Sahel, situation et enjeux

par Antoine Valentin - le 13/04/2016.


Co-fondateur du Blog Globale Diplomatie.com,

étudiant en école de commerce et à l'IRIS SUP (institut des relations internationales et stratégiques).

Auditeur jeune de l'IHEDN (institut des hautes études de la défense nationale) et de l'IFP (Institut de formation politique). 



Réel espace de transition entre le désert saharien, au nord, et la zone soudanienne, au sud, le Sahel est une bande d’environ 5 500 kilomètres de longueur sur environ 500 kilomètres de largeur. Dans cet espace semi-désertique la saison sèche est particulièrement marquée, elle dure environ huit mois. Pour autant, le Sahel n’est pas vide : des hommes, de la végétation et des animaux occupent ce milieu difficile et particulièrement soumis aux aléas climatiques. Le Sahel est classé  parmi les régions les plus pauvres et les plus fragiles au monde. Toutefois, l’histoire du Sahel est riche, dès le XIe siècle, des empires et des royaumes puissants sont fondés (Songhaï, Kanem-Bornou, Mossi, Bambara).

Déséquilibre et fracture culturels

Le Sahel a toujours été un espace de contact privilégié entre l’Afrique de Nord et l’Afrique noire. Depuis le Moyen Âge, les multiples migrations et exodes ont progressivement bouleversé l’homogénéité ethnique et démographique de l’espace, pour le conduire à devenir une mosaïque de peuples. Un espace unique à partager entre des peuples Arabo-Berbères au Nord, et des peuples Noirs-Africains au Sud.  A partager malgré une fracture religieuse, islam au Nord, christianisme et traditions animistes plus au Sud. S’ajoute à cette équation délicate, une distinction des modes de vie, comme celle entre nomadisme ou semi-nomadisme et agriculture sédentaire.

Les peuples Arabo-Berbères, musulmans, ont longtemps pratiqué le nomadisme, c’est à dire le déplacement des troupeaux, des oasis du Nord aux zones plus humides du sud, créant par la même de vives tensions avec les peuples Noirs-Africains exploitant de façon sédentaire les terres arables du sud. Le nombre de nomades s’est effondré, passant de 10 à 15 % des populations dans les années 60 à moins  de 2% aujourd’hui.  Bon nombre des ex-nomades sont aujourd’hui devenus de semi-sédentaires, cultivant la terre tout en pratiquant un petit nomadisme sur des pâturages restreints et peu éloignés de la zone de culture. Cette situation accroît les tentions dans les campagnes. En 2012, au Burkina Faso, le Ministère de l’élevage relevait plus de 600 conflits entre éleveurs et agriculteurs.

Outre cette tension liée à des modes de vies opposés, l’histoire sépare et clive les différentes communautés. En effet, les peuples Arabo-Berbères ont longtemps pratiqué la razzia sur les villages de cultivateurs sédentaires noirs, notamment pour alimenter le trafic d’esclaves, d’abord pour leur propre utilisation mais surtout pour l’exportation vers l’Algérie, l’Égypte, les commerçants Ottoman puis les Européens. Les rancœurs liées  à cette histoire douloureuse restent, aujourd’hui encore, bien vives dans les populations.

Ces deux identités, presque insolubles, sont encore subdivisées en une myriade d’ethnies, chacune partageant une histoire propre, un dialecte, des rites et des coutumes. L’Ethnie, se subdivise quant-à-elle, en tribus, et la tribu en clans. Toutefois le marqueur tribal reste à relativiser, si les unions entre Arabo-Berbères et Noirs-Africains sont aussi mal acceptées que rares,  elles peuvent exister entre Arabes et Touaregs ou encore entre Soninké et Bambara.

De l’instabilité à la guerre contre le terrorisme

La décolonisation voit la mise en place d’Etats souverains dont les frontières englobent un ensemble de peuples hétéroclites. Les premiers dirigeants largement soutenus et appuyés par les ex-puissances coloniales voient progressivement  leurs pouvoirs remis en question à la faveur de coups d’états et de rébellions. Putsch de 1974 au Niger, putsch de Thomas Sankara en 1983, puis de Compaoré en octobre 1987, le pouvoir semble intimement lié à la force militaire et à l’autoritarisme. A tel point que le Président Français, François Mitterrand, cherche à enrayer cette dynamique. Le 20 Juin 1990, à La Baule, il annonce « il n’y a pas de développement sans démocratie et il n’y a pas de démocratie sans développement »Tournant majeur dans les relations avec l’Afrique, désormais les aides seront conditionnées à la démocratisation des régimes.  La fin du monde bipolaire (URSS-USA), les pressions toujours plus importantes du FMI et la Banque Mondiale, poussent les gouvernements non-démocratiques  à organiser dans les plus brefs délais, des élections, à autoriser le multipartisme et enfin à organiser la décentralisation. Le système politique, déjà en parti « ethnicisé » doit désormais faire face à des élections qui peuvent complètement changer la donne et renverser le pouvoir en place. Pour faire face à cette nouvelle configuration, la tribu ou l’ethnie ne suffit plus, il faut envisager des alliances inter-ethnies, une redistribution clientéliste, des thématiques politiques plus fédératrices mais aussi plus démagogues. En somme, l’application d’un mécanisme électoral ne s’est pas immédiatement accompagné d’une démocratisation des esprits et des mœurs. Ce qui relança donc le communautarisme ainsi que les revendications autonomistes. Il faudra d’ailleurs attendre les émeutes du pain en 2008 pour voir fleurir dans la zone sahélienne, les premiers embryons de société civile.

