Servitudes et grandeurs militaires.

par Eric Zemmour - Le 18/02/2016.


 

L'armée est sur tous les fronts, alors que ses moyens ne cessent de se réduire. 

Cri d'alarme d'un général iconoclaste en temps de guerre.

 

Quand le livre le plus lucide du moment est écrit par un militaire (1), c'est que la patrie est en danger.

 

Quand un général décrit mieux la réalité du temps présent qu'un sociologue, un psychanalyste, un philosophe ou encore un économiste, c'est qu'on a changé d'époque.

 

Le général Vincent Desportes n'écrit pas à la manière de Chateaubriand comme le général de Gaulle ; mais les avertissements qu'il lance dans son dernier livre valent bien ceux de notre grand homme à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Et risquent de connaître le même sort.

 

Le spectre des années 1930 nous hante bel et bien, mais pas comme l'entendent nos prédicateurs bien-pensants. Desportes porte le fer dans la plaie et la seule: le pacifisme. D'hier et d'aujourd'hui. Notre SDN s'appelle l'ONU ; notre esprit de Locarno s'appelle l'Europe: notre pacte Briand-Kellog s'appelle l'Otan. Notre ligne Maginot s'appelle la dissuasion nucléaire. Le temps des grandes illusions est revenu. Nous nous croyons protégés, nous ne le sommes plus. Nous nous croyons forts, nous sommes faibles. Dans les années1930, notre diplomatie offrait notre protection à la Pologne, à la Tchécoslovaquie et à leurs voisins de l'Est, tandis que notre armée adoptait une stratégie de défense du territoire national.

 

Même mortelle contradiction aujourd'hui: nos dirigeants chantent le retour de la « grande nation » en Libye, au Mali, en Centrafrique, en Afghanistan ou en Syrie, et mettent nos armées à nu. Notre budget militaire totalisait 5,4% de notre richesse nationale en 1960, à l'époque du général de Gaulle; il est encore de 3% du PIB quand Mitterrand arrive au pouvoir en 1981; il n'est plus que de 1,44% en 2015, après que Chirac, Sarkozy et Hollande eurent tous d'un même pas joyeux tiré « les dividendes de la paix » qu'avait promis Laurent Fabius après la chute du mur de Berlin. La « grande muette » par définition se tait. On peut donc la dépouiller sans qu'elle se récrie. Elle meurt en silence. Le rêve de tout politicien sans conscience.

 

En 2014, le ministère de la Défense a assumé à lui seul 60% des suppressions de postes de l'Etat. « L'Etat providence a cannibalisé l'Etat régalien. » La conséquence est simple: « On peut gagner des batailles, mais pas les guerres. » On ne finit jamais le travail, ni en Libye, ni au Mali, ni en Centrafrique. « Les premiers soldats de l'opération Serval manquaient d'eau, de tentes climatisées et de chaussures. » Ne peuvent même plus s'entraîner entre deux missions. « La défense française est devenue une défense à trous et ces trous sont devenus si grands que seuls les États-Unis peuvent les combler...Et ils ne le font que si cela correspond à leurs intérêts stratégiques. » Nous avions une fois de plus oublié la rude leçon du chancelier Bismarck: "La diplomatie sans les armes, c'est la musique sans les instruments."

 

L'analyse géostratégique de notre général est limpide: «  Le monde né de 1945 est en train de disparaître: il suppose l'Amérique et sa puissance, mais la puissance américaine est prédatrice; elle crée elle-même le désordre et son propre affaiblissement. »

La France se retrouve à l'intersection de trois mondes qui ne vivent pas dans le même espace-temps: l'Europe postmoderne est régulée par le droit et l'économie; son erreur est de croire qu'elle incarne un avenir enviable alors qu'elle est une proie enviée. 

 

L'Asie vit, elle, son époque « moderne », où les affrontements entre États-nations surarmés, États-Unis, Russie, Chine, Japon, Vietnam, etc..., rappellent l'Europe traditionnelle depuis le traité de Westphalie (1648) jusqu'à l'embrasement final de la guerre de 1914? 

Et puis, il y a le monde arabo-méditerranéen qui nous impose une violence pré moderne hors des structures westphaliennes, comme un retour aux affrontements religieux et féodaux du Moyen Age.

 

« Nous sommes entrés, non dans une guerre mondiale, mais dans une guerre mondialisée. »

Nous y entrons avec l'illusion d'avoir des alliés solides, alors que nous sommes seuls. Desportes a compris, lui, contrairement à nos dirigeants, que le soldat Ryan ne reviendrait pas nous sauver une troisième fois, car sa population a changé (Mexicains) et son marché économique a basculé vers le Pacifique. Pourtant, nous n'avons jamais été aussi dépendants de ce protecteur qui ne nous protège plus; nous imitons sa manière technologique de faire la guerre au détriment de nos immémoriales traditions militaires et sans en avoir les moyens; et alors même que l'Amérique a perdu toutes ses guerres depuis quarante ans: Vietnam, Afghanistan, Irak.

 

  Desportes brise avec éclat tous nos totems et tabous/ «  L'Otan est un piège mortel...l'Otan nous aide à gagner des batailles; elle nous prive des moyens de gagner des guerres...le rêve européen est une grande illusion. L'Europe n'a pas tué la guerre, mais elle a donné aux Français et aux Européens l'idée qu'elle était morte... L'Afrique (et son explosion démographique) sera notre avenir ou notre cauchemar. » Et plus sûrement les deux. C'est d'ailleurs le seul tabou que notre briseur d'idoles dédaigne prudemment : notre armée est engagée sur les fronts extérieurs, mais aussi sur le front intérieur. Là aussi, selon une grande tradition française qui a toujours lié guerres étrangères et guerres civiles. C'est la même guerre, mais on n'ose pas le dire. Même notre audacieux général ne prend pas le risque d'évoquer la cinquième colonne qui menace notre pays.

 

Le programme politique à titrer d'un tel ouvrage est aisé à écrire : quitter à nouveau les structures militaires de l'Otan;  retrouver notre autonomie stratégique et industrielle; renoncer aux chimères de la défense européenne, cette « illusion mortifère »; privilégier l'Etat régalien (armée, police, justice) au détriment de l'Etat-providence; porter le budget des armées à 3% de notre PIB: tout l'inverse de ce qu'on fait depuis trente ans Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande; et tout le contraire de ce qu'on continue à faire.

Tradition française: notre Cassandre aura crié, mais comme d'habitude dans le désert.

 

Eric ZEMMOUR 

 

Source : http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-d-eric-zemmour-servitudes-et-grandeurs-militaires.html


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