PETROLE : LES COULISSES DE L’ACCORD D’ALGER…

par Richard Labévière - le 10/10/2016.


 

Alger, le 5 octobre 2016.

 

Salué par l’ensemble des pays producteurs d’hydrocarbures, c’est bien un « accord historique » qui a été conclu à Alger le 28 septembre dernier. La décision des pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a pris investisseurs et observateurs par surprise. Au terme d’une réunion de près de six heures et de plusieurs semaines de tractations, l’OPEP a annoncé le retour de sa production à un niveau de 32,5 à 33 millions de barils par jour, contre 33,47 mbj en août selon l’Agence internationale de l’Energie (AIE).

 

C’est effectivement à la surprise générale que l’OPEP est parvenu à cette décision historique d’Alger, afin de réduire la production d’or noir (quelque 750 000 barils par jour) pour soutenir les prix durablement affaiblis par une offre excédentaire depuis plusieurs années. Il s’agit de la plus grosse réduction de production depuis celle décidée après la chute des cours durant la crise de 2008. « Aujourd’hui, l’OPEP vient de prendre une décision historique », s’est félicité le ministre algérien de l’Energie, Noureddine Boutarfa, « l’OPEP retrouve ainsi sa fonction de régulation du marché. C’est un rôle qu’elle avait perdue depuis plusieurs années ».

 

La concrétisation effective de l’accord d’Alger se jouera à Vienne (Autriche), à l’occasion de la prochaine réunion de l’OPEP prévue le 30 novembre prochain. « Ce faisant, l’organisation se met elle-même sciemment sous pression pour se contraindre à retrouver son rôle de gendarme de la production », nous explique Pierre Terzian1, le PDG de Pétrostratégie, « d’une part la problématique est difficile à résoudre, notamment pour ce qui est de la répartition de ce nouveau niveau de production entre les 14 pays membres de l’organisation et, d’autre part, l’échec serait catastrophique parce qu’il provoquerait une nouvelle baisse des prix du pétrole et par conséquent une crise supplémentaire aux effets destructeurs durables ».

 

En deçà d’une répartition technique des quotas de réduction, c’est bien plusieurs enjeux politiques, sinon géopolitiques qui sont en œuvre. Les incertitudes demeurent quant à plusieurs pays comme l’Irak et l’Iran dont les productions sont en phase d’augmentation depuis plusieurs années. D’autres, comme la Libye et le Nigéria sont confrontés à des problèmes politiques internes d’une extrême gravité. « La tâche sera donc extrêmement difficile », ajoute Pierre Terzian, « et c’est probablement pour cette raison que l’OPEP a voulu se contraindre en annonçant d’ores et déjà qu’elle se donnait ce seuil symbolique d’une production de 32,5 à 33 millions de barils/jour ». Mais les deux facteurs diplomatico-politiques majeurs concernent, d’une part la détérioration de la relation bilatérale Arabie saoudite/Iran et, d’autre part le rôle essentiel de la Russie non membre de l’OPEP.

 

Depuis plus de deux ans, la monarchie wahhabite est soumise à une conjoncture économique difficile doublée d’un environnement régional et international défavorable. Le pays résiste de moins en moins à l’effondrement des cours, étant obligé de puiser dans ses réserves stratégiques pour faire face à un déficit budgétaire record sans précédent. Celui-ci se monte à près de 90 milliards de dollars, les réserves ayant chuté de 560 milliards… La monarchie s’est donc imposée un plan d’austérité après avoir vécu durant des années dans une opulence dispendieuse : augmentation du prix du carburant, de l’électricité, de l’eau et des services, réductions drastiques des salaires, etc. Ses dépenses de guerre au Yémen et en Syrie aggravent dangereusement cette situation d’autant que la reconquête d’Alep par l’armée nationale syrienne sonne le glas de sa diplomatie régionale de la canonnière !

 

Dans ce contexte où sa diplomatie dicte l’agenda et la reconfiguration de l’ensemble des Proche et Moyen-Orient, la Russie pourrait être amenée à favoriser un retour à la stabilité des marchés. D’ores et déjà, plusieurs négociations sont engagées entre Moscou et les principaux pays membres de l’OPEP. Dans cette partie multilatérale, la diplomatie algérienne a joué un rôle essentiel et devrait être amenée à poursuivre sa fonction historique de facilitatrice, notamment entre Riyad et Téhéran. Toujours est-il que l’accord d’Alger qui change aujourd’hui la donne a été préparé de longue date…

 