Malgré la fin de la guerre civile algérienne, ainsi que l’amnistie pour les membres du GIA en 2005, des dissidents fondent le GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat). Ils trouveront refuge dans l’immensité désertique, naviguant du sud algérien, à la Mauritanie et  le nord-Mali. Le groupe lance plusieurs attaques, de préférence contre des militaires, avant d’enlever en 2003, 32 touristes dans le Tassili algériens.  En 2006 le groupe prête allégeance à Ben Laden et intègre la franchise Al Qaïda. L’organisation lance AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique) en 2007, d’abord centrée sur des objectifs algériens, l’organisation doit replier son action dans le sud-malien face à la répression algérienne et l’hostilité des régimes tunisiens et libyens.  Elle y trouve progressivement un partenariat avec les forces touareg du MNLA, jusqu’a collaborer au soulèvement de l’Azawade, avant de prendre le leadership  exclusif de la zone.

Depuis la chute du Colonel Kadhafi en octobre 2011, la Libye vit dans le chaos. La fin du régime a permis la dispersion d’un arsenal gigantesque, tout en laissant les mercenaires Touaregs sans protecteur ni employeur, les poussant donc à rentrer au sud –Libyens, au Mali et au Niger.

Au Nigéria, la secte Boko Haram, mêlant salafisme et mysticisme bénéficie aussi de la chute du régime libyens, d’abord en armes mais aussi en mercenaires  libyens, arabes et maures. Le groupe, combattu farouchement par une coalition régionale menée par le Tchad, est désormais acculé et enfermé dans un ultime sursaut de violence aussi terrible que médiatisé.

En somme, durant les 15 dernières années, les tensions internes et historiques au Sahel ont tellement augmenté, que la zone est désormais qualifiée de « polygone de crises », certains observateurs estiment même que la zone est en voie de « somalisation ».

Les intérêts occidentaux

L’UE et en particulier la France disposent de nombreux intérêts économiques au Sahel. Même si le Mali n’est que le 87éme client de la France, la France est pour lui le 4éme fournisseur. Au Niger, Areva exploite de l’uranium. Une extension du conflit dans la zone du Nord-Niger aurait un impact grave sur la sécurité de l’approvisionnement énergétique de la France et plus largement de l’Europe.  Le Niger est un pays stratégique pour le groupe Areva, qui y extrait plus du tiers de sa production d’uranium. Outre le Niger et le Mali, la Mauritanie est aussi un pays riche en pétrole, notamment exploité par le groupe Total. Enfin, l’Algérie qui peut être rapidement impliquée par le conflit, est le premier partenaire commercial de la France et de l’UE en Afrique et le troisième débouché pour les exportations françaises hors OCDE.

La France et l’UE ne sont plus les seuls acteurs économiques en Afrique. L’Inde, la Corée et surtout la Chine se font de plus en plus présents. La balance commerciale entre la Chine et l’Afrique penche en faveur de cette dernière : sur les 198,49 milliards de dollars d’échanges commerciaux réalisés en 2012, 85,319 étaient constitués d’exportations de la Chine vers l’Afrique contre 113,17 milliards d’exportations africaines. La présence de ces nouveaux acteurs a affaibli l’influence des compagnies Françaises. Obligeant par exemple Areva à revoir à la hausse son offre lors du renouvellement des licences d’exploitation d’Arlit et d’Ako kan. La bonne qualité du minerai Nigérien ainsi que sa facilité d’exploitation, font de la zone un espace disputé.

