jeunes » mais pour servir la nation toute entière. Les citoyens romains ne se réunissaient pas en légions ou les soldats de la 1ère République en demi-brigades pour « créer du lien », « apprendre le vivre ensemble » ou « se brasser » mais bien pour défendre la cité ou la Patrie en danger. Ce n’est que secondairement, en France sous la IIIe République, que l’on s’est préoccupé de donner plus de « contenu » à ce temps obligatoire passé sous les armes. 

N’oublions pas que jusqu’à la loi de 1905 le service n’a été obligatoire que pour certains, concrètement des hommes tirés au sort qui ne pouvaient s’en exempter en payant. Ces « mauvais numéros » venaient de la « France d’en bas », ils étaient peu éduqués et par principe peu motivés pour faire une carrière militaire de trois à sept ans selon les époques. On considérait donc qu’on ne pouvait en faire « quelque chose » qu’en les « dressant » (le terme est d’époque) longuement et en les surveillant constamment. Ce n’était pas sans vertu. On ne va pas ensemble au combat sans un minimum de confiance en soi, de cohésion et d’esprit de corps. Les troupes de semi-professionnels du Second Empire se sont souvent battues avec un grand courage mais ce n’était pas suffisant.

Les choses commencent à changer à la fin du siècle. Par obligation tactique d'abord : les armes modernes font que le soldat, qui est principalement un fantassin, se retrouve de plus en plus isolé sur le champ de bataille. Il faut donc qu’il ait en lui une motivation forte pour combattre alors qu’il n’est plus forcément surveillé. Outre les vertus minimales de tout soldat on va donc s’efforcer de lui inculquer des valeurs comme celle du sacrifice au bénéfice de l’intérêt commun. On appellera cela les « baïonnettes intelligentes ». 

C’est une obligation stratégique ensuite. La Prusse et ses alliés, aux armées organisées selon le principe du service obligatoire, ont écrasé l’armée du Second Empire en un seul mois de 1870. Face à cette menace extérieure la Patrie était en danger mortel en permanence, et il n’était d’autre solution que de « mobiliser en masse ». C’est ainsi que l’on est arrivé au service universel et obligatoire en 1905, avec cette correspondance entre citoyens d’alors (sans les femmes et les militaires, à qui le droit de vote est enlevé jusqu'en 1945) et défenseurs de la Patrie. 
 
On s'est trouvé ainsi avec un système qui combinait les avantages du système antique citoyen = défenseur, c’est-à-dire principalement la masse à bas coût, et du système professionnel avec une force permanente d’active constituée de soldats qui effectuent deux (puis trois à partir de 1913) ans de service, durée jugée (largement à tort mais c’est un héritage de l’époque du dressage) minimale pour former un combattant acceptable. Avec réticence, la République a reconstitué aussi une force conséquente de professionnels pour les affaires lointaines, à la place des conscrits qui y mouraient de maladies (15 000 lors de l’expédition de Madagascar en 1894) et là où ils étaient moins susceptibles de fomenter un coup d’Etat (mais on les fera revenir en France pour mourir quand même). Au total, la France disposait en 1914 d’une armée permanente de plus de 700 000 hommes et d’au moins quatre millions de réservistes. Le conscrit était là pour servir la nation et, parce que c’est indissociable, il était formé aussi à la citoyenneté et au « faire France » (ce qu’on appellait « patriotisme » à l’époque).  

Il ne faut pas imaginer que tout cela s’est imposé facilement, ni que cela a réussi parfaitement. C’est plutôt l’antimilitarisme qui s'est développé à l’époque de la mise en place du service universel d’autant plus que celui-ci coïncidait avec l’emploi des forces armées dans des missions de sécurité intérieure (il est vrai surtout des missions de répression). Des gens qui pouvaient publier vivaient désormais dans les casernes et y ont décrit un univers entre celui prôné par le capitaine Lyautey dans son « rôle social de l’officier » et celui du soldat « juste milieu entre l’homme et la chose ». Pour autant la chose était globalement acceptée, et de plus en plus avec le temps, car il y avait une menace majeure à nos frontières. Le mal était considéré comme nécessaire.

Faisons un petit bond dans le temps. En 1965, innovation majeure, la notion de service est élargie et celui-ci devient « national », incluant le service militaire mais aussi désormais la coopération, l’aide technique dans les DOM-TOM, puis dans la gendarmerie, la police nationale  et la sécurité civile. Autrement dit, la notion de service à la nation ne passe plus par le seul service des armes mais par celui de l’Etat, potentiellement dans toutes ses composantes. Il faut surtout noter que l’on a commencé à déconnecter ainsi la notion de service de celle de réponse à une menace militaire. 

Dans les faits, cet élargissement existe aussi parce que la composante « capital » des armées prend le dessus sur le « travail » et qu’on ne sait plus très bien dans les corps de troupe quoi faire de 400 000 jeunes hommes. On cherche donc des formes de substitution jusqu’à même un étrange service national en entreprises privées. Il est vrai que le service militaire n’est pas non plus extraordinairement populaire à l’époque (les armes c’est mal, le patriotisme c’est ringard, on a autre chose à faire, etc.) et beaucoup, dont des défenseurs actuels du SNU, s’efforcent d’y échapper ou tout au moins d’en effectuer un le moins pénible possible. 

