Les porte-avions sont-ils devenus des cimetières flottants ?

Par Caroline Galactéros -  le 14/04/2016.


Docteur en Science politique, ancien auditeur de l'IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l'éthique à l'Ecole de Guerre et à HEC.

Colonel de réserve, elle dirige aujourd'hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique "Etat d'esprit, esprit d'Etat" au Point.fr.

Elle a publié "Manières du monde. Manières de guerre" (éd. Nuvis, 2013) et "Guerre, Technologie et société" (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014).

Polémologue, spécialiste de géopolitique et d'intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d'aujourd'hui.



Les dix gigantesques porte-avions nucléaires américains sont-ils devenus des cimetières flottants ? C’est la question que de plus en plus d’experts militaires se posent alors que la nouvelle classe Ford doit progressivement remplacer les anciens Nimitz.

 

Le porte-avions Gerald F. Ford, tête de série mis sur cale en 2009, doit entrer en service au sein de l’US Navy cette année et remplacer l’USS Enterprise, premier porte-avions nucléaire de l’histoire, entré en service en 1961 et décommissionné en 2012. Si le nouveau super carrier américain conserve le dessin de la coque de la classe Nimitz, ainsi que ses dimensions (environ 330 m de long pour 100 000 tonnes de déplacement), il apporte de nombreuses innovations technologiques. Celles-ci concernent notamment sa propulsion nucléaire avec des chaufferies qui pourront durer trente ans. Cela permettra d’espacer davantage les longues périodes d’immobilisation destinées au rechargement des cœurs nucléaires. Les Ford seront également équipés de nouvelles catapultes électromagnétiques (système dit EMALS pour Electromagnetic Aircraft Launch System) en remplacement des anciens systèmes de catapultage à vapeur. Ceci permettra d’accroître le taux de sortie à 160 avions lancés par jour au lieu de 120 sans augmenter les dimensions du navire. Enfin, un blindage électromagnétique DAPS (Dynamic Armor Protection System) permettra d’atténuer l’effet d’une frappe contre le navire via le déclenchement d’un champ électromagnétique. Plus généralement, l’autonomisation du navire va croître, ce qui permettra de réduire l’équipage de 5922 membres à 4660. Tout ceci a un coût. Un seul porte-avion de classe Ford coûte près de 15 milliards de dollars. Une somme astronomique si l’on tient compte du fait que la marine américaine compte aujourd’hui dix super carriers dans ses rangs et que les dysfonctionnements s’accumulent pour le premier Ford : d’après un récent rapport du CRS (Congressional Research Service), agence fédérale dépendant du Congrès et surveillant les politiques publiques, il ne s’agit pas seulement de mettre en garde contre les larges dépassements du budget, mais également de noter l’accumulation de défauts techniques qui pénalisent sévèrement les principales innovations du porte-avions (EMALS ou DAPS). Tout ceci sans compter les déboires du chasseur de 5e génération Lockheed Martin F-35 Lightning II qui doit servir sur ces navires dans une version “marine” (nous avons déjà traité de ce sujet dans un précédent dossier).

Mais la principale menace pour les futurs porte-avions américains ne provient ni de leur prix ni de leur éventuels défauts de jeunesse. La menace de nature stratégique qui pèse sur leur avenir est d’une toute autre ampleur : elle revient à se demander si les porte-avions ne se retrouvent pas aujourd’hui dans la même situation que les cuirassés et les croiseurs de bataille qu’ils ont condamnés à la disparition après la Seconde Guerre mondiale. Le présent dossier s’attaque à cette épineuse question non encore tranchée. Plusieurs signes avant-coureurs permettent néanmoins de penser que les porte-avions perdront dans les décennies à venir une part non négligeable de leur suprématie sur les mers et les océans. Cette nouvelle donne pourrait changer le statut naval des Etats-Unis, dont l’hyper-puissance manifeste en la matière prendrait un coup certain (sous un autre angle, nous avions traité de ce point dans un dossier sur l’industrie navale chinoise et ce qu’elle permettait de comprendre de la stratégie de Pékin).

