La Turquie en Syrie ou "la danse des sept voiles" d'Ankara


Par Caroline Galactéros - 31/08/2016.

 

Docteur en Science politique, ancien auditeur de l'IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l'éthique à l'Ecole de Guerre et à HEC.

 

Colonel de réserve, elle dirige aujourd'hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique "Etat d'esprit, esprit d'Etat" au Point.fr.

Elle a publié "Manières du monde. Manières de guerre" (éd. Nuvis, 2013) et "Guerre, Technologie et société" (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014).

 

Polémologue, spécialiste de géopolitique et d'intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d'aujourd'hui.



   

     S'il n'y avait point tant de sacrifiés et de drames ici et là-bas, si l'on pouvait même cyniquement espérer échapper au pire en nos contrées occidentales en se contentant d'observer et de disséquer le chaos du Levant, on oserait admirer l'opportunisme et la subtilité grandissantes des jeux d'acteurs au Moyen-Orient. L'entrée des chars turcs en Syrie ne fait pourtant que repousser encore l'horizon d'un dénouement acceptable du martyre de cet État sacrifié sur l'autel de nos fantasmes politiques. Tandis que l'on joue périodiquement, à Genève et « pour la galerie » – c'est-à-dire pour l'opinion publique occidentale – une pièce diplomatique interminable, l'affrontement des ambitions régionales et globales entre acteurs de poids se densifie.

Après « un coup dans le coup » de haute volée et une remise au pas de la société et de l'appareil d'État turcs au nom de la démocratie (!) dans un assourdissant silence européen, le président Erdogan (LIRE notre dossier :J usqu'où ira Erdogan ?) passe à l'offensive et se replace au centre du jeu syrien comme game changer, en déployant un activisme politico-militaire tous azimuts, sorte de « danse des sept voiles » étourdissante avec enchères pharaoniques et fausse soumission au plus offrant.

 

Cette sarabande diabolique lui permet très habilement de :

- Rentabiliser au maximum son statut de deuxième armée de l'Otan et d'allié du Flanc sud de l'Alliance dont Washington ne peut se passer, dans son affrontement global avec Moscou et dans son jeu régional de neutralisation croisée entre Téhéran et les monarchies sunnites. Un jeu d'apprenti sorcier dont les Syriens, les Irakiens, les Yéménites, les Libyens font les frais… et demain peut-être les Libanais. Le Liban, ce trésor d'équilibre confessionnel et communautaire, où nous, Français, comptions vraiment – comme d'ailleurs dans d'autres pays amis – et que nous avons abandonné aux convoitises et cabales de ses voisins.

 

- Contraindre les Américains à le soutenir dans son offensive antikurde, quitte pour Washington, à lâcher ses courageux « alliés » contre Daech, par hantise d'un rapprochement durable d'Ankara avec Moscou, Damas et Téhéran. Le renforcement de cet axe pourrait en effet déséquilibrer un rapport de force militaire déjà au point de bascule entre ce trio résilient face à l'onde de choc djihadiste et la « coalition occidentale » – qui œuvre de facto pour Washington et les monarchies pétrolières sunnites (en alliance avec Israël qui veut lui aussi contrer la renaissance iranienne) et entend toujours faire basculer la Syrie dans son escarcelle quitte à la livrer à un démembrement sanglant.

Pour cela, l'Amérique semble donc prête à sacrifier le pion kurde, au moins à court terme, après l'avoir aidé à défaire le régime syrien à Hassaké ou l'avoir appuyé pour la reprise de Manbij ou de Kobane. De hauts faits militaires inacceptables pour Erdogan qui craint l'établissement d'une région kurde autonome en Syrie et la rupture des canaux de coopération avec l'État islamique. L'annonce de la volonté turque de frapper le califat doit d'ailleurs être prise avec une grande prudence…

 