 

La présence quasi inexistante d’Etats, est un terreau bien fertile aux trafics et à la corruption. Le Sahel souvent considéré comme un obstacle, n’en est pas réellement un, il doit être considéré plus comme un océan de sable, non pas traversé de navires mais par des caravanes, cabotant non pas d’îles en îles mais plutôt d’oasis en oasis. Le Sahel est l’une des interfaces de contrebandes et de trafics illégaux les plus actives et vastes du monde. Cette activité n’est pas nouvelle, elle reprend les routes traditionnelles de caravanes, l’exploitant cette fois pour le trafic  de drogues, de cigarettes, d’armes mais aussi le trafic d’êtres humains.

 Le marché américain de stupéfiants étant plus ou mois saturé depuis le début du 21eme siècle, on assiste à une réorientation d’une partie de son trafic vers l’Europe, avec comme plateforme logistique la bande sahélienne. La drogue arrive soit par la mer, en profitant au moins de la complaisance  et/ou de la corruption des fonctionnaires des pays portuaires (Sénégal, Guinée, etc…), puis elle est acheminée par caravane à travers le Sahel, puis le Sahara avant de traverser la méditerranéen, ou elle est directement importée au Sahel, par voie aérienne. En 2009 un Boeing 727 est retrouvé au Nord-Mali complètement carbonisé,  l’aéronef transportait très  certainement plusieurs tonnes de stupéfiants. En complément de cette importation de stupéfiants depuis l’Amérique Latine, la région, est elle aussi productrice de stupéfiant (15% du haschich mondial est marocain). Le Sahel sert une fois de plus de hub logistique pour l’exportation à direction de l’Europe d’une partie de la marchandise.

Les stupéfiants ne sont pas les seuls objets de trafic vers l’Europe, le trafic d’êtres Humains, et en particulier depuis la chute du régime Kadhafi, est aujourd’hui une vraie manne pour  les hommes du désert. Plus de 1 million sur les côtes libyennes d’après la DRM, les migrants ont bravé les risques du désert et payé à prix d’or les trafiquants pour profiter de la situation d’état failli de la Libye et embarquer pour la traverser tout aussi dangereuse de la méditerranée.

Les trafics profitent bien sur aux Touaregs, aux Maures, aux Toubous et aux Zaghawas, mais aussi aux différentes composantes djihadistes de la zone.  Elles y trouvent une source de financement lucrative, aisée et peu exposée. Ces revenus du trafic s’articulent en deux axes majeurs, le prélèvement de taxes sur  les caravanes contre une protection, ou au moins un laissé passé et la participation active au trafic, comme celle de Mokhtar Belmokhtar, alias Mister Marlboro. Cette ressource, bien que très lucrative, n’est pas la seule pour les groupes terroristes, l’enlèvement et le rançonnement d’otages, plus spécialement d’otages occidentaux dont la valeur marchande est décuplée, est aussi une source de revenue importante. En dix années, AQMI aurait bénéficié d’un revenu généré par le rapt, évaluée entre 70 et 150 Millions d’euros. Les lieux préférés pour l’enlèvement restent les carrières,  les mines et les installations pétrolières. Le rapt de journalistes et de touristes reste plus rare et souvent le fruit d’opérations plus proches d’une rencontre impromptue que d’une véritable démarche organisée et préméditée.

L’insécurité provoquée par les groupes djihadistes est multiple, elle entrave l’exploitation des ressources  naturelles, empêche le bon fonctionnement de l’économie, crée un danger important pour les populations et les expatriés, mais crée aussi une base arrière potentielle pour des opérations ou attentats en Europe. Cela était d’ailleurs la volonté initiale des cadres d’Al Quaïda. Cette option ne semble pas pour le moment privilégiée, les groupes locaux souffrant d’une opposition militaire  régionale et internationale (sauf en Libye). Toutefois, les groupes terroristes évoluent, s’entrainent, s’arment et utiliseront peut être un jour cette convergence de moyens et de savoir afin de frapper l’Europe en son sol.

L’action occidentale

L’Union Européenne, préoccupée par la situation du Sahel, cherche à définir une action globale et cohérente de réponse à la crise.  Sa stratégie se fonde sur l’hypothèse que le développement et la sécurité sont deux variables de valeur égale, qui se renforcent mutuellement et qui interagissent toutes les deux sur l’intensité de la crise. L’UE consacre un budget conséquent au Sahel, de 660 Millions d’euros sur la période 2007 à 2013 et d’environs 230 millions d’euros par an depuis 2014. Cette démarche s’articule sur quatre points essentiels : l’aide au développement économique et à la bonne gouvernance, l’action politique et diplomatique en faveur du Sahel, l’aide à la sécurité et au maintien de l’État de droit, la lutte contre l’extrémisme violent et la radicalisation, avec le financement d’associations et une aide discrète à la formation d’imams par les institutions marocaines. En somme, L’UE cherche à mettre en œuvre une stratégie globale, axée sur une influence discrète (softpower) et non contraignante.