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les porte-avions américains n’ont connu que des conflits asymétriques. Ils ont servi aux Etats-Unis à projeter des forces partout dans le monde (Afghanistan, Irak, Libye ou Syrie). Navire-amiral d’un groupe aéronaval composé de frégates, de destroyers d’escorte, de navires ravitailleurs ou encore de navires de commandement, le porte-avions permet aux Etats-Unis de jouer leur rôle de gendarme naval et de garant universel de la sécurité maritime. Ceci est particulièrement vrai dans le Golfe arabo-persique où l’US Navy assure la viabilité de la route commerciale qui relie l’Asie et l’Europe. Nous avons consacré un dossier complet dans Bouger Les Lignes à la course aux océans qui bat son plein, car des puissances émergentes (voire largement émergées !) souhaitent s’équiper de nouveaux porte-avions – notamment l’Inde, la Chine et la Russie – pour défier le monopole américain. Si la France a fait le choix – funeste à notre avis – de ne posséder qu’un seul porte-avions, sa place est néanmoins appréciable puisque le Charles de Gaulle est le seul porte-avions nucléaire au monde équipé de catapultes en dehors des dix super carrier américains. Quant au Royaume-Uni, il mettra en service dans les années qui viennent deux porte-avions, une chance pour la Royal Navy, même si ces derniers ne seront pas équipés d’une propulsion nucléaire ni de catapultes – les Britanniques ayant fait le choix plus économique du décollage court, grâce à un tremplin, et d’un atterrissage vertical avec une version du F-35 spécifiquement conçue pour cette configuration. La course aux océans se poursuit donc et le porte-avions reste un instrument de puissance et un outil de projection de forces encore inégalé et sans rival.

Toutefois, le porte-avions est dans le même temps mis stratégiquement en danger par un certain nombre de nouveaux systèmes d’armement pour lesquels la Russie et la Chine, et dans une moindre mesure l’Inde, investissent de plus en plus. Nous reviendrons à la fin de cet article sur ce paradoxe qui n’est qu’apparent.

Quels sont ces signes avant-coureurs d’un affaiblissement à venir du statut stratégique du porte-avions ? De façon générale, il s’agit de la mise en œuvre d’équipements militaires de nouvelle génération qui empêchent les porte-avions américains d’approcher suffisamment les Etats-cibles de leur intervention pour permettre aux aéronefs qu’ils projettent d’atteindre leurs objectifs. Ces armements sont d’une très grande diversité, que l’on parle des missiles – balistiques ou de croisière[1] ; anti-navires, anti-aériens ou anti-missiles – ou des supports qui les mettent en œuvre (avions de chasse ; drones ; sous-marins ; frégates ; destroyers ; croiseurs ; véhicules terrestres). La plupart de ces armements offensifs entrent sous l’étiquette de « carrier killer », qu’utilisaient déjà les Soviétiques, et leur amélioration constante limite les capacités opérationnelles des PA. Depuis la Guerre froide, les moyens technologiques ont fait un grand bond en avant, notamment vers la conception d’armes hypersoniques (vitesse cinq fois supérieure à celle du son, soit plus de 6150 km/h) ! Nous présentons dans ce dossier un panorama de ces nouveaux systèmes d’armement, développés principalement à Moscou comme à Pékin et qui pourraient à moyen terme affaiblir le statut dominant des porte-avions américains.

 

 

