Le coup de gueule suite à l'émission "Cellule de crise"

...par Jean-Christophe Notin - le 09/10/2016

 

Ecrivain, historien et romancier français.

Biographie

Après des études scientifiques (ingénieur des Mines de Paris), il décide de se consacrer à l'écriture, avec un intérêt particulier pour l'histoire militaire et politique du xxe siècle.

Depuis 2005, Jean-Christophe Notin collabore régulièrement avec l'hebdomadaire L'Express1,2.

 

 Voir la présentation de son livre : La guerre de la France au Mali.



France 2 a diffusé dimanche soir l’émission Cellule de crise, présentée par David Pujadas et consacrée à la guerre du Mali.  Jean-Christophe Notin, auteur du livre de référence sur le sujet (La guerre de la France au Mali  Tallandier 2014) et de deux documentaires télévisés pour France 2 (Pour Envoyé spécial et Infrarouges), a vu l’émission. Il n’a pas vraiment apprécié le contenu, regrettant notamment l’ignorance du rôle de la DGSE. Voici sa réaction : 

 

« Admettons-le d’emblée : si je me permets de commenter la Cellule de crise , c’est forcément sous le coup de la prétention. Même après 250 interviews d’acteurs, près de mille pages écrites et deux documentaires, nul ne saurait prétendre tout savoir. D’ailleurs, l’équipe de l’émission a su très justement me le rappeler à sa manière en ne jugeant pas nécessaire de me consulter. Une grande leçon d’humilité dont je la remercie. Voici donc, en quatre illustrations, un modèle d’enquête, magnifiquement sourcée auprès d’une bonne quinzaine de témoins, dénuée de toute arrière-pensée, politique ou autre...

 

Le premier est le témoignage de ce touareg « révélant pour la toute première fois » la coopération du MNLA avec les Forces Spéciales françaises : grâce à Cellule de crise, je vais informer de ce pas mon éditeur Tallandier que les trente ou quarante pages qui en font état dans le livre que nous avons publié en 2014 sont écrites en tamasheq, la langue des touaregs, ce qui les rend honteusement illisibles à mes compatriotes…

 

Justement, le tamasheq. Il est à la base de la deuxième révélation choc de cette  Cellule de crise : la mort d’Abou Zeid, leader d’AQMI. La plupart des acteurs les mieux informés convergeaient jusqu’alors pour penser qu’il a été tué le 22 février 2013, à l’est de l’Ametettai. Eh bien, non !  Cellule de crise  reconstitue à merveille une interception téléphonique pour statuer, sans la moindre hésitation, sur le fait que la mort est survenue cinq jours plus tard, à l’ouest de l’Ametettai. Et elle a raison de ne pas prêter attention au fait qu’Abou Zeid se serait alors vraisemblablement exprimé en tamasheq, une langue qu’il ne parlait pas, et que les prélèvements ADN ont été effectués le 22…

 

Troisième révélation, et on monte en gamme : les forces spéciales ont attaqué le 11 janvier 2013 plusieurs heures avant d’y être officiellement autorisées, soit en début d’après-midi. A l’appui, « cellule de crise » a trouvé « la » perle rare, « le » témoin vraiment indiscutable dans le fracas de la guerre naissante : un berger malien... Lequel, dans sa grande science militaire, malgré la pluie de roquettes, a enfin identifié la nationalité des deux hélicoptères qui, effectivement, ont attaqué Konna le matin du 11 janvier comme toute la presse l’avait déjà relaté à l’époque… Je suis sûr que les forces spéciales ont été ravies d’apprendre hier soir que leur parc d’hélicoptères comptait en fait deux Mi-24 de conception soviétique, propriétés de l’armée malienne, pilotés, chose rare en Afrique, par des Maliens, sans aucun officier du 4e RHFS à leurs côtés, qu’elles n’ont toujours pas récupérés…

 

Mais il faut avouer qu’il est une révélation, la dernière, qui, elle, touche vraiment au sublime : en 90 minutes, cellule de crise  a réussi à ne citer le mot « DGSE » qu’à deux reprises, dont une pour relater le « fiasco » de l’opération de sauvetage de Denis Allex… A brûle-pourpoint, on pourrait être tenté de penser que c’est un peu comme si France 2 avait diffusé  "Intouchables"  en coupant le rôle d’Omar Sy. Mais non. Le suivi des groupes djihadistes depuis une quinzaine d’années avant Serval, la localisation des « 60 cibles » détruites par la chasse française juste après son déclenchement, la recherche des otages, la traque des « HTV » [sic, au lieu de HVT] : tout cela, nous avons enfin appris que la DGSE n’en était nullement responsable !

 

Mal avisé, j’avais eu l’outrecuidance d’écrire que c’est essentiellement sur la base des analyses pures de ce service de renseignement que le président de la République (très bien conseillé de son côté par le ministre de la Défense, au rôle premier dans toute cette opération) avait viré sa cuti – laquelle lui dictait de longue date de ne surtout pas mettre un brodequin français au Mali. Je pensais, en effet, pour les avoir très longuement recherchées, qu’il n’existait nulle preuve formelle « des » colonnes de djihadistes déferlant vers le sud – comme elles avaient alors été présentées au grand public.  

Cellule de crise  nous apprend enfin que « la » colonne, « 70 pick-up », indifférents aux satellites, drones et avions dont AQMI & Co ignoraient naturellement l’utilisation par leurs ennemis, a bel et bien été aperçue. Et par souci de ne pas trop en faire, elle a eu la délicatesse de ne pas nous en fournir les clichés…

 

Merci donc à Cellule de crise de nous avoir fait prendre conscience, en ces temps de disette budgétaire, que 650 millions d’euros, au moins, pourraient être économisés chaque année en supprimant la DGSE puisque, décidément, celle-ci ne sert pas à grand-chose. A chaque prochain conflit, il suffira, comme l’émission nous l’a enseigné, qu’un C-130 parte survoler le théâtre pour que le locataire de l’Elysée se décide à employer des troupes françaises dans ce qu’il appelle, après George Bush, la « guerre contre le terrorisme ».

 

Au final, un observateur impartial pourrait s’étonner du fait que France 2 choisisse de diffuser un nouveau documentaire sur ce sujet, moins d’un an après celui que nous avions réalisé avec l’ami Martin Blanchard, avec peu ou prou le même titre, le même séquençage, les mêmes témoins et les mêmes images d’illustration. Alors lui faudrait-il juste noter que les commentaires, eux, ont changé, présentant sous un jour différent l’opération Serval qui restera vraisemblablement comme la seule grande réussite de ce quinquennat finissant... Mais ce ne serait là que vile suggestion d’un observateur prétentieux… »

 

Jean-Christophe NOTIN


...Une rediffusion "retravaillée" qui vient à point nommé...N'oublions pas que nous sommes en campagne électorale (même si ce n'est pas officiel) et que tout doit être porté au crédit de l'Hôte de l'Elysée...Donc, on "bidonne", on travesti la vérité, on maquille, on magouille...une vieille habitude ! JMR


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