L’absence d’une réelle défense européenne, et l’attachement traditionnel de la France dans la zone l’a poussée à intervenir militairement dans la zone (hardpower). D’abord par le biais de l’opération Serval, visant à « soutenir » l’armée malienne dans sa reconquête du Nord-Mali (Azawad).  Puis par le biais de l’opération Barkhane, dont les objectifs sont différents et régionaux. Grâce à plus de 3000 hommes, l’opération repose sur un dispositif de forces pré-positionnées et aéroportées, qui en plus d’assurer une présence continue, cherche à maitriser les carrefours clés du Sahel (passe Salvador, Adrar des Ifoghas, etc…) afin de désorganiser et de briser les mouvements illégaux. Cette force fournit aussi un appui aux armées africaines (renseignement, aéronefs, forces spéciales).

La France a eu de grandes difficultés à mobiliser les communautés internationales ainsi qu’à obtenir des soutiens matériels et humains lors du lancement de l’opération Serval. Toutefois, l’engagement de la France en Afrique contribue à maintenir son statut de grande puissance mondiale. Le rôle central de la France dans le maintien de la paix en Afrique, lui permet de maintenir sa  légitimité au sein des institutions internationales.

 

G5 Sahel et action régionale

Le 16 février 2015, les Présidents du Tchad, du Burkina Faso, du Mali, du Niger et de la Mauritanie ont créé le « G5 du Sahel », nouveau cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale en matière de développement et de sécurité. Cette institution, largement poussée par la France et l’UE vise à répondre aux défis qui affectent de façon similaire ces cinq pays sahéliens. Ce type de coordination n’est pas nouvelle (Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel (Cilss) ou encore la CEDEAO, etc…), Les chefs d’états du G5 ont ainsi fait valoir l’importance de la mutualisation à une échelle plus fine afin de réduire de façon effective la pauvreté et d’affaiblir le terrorisme à long terme. Un secrétariat permanent basé à Nouakchott est chargé d’élaborer un programme d’investissement et une cartographie des besoins afin de mettre en œuvre des projets structurants (désensablement du fleuve Niger, bitumage de routes régionales, création d’interconnexions électriques entre les États). L’objectif est ainsi d’améliorer l’inclusion des populations dans le développement.  Les objectifs du G5 sont en de nombreux points semblables à ceux de l’UE et de son plan pour le développement et la sécurité au Sahel. Toutefois, on peut regretter l’absence de partenaires régionaux importants, voir incontournables pour la stabilisation du Sahel, en particulier le Maroc et l’Algérie.

Conclusion

L’action de l’UE au Sahel est originale et novatrice par sa volonté profonde de répondre de façon globale à une crise qui n’est pas que sécuritaire. Son action reste limitée à une stratégie d’influence et de « sponsoring ». L’absence d’une force de défense européenne est donc un vrai frein et la volonté politique des pays membres de l’UE reste plus que limitée. La France fût bien seule pour encourager et entreprendre une action armée, à titre d’exemple l’Espagne à péniblement consentit à fournir un détachement de 30 hommes, et encore, au seul titre de la protection des instructeurs européens envoyés pour former les forces maliennes dans les casernes de la banlieue de Bamako. La France, au titre de son passé colonial ainsi que son omniprésence économique dans la zone, fait donc office de bras armée solitaire de l’UE au Sahel.

L’Europe partage, de par sa proximité et ses liens directs et indirects avec le Sahel, une certaine communauté de destin. La stabilité sécuritaire de la bande sahélo-saharienne influe sur une multitude de facteurs ayant un impact direct. En particulier sur des facteurs sociaux et sociétaux, puisque le trafic de drogues (surtout de drogue dure) est largement facilité par la déstabilisation du Sahel. Celui-ci provoque chaque année en EU le décès de 7500 consommateurs. L’immigration grandissante, profitant des canaux sahéliens est elle aussi une problématique sociétale importante pour les pays européens. Se joue aussi en Afrique une réelle guerre économique, la vieille Europe doit faire face à de jeunes nations ambitieuses  à l’éthique moins développée, qui cherchent elles  aussi à s’installer durablement dans le secteur.

La nécessité de  stabilité de la zone saharo-sahélienne est acquise par la communauté européenne et internationale. Reste désormais à mettre en œuvre, les moyens militaires, politiques, financiers et diplomatiques pour résoudre de façon durable cette fragilité chronique et ancestrale. Cette démarche ne peut se réaliser qu’avec l’implication totale des pouvoirs locaux, en particulier ceux du Maghreb et du Tchad. Toute volonté de stabiliser le Sahel restera vaine sans la pacification préalable de la Libye, qui reste le débouché majeur des trafics vers la méditerranée.


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