Russie : le symbolique retour des croiseurs de bataille Kirov  

En 2011, la Fédération de Russie a lancé un grand plan de 300 milliards de dollars destiné à la modernisation de ses Forces armées, notamment de sa marine, réduite à peau de chagrin après la chute de l’URSS. Parmi les projets visés par ce plan, la modernisation des gigantesques croiseurs de bataille de classe Kirov. Avec 252 m de long et 28 000 tonnes de déplacement, ils n’ont pas d’équivalents dans le monde des navires de combat (hors porte-avions). A titre de comparaison, le principal navire de combat de la Marine nationale, la frégate européenne multimissions (dite FREMM) dispose d’un déplacement de 6000 tonnes pour 142 mètres de long. Navire préféré de l’Amiral Gorchkov, commandant de la marine soviétique de 1956 à 1985, le navire de tête de la série, le Kirov (par la suite renommé Amiral Ouchakov) a été mis en service en 1980 comme « tueur de porte-avions » américains. Les quatre navires de cette classe ont ensuite été progressivement abandonnés par la marine russe, faute de moyens pour les entretenir. Aujourd’hui, seul le Pierre le Grand est encore en service dans la Flotte du Nord. En effet, alors que la Guerre froide était achevée, à quoi pouvaient bien servir ces monstres d’acier anachroniques, héritiers des croiseurs de bataille de l’Entre-deux-guerres ? En 2011, des observateurs se sont donc posés la question de leur utilité stratégique. D’aucuns ont jugé qu’il s’agissait avant tout d’un symbole politique destiné à marquer le retour de la Russie comme grande puissance dans le concert des nations. Or, quelques années après, alors que l’Amiral Nakhimov (le 3e navire de cette classe) est en travaux au chantier naval de Sevmash dans le Nord de la Russie, il apparaît de plus en plus clairement que ces croiseurs de bataille, loin de n’être qu’un outil symbolique de puissance, pourraient au contraire jouer un rôle stratégique essentiel dans les décennies à venir. Précisons quelque peu. Les anciens Kirov avaient pour armes principales 20 missiles anti-navires P700 Granit installés dans des lanceurs inclinés et destinés à détruire des porte-avions ennemis. Ces missiles étaient particulièrement volumineux de sorte que les nouveaux Kirov verront leurs lanceurs inclinés remplacés par dix lanceurs verticaux de nouvelle génération (3S-14 Vertical Launch System) capables d’emporter 80 missiles et surtout de supporter une grande variété de missiles. Le nouveau croiseur de bataille, en plus de transporter quatre fois plus de missiles d’attaque, pourra diversifier ses cibles et devenir ainsi multi-missions : les missiles de croisière de la famille Kalibr, utilisés avec succès en Syrie en 2015, pourront servir à attaquer des cibles terrestres (1500 km de portée), navales de surface (300 km) voire sous-marines tandis que les nouveaux missiles de croisière anti-navires P800 Oniks (portée de 300 km) pourront remplir la mission traditionnelle du Kirov [2]. Surtout, la mise en œuvre de ces nouveaux Kirov avance de conserve avec le développement d’un nouveau missile de croisière anti-navire, le 3M22 Zircon qui a la caractéristique d’être hypersonique, c’est-à-dire qu’il pourra voler à plus de Mach 5, soit 5 fois la vitesse du son ou plus de 6150 km/h. L’Amiral Nakhimov modernisé, qui devrait entrer en service dans la Flotte du Nord en 2019, ne devrait pas recevoir ce nouveau missile, toujours en développement. En revanche, le ministère russe de la Défense a annoncé que le Pierre le Grand, actuellement en service dans la Flotte du Nord et qui devrait être modernisé de 2018 à 2022 à Sevmash, recevrait le Zircon. L’Amiral Lazarev pourrait connaître la même modernisation tandis que le sort du dernier croiseur lourd, l’Amiral Ouchakov, est très incertain en raison de l’état défectueux de sa propulsion nucléaire. Les capacités offensives des futurs Kirov sont complétées par des capacités défensives sans équivalent. A l’origine, les croiseurs de cette classe pouvaient compter sur 96 missiles S300-F d’une portée de 90 km. Dans leur version modernisée, les Kirov pourront compter sur 200 missiles anti-aériens et anti-missiles, dont 96 missiles de la version navale du système S-400, dont la portée sera bien supérieure à celle du S-300 (la version terrestre du S-400 est de 400 km) et qui dispose d’une capacité anti-missile (contre les missiles de croisière, mais également contre les missiles balistiques), ainsi que d’une centaine de missiles de la famille Poliment-Redut (dont la portée varie entre 30 et 120 km).

 

 

Les croiseurs lourds Kirov ne sont pas les seuls « carrier killers »

 Ainsi armés, les Kirov seront très efficacement protégés contre toute attaque aérienne lancée depuis des porte-avions et pourraient s’approcher suffisamment prêts de groupes aéronavals ennemis. Face aux missiles hypersoniques Zircon, le temps de réaction seraient extrêmement court pour les destroyers américains de classe Arleigh Burke (équipés du système Aegis) qui escortent et protègent les porte-avions, d’autant que du côté russe, les Kirov ne seraient pas les seuls à chercher à saturer les défenses ennemies. Ils pourraient fonctionner de conserve avec les sous-marins nucléaires les plus modernes et les bombardiers stratégiques à long rayon d’action. Du côté des airs, il n’est pas anodin à cet égard que pour la première fois en 2015, les Russes aient utilisé en Syrie leur aviation stratégique : des bombardiers Tu-95 Bear, Tu-160 Blackjack et Tu-22M3 Backfire ont lancé des missiles de croisière Kh-101 contre des cibles de l’Etat islamique. Une manière de rappeler que l’aviation stratégique existe toujours et que les Soviétiques ont mis au point le Kh-22, un missile de croisière anti-navire prévu pour le bombardier Tu-22M3 avec une portée de 600 km. En dessous de la surface des mers, les nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque de classe Yasen sont équipés des systèmes Kalibr et Oniks de même que les sous-marins diesel-électriques de classe Kilo modernisés qui ont d’ailleurs frappé la Syrie depuis la Mer Méditerranée. Cependant, ces derniers sous-marins, non nucléaires, peuvent difficilement quitter les zones côtières pour s’aventurer en haute mer. En février 2016, le ministère russe de la Défense a annoncé par ailleurs que les anciens sous-marins nucléaires de classe Akula seraient modernisés pour être équipés eux aussi des missiles de croisière de type Kalibr et Onyx.