Dans cette manœuvre à multiples entrées, la Russie n'est pas moins opportuniste qui, après avoir cherché à « retourner » les Kurdes syriens, est prête à laisser Ankara enterrer leur rêve autonomiste désormais catalyseur d'une convergence tactique entre Moscou, Téhéran, Ankara et Damas. La bataille de Jarablous doit se lire à cette aune. Mais les enjeux locaux pour Moscou (et Damas) demeurent la reprise d'Alep aux insurgés, soutenus dès l'origine par les Américains et les Français notamment, et la consolidation d'une présence politique et sécuritaire de Moscou à long terme, qui contrecarrera la course au chaos américaine et permettra au président Poutine de pousser ses feux en matière énergétique. D'où la reprise du projet TurkishStream depuis la spectaculaire réconciliation Moscou-Ankara, et surtout la toute récente visite du numéro deux des services de renseignements turcs à Damas, le président Erdogan étant trop heureux d'obtenir son entrée militaire en Syrie au prix d'une « allégeance » à la coalition « occidentale ». Une visite discrète mais qui n'a pas échappé à Joe Biden, accouru ventre à terre à Ankara comme on va à Canossa…

 

Le problème demeure toutefois que cette « occidentalité » sert les intérêts de puissance des monarchies sunnites dont l'idéologie gangrène nos sociétés… Enfin, Moscou, qui a pu opérer militairement depuis l'Iran, montre son positionnement incontournable dans la région mais n'en conserve pas moins une vision très pragmatique et froide de ses alliances et rapprochements. L'objectif ultime demeure de forcer les Américains à un nouveau partage plus équilibré du monde et de veiller à ce qu'aucune puissance ne prenne le leadership régional.

Tout ce savant édifice ne peut tenir que si chacun sait ne pas aller trop loin. Les Russes peuvent demander à Assad de tolérer une incursion militaire turque sur son territoire (d'autant mieux que le président Erdogan a convenu que son homologue syrien devait faire partie de toute solution politique)... tant que cela ne gêne pas leurs propres opérations militaires.

Quant à savoir si Washington veut véritablement en finir avec sa créature daechienne, rien n'est encore sûr… Il est probable que ses avatars type al-Nosra ou ses succédanés, demeureront les munitions durables d'un conflit entretenu en Syrie comme en Irak, jusqu'à ce que Washington ne décide d'une voie à suivre et n'accélère le jeu. Autrement dit jusqu'aux élections américaines dont l'issue demeure incertaine.

 

Bref, nous sommes dans un entre-deux sanglant, où chacun pousse ses feux et tente de faire bouger à la marge ses positions en prévision du jour J, celui de la véritable négociation – qui ne sera que la traduction politique d'un rapport de force militaire local et d'un rapport de force politique global, le fameux « nouvel ordre international » en gestation.

Quoi qu'il en soit, le moins que l'on puisse dire est que la lutte contre Daech ne semble prioritaire ou impérative à personne.

 

Si l'on prend un peu de hauteur, on doit admettre que Moscou a su brillamment exploiter le vacillement de l'alliance américano-turque lors du putsch manqué de juillet, en ouvrant ses bras magnanimes au néo-Sultan sur ses thèmes favoris du « respect de la légalité internationale » et de la « non-ingérence dans les affaires intérieures d'un État », permettant ainsi à l'Ottoman de faire chanter l'Occident tout en ranimant au passage, indirectement, la rivalité irano-turque …

 

Les États-Unis, eux, confortent l'axe sunnite au prétexte – c'est un comble – de combattre Daech qui en est l'émanation.

Bachar el-Assad, enfin, se sait l'otage précieux de ces jeux d'alliances. On ne tient à lui que pour cela et le président syrien entend monnayer son acquiescement contraint à ce qui se passe sur son territoire. « Faire de nécessité vertu en somme », et poursuivre la reconquête territoriale.

Ainsi, dans cette marche du monde chaotique, tout parait différent et nouveau, alors même que rien ne change. On voudrait croire que le monde qui compte et qui avance (i.e l'Occident toujours convaincu de sa préséance politique et morale) se ligue enfin dans un partage des rôles intelligent contre une barbarie insoutenable menaçant la civilisation occidentale. Dans les faits, on observe plutôt la permanence des arrière-pensées et des doubles jeux aux dépens des peuples là-bas… et ici désormais.

 

Une duplicité, une indifférence profonde qui traduisent une inconscience confondante devant la menace de submersion culturelle et un cynisme total face aux motivations ultimes de nos interventions.