Dès mai 2015, le président algérien Adbelaziz Bouteflika a adressé une série de messages à l’ensemble des pays de l’OPEP afin de les sensibiliser aux conséquences destructrices de cours artificiellement réduits. Dernièrement, une lettre de cinq pages a été envoyée au roi Salman d’Arabie saoudite, le président algérien jouant de sa relation d’amitié historique avec la monarchie afin de l’amener à davantage de solidarité avec les autres pays arabes. Simultanément, l’actuel président de l’Assemblée nationale algérienne Mohamed Larbi Ould Khelifa – qui fut ambassadeur d’Algérie en Iran – a fait plusieurs fois le voyage à Téhéran afin de convaincre les autorités iraniennes de venir à Alger, malgré leur volonté initiale de boycotter la rencontre.

Celle-ci s’est déroulée en deux temps. Se réunissant tous les deux ans le Forum de l’énergie a d’abord réuni quelque 600 experts dans la capitale algérienne afin de discuter des dossiers environnementaux, des énergies de substitution et des transitions énergétiques. Initialement peu enthousiaste, la ministre française de l’environnement Ségolène Royale, chargée du suivi de l’accord onusien de la COP/21, s’est finalement félicitée du niveau et du sérieux des débats d’Alger qui « auront une influence durable sur la mise en œuvre de l’accord environnemental des Nations unies, notamment à l’approche de la COP/22 qui se tiendra en novembre prochain ».

En marge du Forum s’est tenu la réunion du Conseil des pays de l’OPEP, la diplomatie algérienne ayant œuvré afin que tous les membres soient présents. Trois options étaient sur la table : 1) gel des niveaux de la production ; 2) réduction de la production ; 3) ne rien décider… Au maximum de leur production, trois pays – Nigéria, Venezuela et Angola – avaient annoncé vouloir se caler sur la position iranienne cherchant à retrouver son niveau optimum de production antérieur aux sanctions internationales. Autrement dit, une majorité de pays membres de l’OPEP se déclaraient résolument opposés à l’option 2 d’une réduction significative.

 

Lors du Forum, le « non iranien » anticipé était déjà au centre de nombreuses discussions, Téhéran prenant le risque diplomatique de se retrouver en position de porter la plus grande responsabilité d’un blocage à toute évolution, sinon d’être accusé d’affecter la fonction structurelle de régulation de l’OPEP, voire de décrédibiliser durablement l’organisation… De son côté, le premier ministre algérien Abdelmalek Sellal a rencontré la délégation iranienne à deux reprises, porteur de messages tant de l’ensemble de son gouvernement que du président Abdelaziz Bouteflika qui suivait – heure par heure – l’évolution de la négociation.

De sources autorisées, prochetmoyen-orient.ch sait que le premier ministre algérien a, ardemment milité pour que « l’OPEP retrouve tout son rôle historique de conciliation, de régulation et d’accompagnement des cours dans des contextes régionaux et internationaux extrêmement préoccupants ». Compte-tenu de la bonne relation bilatérale Alger/Téhéran, la délégation iranienne aurait reçu le signal « pour lâcher du lest », directement et conjointement du Guide de la Révolution Ali Khamenei et du président Hassan Rohani. Plusieurs hauts diplomates arabes et occidentaux ont estimé que cet accord d’Alger ouvrait des perspectives susceptibles d’influencer plusieurs autres dossiers sensibles touchant aux guerres faisant actuellement rage au Yémen et en Syrie.

 

En effet, chacun se souvient du rôle de médiation joué par l’Algérie durant la crise des otages de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran dans les années 1979/19802. Plus récemment, les médiations jouées par Alger dans les crises du Mali, du Niger, de Libye et de Tunisie témoignent de l’efficacité bénéfique de la diplomatie algérienne. Dans les coulisses du Conseil de sécurité des Nations unies, plusieurs diplomates et hauts fonctionnaires internationaux, au premier rang desquels Staffan de Mistura – représentant spécial du Secrétaire général pour la Syrie – estiment que l’Algérie pourrait jouer un rôle bénéfique dans le rééquilibrage de la relation bilatérale Arabie saoudite/Iran, verrou des conflits de Syrie et du Yémen…

Dans une région poudrière, entourée d’Etats faillis, de crises, de guerres asymétriques et de menaces terroristes récurrentes, l’Algérie est résolument un Etat-nation stable, sûr de lui, créateur de stabilités régionales et internationales. Nous aurions tort de ne pas en profiter…

 

Richard Labévière

 

1) 3 octobre 2016.

2) Ardavan Amir-Aslani : L’Âge d’or de la diplomatie algérienne. Editions du Moment, septembre 2015.

 


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