 

L’impénétrable bulle de protection russe, une gageure pour les porte-avions américains 

Même sans compter sur ces différents types de « tueurs de porte-avions » qui pourraient être projetés contre des groupes aéronavals, la gageure pour l’armée américaine resterait entière car la Russie est protégée par une « bulle de protection » dite A2-AD (Anti-Access / Area Denial) en anglais. Cette bulle est formée par un vaste réseau de systèmes terrestres composés de missiles anti-aériens, anti-missiles et anti-navires, dont la portée peut s’étendre sur plusieurs centaines de kilomètres.

Parmi ces systèmes russes, on notera la présence des systèmes anti-aériens et anti-missiles S-300 (SA-10 Grumble) et leurs nombreux dérivés (portée de 120 à 200 km en fonction des versions), progressivement remplacés par les nouveaux systèmes S-400 (SA-21 Growler en langage OTAN) dont la portée atteint 400 km. La Russie dispose aujourd’hui d’environ 950 systèmes S-300 de toute génération. Le système S-400 a quant à lui été mis en service en 2007 et la Russie compte aujourd’hui 150 lanceurs de ce type répartis dans douze régiments qui verrouillent notamment la région militaire de Moscou, l’enclave de Kaliningrad en Mer baltique, Saint-Pétersbourg, Vladivostok et plus généralement la façade Pacifique de la Russie. Des S-400 sont également déployés dans le Sud de la Russie dans la ville de Novorossisk … à quelques encablures seulement de la Crimée, où ces missiles feront certainement leur apparition dans un proche avenir. La Crimée apparaît ainsi comme un poste avancé géostratégique particulièrement déterminant pour Moscou, qui peut ainsi étendre ses capacités de « déni d’accès » au Nord de la Turquie, à l’intégralité de la Mer Noire et à une partie des Balkans. L’ensemble des missiles S-300 et S-400 forment un système intégré qui quadrille l’ensemble du territoire russe, ainsi que son « étranger proche », grâce à un réseau de radars (souvent mobiles) utilisant une grande variation de fréquences. TTU Online explique ainsi que « ce fut l’opération Desert Storm (contre l’Irak en 1991, ndlr) qui, avec l’utilisation massive des bombardiers furtifs et des missiles de croisière, a poussé les Russes à redécouvrir leurs vieux radars à basse fréquence oubliés par les systèmes de guerre électronique occidentaux. La recherche russe s’est cristallisée autour des laboratoires de NNIIRT, créateur du radar P18 Spoonrest, spécialisé dans les radars à basse fréquence (UHF/VHF de 30Mhz à 1 Ghz), dont la longueur d’onde spécifique permettait de détecter les F-117 et B2 (furtifs, ndlr) à plusieurs centaines de kilomètres (…) La multiplicité des radars et des fréquences employés a pour but de saturer les capacités de brouillage adverses ». A cet égard, la Guerre civile syrienne a servi d’avertissement : le déploiement à Lattaquié d’un régiment de missiles à longue portée S-400 accompagnés de systèmes à moyenne portée (notamment les Pantsir-S1) et d’équipements de brouillage électronique a montré la capacité de la Russie à déployer rapidement en dehors de son « étranger proche » des capacités de « déni d’accès » quasiment infranchissables. Et Moscou prépare déjà l’avenir ! En 2017, le successeur du S-400, le système S-500 Prometheus (connu aussi sous le nom de Triumfator-M) devrait entrer en service au sein des Forces armées russes et fonctionner de conserve avec le système S-400 ; ce couple permettrait de défendre le territoire russe des missiles balistiques de portée intermédiaire, des missiles hypersoniques (destinés justement à tenir en échec des zones A2-AD grâce à une vitesse supérieure d’au moins cinq fois à celle du son), des satellites en orbite basse et des armes lancées depuis l’espace par des avions ou des drones eux-mêmes hypersoniques. On se croirait véritablement revenu au temps de la « Guerre des étoiles » lancée par Ronald Reagan en 1983 !