Quand on s’aperçoit qu’un impôt n’est plus universel car beaucoup y échappent par l’évasion, l’acceptation (et la productivité) de cet impôt s’effondre. Pour empêcher cette évasion, il n’y a guère d’autre solution que la « possibilité du gendarme », pour paraphraser Florence Parly, qui semble l’exclure du nouveau projet. S’il n’y a pas de gendarme, il y aura forcément des resquilleurs en nombre croissant jusqu’au moment où celui qui paiera encore cet impôt se verra comme un « pigeon ». Obligation implique donc coercition, ce qui là encore n’apparaît guère dans les débats en cours. Que risquera concrètement celui qui refusera d’effectuer ce nouveau service ? Fera-t-il de la prison alors qu’il refuse un travail forcé ? Devra-t-il payer une amende comme à l’époque du tirage au sort ? 

L’ancien service s’est effondré avec une étonnante rapidité avec la fin de la guerre froide. Le refus d’engager des soldats appelés pendant la guerre du Golfe a consacré la jurisprudence Madagascar (malgré les progrès de la médecine tropicale). La fin de l’URSS a consacré de la même façon qu’il n’y aurait pas d’engagement de conscrits aux frontières avant longtemps (mais combien de temps ?). Dans ces conditions, personne n’a vraiment défendu le maintien d'un service militaire devenue peu utile malgré ses vertus supposées et les attentats islamistes de 1995 ou les troubles au « vivre ensemble » déjà largement constatés. 

On notera au passage que si la raison première du service militaire avait disparu, celle des autres formes de service national perdurait quand même, puisque l'action de l’Etat est permanente. Ces autres formes se sont pourtant évanouies également. Bien entendu avec la fin de la forme active de service a disparu aussi celle de réserve, celle-ci étant réduite en volume de plus de 98 %. Ce déballonnement rapide a montré combien tous les discours sur les valeurs étaient finalement faibles devant le désir d’échapper à la charge du service et celui de faire des petites économies sur le service public. A cette époque notre élite de « premiers de cordée » était plutôt la première sur le drap noué qui permettait de s'échapper de la prison. 

Voilà donc revenu l’idée de service universel (dont on rappellera qu’il a été présenté initialement comme « militaire »). Fort bien mais pour quoi faire ? Rappelons encore une fois que le service a été conçu comme un moyen permettant de développer les ressources de l’Etat, non pas par une taxe supplémentaire mais par un don de temps de travail (et parfois un don de vie). Remettre en place un service ne peut donc se concevoir que pour aider l’Etat dans ses missions premières. Or, il se trouve effectivement qu’il en a bien besoin. L’effort consacré à ces missions premières, les quatre ministères régaliens, est passé de 4,5 % du PIB au moment de la suspension du service à 2,8 % aujourd’hui. Il n’y a pas de lien mais considérons que pour le même effort (faible, n’en déplaise aux pourfendeurs de l’affreuse dépense publique), le maintien du service national aurait peut-être permis de faire plus. En d’autres termes, le service universel n’est acceptable que s’il apporte plus à la nation qu’il ne lui retire de ressources. 

Ces ressources nécessaires, et qui manqueront donc directement à l’Etat ou indirectement par tout ce que les appelés ne créeront pas pendant leur service, peuvent difficilement être anticipées précisément mais elles se chiffrent en milliards d’euros. Il faut donc que le bénéfice pour la nation, encore moins mesurable, aille au-delà de cet investissement énorme. Le SNU ne peut être utile qu’en engageant massivement les 800 000 jeunes d’une classe d’âge dans tous les services de l’Etat ou les associations d’utilité publique. Il ne peut être utile que si on y dépasse le stade de l’apprentissage, qui est un investissement (et donc un affaiblissement momentanée) de la structure d’accueil, pour celui du retour de cet investissement par un travail utile et immédiat mais aussi potentiel et futur. Un service ne sera utile enfin à la nation que s’il est aussi rentable sur la durée, autrement dit avec une réserve que l’on pourra solliciter en cas de besoin, sur le modèle des pompiers volontaires par exemple ou des, désormais rares, réserves militaires. 

On aura alors, et seulement alors, quelque chose d’à la fois utile pour la nation et d’acceptable pour les finances publiques (à condition de dépasser le bout du nez budgétaire). On s’apercevra ensuite qu’effectivement cela entraîne quelques bienfaits pour la formation de nos citoyens. On s’apercevra aussi que si le moi narratif de beaucoup enjolivera les choses quelques années plus tard, ce service sera d'abord ressenti comme une charge et que beaucoup essaieront d’y échapper. Si rien n’est prévu pour dissuader cette tentation, rien n’empêchera le délitement du système.

A partir du moment où il est obligatoire un service est forcément un « mal nécessaire ». Il ne peut être légitime et donc durable que tant que le « nécessaire » l’emporte sur le « mal ».


Source : https://lavoiedelepee.blogspot.fr/2018/02/le-service-bordel.html


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