Car qui est finalement « le proxy » de qui ? Les Saoudiens, les Qataris, les Français et les autres sont-ils les supplétifs de Washington dans sa confrontation globale avec Moscou et à terme avec Pékin ? Même la Chine en effet cherche à s'immiscer dans ce jeu cynique, masqué par la sauvagerie spectaculaire de l'EI et l'intrication en abîme des groupes terroristes rivaux.

Pékin aussi veut trouver une place à sa mesure dans le nouveau désordre mondial. Il le fait à petits pas et de manière discrète, selon la multiséculaire « tactique du voleur chinois », en protestant de sa neutralité et de sa volonté de médiation. Mais il devient chaque jour plus clair, en Afghanistan, dans la Corne de l'Afrique (Djibouti), évidemment en Mer de Chine méridionale et désormais au Moyen-Orient, que la posture chinoise est celle d'une projection de puissance, de préservation de ses intérêts économiques et énergétiques et d'expansion de son influence politique.

 

Ou bien serait-ce Washington, Paris et quelques autres affidés européens qui en fait se battraient en Syrie et en Libye contre l'influence renaissante de l'Iran et pour le compte des monarchies pétrolières bien plus que contre leur créature commune, cet État islamique qu'on a étrangement laissé prospérer et que l'on veut remettre dans sa boîte sans doute pour le remplacer par un nouvel épouvantail ? Le Califat semble avoir pour fonction de susciter une terreur populaire planétaire, de coaliser contre lui des forces tout en permettant d'entretenir un chaos régional.

 

Enfin, tandis que le jeu international s'est « multipolarisé » et singulièrement ouvert, que tous les grands acteurs se démènent pour optimiser leur capacité de nuisance au plan global et régional, l'Europe, une fois encore, reste introuvable et la France ne travaille toujours pas pour ses intérêts propres, qu'elle a d'ailleurs même renoncé à identifier…

Ainsi s'épanouit un nouveau « Grand Jeu » qui rejette aux marges de l'insignifiance nos utopies postmodernes d'un monde en marche vers la compréhension, le partage et la paix.

Le fracas des armes, le choc des projets de puissance ne sont plus escamotables. La question est : voulons-nous « en être » ou rester à jamais spectateurs – c'est-à-dire proies de ces « Autres » qui nous utilisent tout en nous méprisant ?

Nous avons, en Europe, trop longtemps voulu « sortir de l'Histoire », déconstruire les peuples et les Nations, promouvoir des sociétés éclatées faites de zombies hébétés. Postulant les bienfaits d'une horizontalité abstraite et célébrant notre inculture comme une vertu moderne, nous confondons allègrement l'égalité et l'équivalence, la charité et la solidarité, la communication et la connaissance, la connexion et le lien, la transmission d'un héritage national charnel et la coexistence froide de communautés crispées, l'enseignement et l'assistanat social.

Les « inhéritiers » que nous fabriquons dans nos écoles dont les maîtres ont rendu l'âme et les armes au prétexte de les rendre « égaux » et « épanouis », sont des orphelins du lien social et de la Nation qu'ils ne peuvent en conséquence qu'ignorer ou haïr.

Ils ne savent plus pourquoi ils vivent. Pour consommer frénétiquement ou jouer au Pokémon Go en attendant la fin du monde ?

En crucifiant toute idée de transcendance sur l'autel de l'ultra-individualisme et de l'autogénération du sens par les individus, nous les avons dépossédés de l'aptitude à en donner un à leurs existences repues. Ils ne comprennent plus le sacrifice ni ne voient de raison de consacrer du temps à leur Patrie ou simplement aux autres, moins encore de renoncer à leurs us et coutumes sociaux et religieux pour s'assimiler à un pays unique au monde dont les élites elles-mêmes, confites en repentance, n'osent plus célébrer la spécificité ou le glorieux passé.

C'est dans ces abysses mentales, dans ces hauts fonds du renoncement et de la haine de soi comme de la nation que se nourrissent et se meuvent les monstres qui dévorent nos enfants.

Il y pousse une nouvelle transcendance dévoyée, une appartenance supranationale et spirituelle, celle qu'incarne aujourd'hui l'État islamique, et qui demain, sous un autre nom, une autre forme insupportable et pourtant tolérée, parachèvera la dilution de notre monde si riche devenu si plat. Il est à craindre que l'invocation d'une « identité heureuse » ne suffise pas à conjurer un tel péril.

 


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