Supposons qu’un groupe aéronaval puisse s’approcher suffisamment près des côtes d’un pays ennemi pour lancer une attaque depuis sa flottille aérienne. Que pourraient faire les 70 à 90 McDonnell Douglas F/A-18 Hornet qui équipent les porte-avions américains face à un tel réseau de systèmes anti-aériens et anti-missiles tous reliés entre eux ? A titre informatif, un seul système S-400 est équipé de 48 missiles, peut poursuivre jusqu’à 80 cibles simultanément et dispose d’un rayon d’action de 400 km (600 kilomètres pour la détection). Entre la détection et le lancement d’un missile, le délai de réaction d’un S-400 n’est que de 10 secondes (contre 90 secondes pour un Patriot américain) et … 4 secondes attendues pour le futur système S-500. Ceci est d’autant plus délicat pour les chasseurs aéroportés américains F/A-18 Hornet que leur rayon d’action n’est que de 545 kilomètres, ce qui laisse peu de choix au porte-avions qui les véhicule : pas d’autre option pour lui que de s’approcher au plus près de la zone A2-AD de sa cible. S’il s’approche trop des côtes ennemies, le porte-avions risque d’entrer sous le feu des batteries de systèmes anti-navires côtières K-300 Bastion-P dont sont équipés les principaux ports russes (et le port russo-syrien de Tartous !). Ces batteries côtières utilisent le missile anti-navire supersonique P-800 Oniks dont seront aussi équipés les croiseurs Kirov modernisés et qui seront vraisemblablement remplacés d’ici une petite dizaine d’années par le missile anti-navire hypersonique Zircon. Les batteries côtières sont également complétées dans leur action anti-navire par les navires de faible tonnage de la Marine russe. C’est l’une des innovations principales de l’industrie navale de Russie : si elle peine à produire des navires hauturiers de fort déplacement, les chantiers navals russes ont été capables de produire plusieurs types de corvettes (de classe Gepard, Buyan ou Steregutshyy) de faible tonnage (entre 500 et 2500 tonnes) mais armées en revanche des mêmes missiles de croisière qu’une frégate ou un destroyer (en moins grand nombre). Toutes les nouvelles corvettes russes qui assurent la défense du littoral avec les batteries Bastion sont ainsi équipées du système de lancement vertical qui peut accueillir les missiles de la famille Kalibr, dont la version anti-navires dispose d’une portée de 300 km. C’est également le cas des sous-marins diesel-électriques de la classe Kilo-M surnommés « trous noirs » par les puissances de l’OTAN pour leur discrétion.

En tout état de cause, des “bulles d’acier” aussi étendues et qui disposent d’autant de vecteurs différents sont un cauchemar stratégique pour les porte-avions américains, surtout si les futurs Lockheed Martin F-35 destinés à être utilisés sur les navires de la classe Ford ont une furtivité aussi coûteuse que relative face aux radars russes … et chinois.

Car, c’est ici le principal : l’enjeu fondamental n’est pas russo-américain, ni pour les Russes ni pour les Etats-Unis ! Ce n’est pas la guerre des mots (bien que dangereuse) que se font l’OTAN et le Kremlin qui effraie le Pentagone ou l’Armée rouge et qui déclenche cette course aux armements pour se protéger d’une éventuelle attaque aéronavale. C’est bien plutôt du côté de la Mer de Chine que Vladimir Poutine et Barack Obama observent avec inquiétude se constituer une zone A2-AD destinée à assurer l’invulnérabilité de l’Empire chinois montant.

 

Les Chinois ont eux aussi leurs tueurs de porte-avions et leur bulle A2-AD 

Nous avons consacré un dossier complet sur l’industrie navale chinoise, dont l’essor exceptionnel témoigne d’une véritable course aux armements, très loin devant les efforts de la Russie pour moderniser ses Forces armées et compenser plus d’une décennie de décrépitude complète. Je vous invite donc à lire ce dossier sur la frénésie des chantiers navals chinois qui en dit long sur la stratégie de Pékin. Ici, nous optons pour une vision plus générale afin de décrire les différentes voies du déploiement de la puissance chinoise qui empruntent au modèle des Etats-Unis et de la Russie.

De manière synthétique, nous pouvons résumer ainsi la stratégie chinoise :

  • création d’une bulle A2-AD comprenant le territoire chinois, mais aussi, pour reprendre la terminologie russe, son « étranger proche », notamment la très convoitée Mer de Chine : cette zone de déni d’accès passe par des systèmes terrestres domestiques dérivés des missiles russes ainsi que par des systèmes exportés directement de Russie. En la matière, Pékin ne dispose pas du même niveau technologique que Moscou, mais possède d’autres atouts dans sa manche, à commencer par l’argent … dont la Russie a besoin. Cette zone de déni d’accès passe ensuite par un large réseau naval de destroyers capables par leur tonnage important d’étendre le rayon d’action de la « bulle de protection chinoise » en haute de mer et non plus seulement sur les littoraux. Les Chinois s’inspirent en la matière du système Aegis américain qui permet aux Etats-Unis de sécuriser leurs flottes partout dans le monde via le déploiement des destroyers Arleigh Burke, qui servent notamment d’escadre aux porte-avions. Pour étendre cette zone A2-D2, les Chinois entendent aussi positionner des systèmes terrestres anti-aériens et anti-missiles sur les îles artificielles qu’ils construisent en Mer de Chine, qui leur servent en quelque sorte de bases avancées stratégiques.
  • La création de cette bulle n’est pas récente et l’intérêt des Chinois pour les S-300 russes est ancien. De même, les premiers destroyers modernes chinois destinés à créer un système Aegis domestique datent du début des années 2000. En revanche, depuis quelques années, les Chinois semblent s’orienter eux aussi vers la piste des « armes tueuses de porte-avions ». Pékin a ainsi développé un certain nombre de missiles anti-navires particulièrement perfectionnés, notamment le premier missile balistique anti-navires au monde, et semble très avancé dans la fabrication d’un missile hypersonique. De conserve avec ces nouveaux systèmes d’armement, la Chine entend se doter de nouveaux destroyers de plus de 10 000 tonnes et de près de 200 mètres de long, dont la visée opérationnelle n’est pas sans rappeler les croiseurs soviétiques aujourd’hui modernisés par Moscou. L’armement principal serait composé de missiles de croisière anti-navires – probablement hypersoniques – tandis que ce navire proche d’un croiseur par sa taille disposerait d’un très grand nombre de systèmes anti-aériens et anti-missiles à longue portée pour pouvoir approcher suffisamment près un groupe aéronaval sans (trop) de danger.
  • Enfin, la Flotte chinoise entend se doter d’une forte composante de projection. Sans constituer une armada capable de voguer sur tous les océans du monde comme les États-Unis, Pékin entend créer une imposante force de projection régionale, composée d’abord de très grands navires de débarquement de type Landing Platform Dock (dits couramment LPD) puis ensuite de plusieurs groupes aéronavals, nécessitant pour cela la fabrication de porte-avions modernes. Ce troisième point a largement été traité dans notre dossier précédent, de sorte que nous décrirons aujourd’hui plus précisément les deux premières voies, d’une part celle de la constitution d’une vaste zone A2-AD et d’autre part celle de la construction de “tueurs de porte-avions” de nouvelle génération.

Le “dôme de fer” et de feu chinois s’étend sur le continent, mais aussi sur les mers et les îles

Trois temps marquent donc la création de cette bulle A2-AD chinoise : primo, la mise en place de systèmes terrestres pour protéger le territoire chinois ; secundo la construction de destroyers Aegis capables d’étendre cette zone à un « étranger proche » via le contrôle d’un large espace maritime ; tertio, disposer plus localement de systèmes de missiles terrestres sur les îles (notamment artificielles) de Mer de Chine pour bénéficier d’un poste avancé régional et prendre le dessus dans cette zone convoitée par d’autres acteurs régionaux et étroitement surveillée par les États-Unis.

Concernant la constitution d’un maillage anti-aérien et anti-missiles du territoire chinois grâce à des systèmes terrestres, Pékin achète de longue date des missiles S-300 à la Russie. Elle produit également deux versions des S-300 sous le nom de HQ-18 et HQ-10 (cette dernière version est plus moderne et dispose de capacités anti-missiles accrues). La Chine posséderait plus de 300 lanceurs pour plus de 1600 missiles dont la portée varie de 120 à 200 km. Le système anti-aérien et anti-missiles chinois le plus abouti est le HQ-9. Si ce système d’armement est très proche des versions les plus modernes du S-300 russe, en revanche, le radar à antenne active (AESA-Active Electronically Scanned Array) est beaucoup plus proche du radar américain qui équipe les missiles Patriot. On soupçonne les Chinois de s’être procurés des Patriot qu’ils auraient achetés à Israël. L’art de la copie d’inspiration russe ou américaine et l’espionnage chinois sont à la pointe de la technologie. Il demeure que ce missile chinois n’atteint pas le niveau technologique du nouveau système S-400 russe. Pékin a donc décidé de se doter de ce système dernier cri. Six bataillons de S-400 devraient entrer en service dans les prochaines années au sein de l’Armée chinoise.

Le deuxième temps est celui de la constitution d’une vaste flotte de destroyers dotés d’un système Aegis chinois. Il fallait d’abord construire un grand nombre de navires de fort tonnage capables de mener à bien des missions hauturières, éloignées du littoral chinois, pour pouvoir opérer dans l’ensemble de l’Asie du Sud-Est. A cette fin, la Flotte chinoise s’est dotée depuis le début des années 2000 d’un grand nombre de destroyers de 6000 à 8000 tonnes, guère éloignés en déplacement et en taille des destroyers américains de classe Arleigh Burke. Ainsi, de 2000 à 2016, la marine chinoise s’est dotée de 23 destroyers, dont quatre destroyers russes de classe Sovremenny, aujourd’hui modernisés pour être équipés de systèmes indigènes. Mais ce sont surtout les derniers destroyers de Type-052D qui montrent l’étendue des progrès réalisés par la Chine en matière navale. Long de 156 mètres et déplaçant 7500 tonnes, le destroyer de classe Luyang III devrait ainsi être construit à 9 exemplaires entre 2014 et 2017 (cinq sont déjà en service ou en essais) sur une première tranche de 12 navires. A titre de comparaison, les huit frégates FREMM (6000 tonnes) de la France devraient entrer en service entre 2015 et 2022. Les destroyers de Type-052D sont équipés de la version navale du missile HQ-9. Chaque navire est doté de systèmes à lancement vertical pouvant emporter 64 missiles (mais il n’emporte pas que des HQ-9 ; il y a également des missiles anti-navires et des missiles de croisière). Ces destroyers peuvent enfin compter sur un radar à antenne active (AESA) de dernière génération comme les destroyers américains équipés du système AEGIS. Avec cette flotte, la Marine chinoise peut étendre son déni d’accès aux mers qui l’entourent et s’aventurer notamment vers la Mer de Chine disputée (pour sa place centrale sur une route maritime empruntée et pour ses richesses en hydrocarbures) entre plusieurs pays (Japon, Chine, Taïwan, Philippines, Malaisie, Brunei, Indonésie, Viêtnam) et surveillée étroitement par les Etats-Unis. Il n’est pas anodin dans ce contexte que, le 10 février 2016, interrogé par la chaîne publique CCTV, le contre-amiral de la Marine chinoise Yin Zhuo ait révélé que les forces aériennes chinoises déployées en mer de Chine orientale avaient été mises en état d’alerte à la suite de la détection d’un objet volant identifié comme un chasseur F-22 Raptor de l’US Air Force. Le chasseur-bombardier F-22 est considéré comme le premier avion de 5e génération, en raison notamment de son extraordinaire … furtivité ! Quelques jours après, le 17 février 2016, Fox News révélait que la Chine avait déployé des missiles HQ-9 sur l'île Woody, située dans l'archipel des Paracelse. Confirmé par le Pentagone, contrairement à l’affaire du F-22 ! Si l’on observe une carte et que l’on imagine un système S-400 et non plus HQ-9 sur les îles de la Mer de Chine orientale contrôlées par Pékin – par exemple sur ces îlots artificiels où la Chine construit de véritables bases militaires et des pistes d’atterrissage – le diamètre couvert par cette nouvelle bulle A2-AD chinoise mesurerait quelques 800 km, ce qui représenterait un changement radical pour l’équilibre géostratégique de la région. Ce poste avancé complèterait la présence du vaste réseau de destroyers chinois de type « Aegis ».

 

Les tueurs de porte-avions chinois en bonne voie pour entraver la capacité de projection des groupes aéronavals américains 

La première pierre chinoise contre l’hyper-puissance navale américaine parait donc déjà largement lancée. D’ici une dizaine d’années, la Chine disposera d’une flotte encore plus impressionnante de destroyers. Elle peut actuellement compter sur 32 destroyers en service, dont 23 construits depuis 2000 à un rythme exceptionnel. Il est probable qu’à ce rythme, la marine chinoise pourra aligner une quarantaine de destroyers de type « Aegis » d’ici 2025-2030. A titre de comparaison, l’US Navy dispose de 62 destroyers de classe Arleigh Burke (155 m pour 9000 tonnes) construits entre 1991 et 2016, ainsi que de 22 croiseurs de classe Ticonderoga (172 m pour 10 000 tonnes) construits entre 1986 et 1994 (ces derniers seront tous décommissionnés avant 2034). Du côté des dispositifs terrestres, le retard en qualité et en quantité par rapport à la Russie devrait lui aussi être rapidement comblé. Les Chinois construiront probablement bientôt des systèmes équivalents en portée et en précision aux systèmes S-400 russes. L’avenir dira si ces systèmes seront déployés durablement en Mer de Chine.

Ce n’est pas tout car, reprenant la doctrine de l’Amiral Gorchkov lorsqu’il a souhaité mettre au point des croiseurs et des sous-marins nucléaires capables de détruire les groupes aéronavals américains durant la Guerre froide, Pékin mène de front plusieurs projets de « carrier killers ». Je vous propose un rapide panorama de ces derniers. Néanmoins, il est nécessaire auparavant d’établir quelques précisions sur les dernières avancées en matière de missiles hypersoniques.

Il existe globalement deux formes de missile en fonction de leurs types de vol. On trouve d’un côté les missiles balistiques, de l’autre les missiles de croisière. Le premier est en réalité assez proche d’une fusée : son lancement décrit d’abord une phase de propulsion qui lui permet de quitter l’atmosphère et d’entrer dans l’espace pour arriver ensuite à une phase dite balistique lors de laquelle il n’est guidé que par la gravité et la traînée qu’il laisse derrière lui – sans propulsion. Après cette deuxième phase, le missile entame sa rentrée dans l’atmosphère pour atteindre sa cible. Cette phase est encore balistique, mais déterminée par les frottements avec l’air, qui ralentissent le missile, le rendent plus instable et dégagent une importante quantité de chaleur. Les missiles balistiques peuvent être tactiques ou stratégiques (selon leur portée), à charge nucléaire ou conventionnelle. On pense le plus généralement aux missiles balistiques à longue portée (dits intercontinentaux) munis d’une charge nucléaire – les ICBM en anglais – qui assurent l’essentiel de la dissuasion nucléaire d’un pays. Le missile de croisière vole quant à lui à très basse altitude. Il sert en général à frapper des cibles particulières qu’elles soient terrestres, navales ou sous-marines. Il peut être précis à quelques mètres près, voler à des vitesses très variables (subsoniques ou supersoniques) et atteindre des cibles plus ou moins éloignées (jusqu’à 3000 kilomètres). Officiellement, seuls les Etats-Unis, la France et la Russie ont déjà employés des missiles de croisière sur un théâtre d’opération. L’on comprendra aisément que la vitesse d’un missile est un élément essentiel de son efficacité, notamment pour échapper aux défenses anti-missiles.

Le seuil décisif est donc celui de la vitesse hypersonique, à partir de Mach 5 (cinq fois la vitesse du son, soit 6150 km/h). C’est là que la typologie précédente permet d’éclairer les enjeux technologiques contemporains. La création d’armes hypersoniques s’oriente dans trois directions.

  • Primo, la création de missiles de croisière hypersoniques de relativement courte portée, dont le missile anti-navires russe Zircon serait en quelque sorte l’archétype : atteignant probablement une vitesse de Mach 5 voire Mach 6, ce missile serait difficilement interceptable par les défenses anti-missiles d’un groupe aéronaval car le délai de réaction serait particulièrement court. Néanmoins, la vitesse accrue d’un missile de croisière tend à diminuer sa portée : il est probable que celle du Zircon oscille entre 300 et 500 kilomètres. Ceci pourrait néanmoins empêcher efficacement le déploiement de chasseurs aéroportés dont le rayon d’action serait trop court (comme le F/A-18 américain). Cependant, le rayon d’action du F-35C prévu pour équiper à l’avenir les porte-avions américains est deux fois plus important (1138 km) que celui de son prédécesseur (545 km), ce qui laisse déjà plus de marges de manoeuvre au groupe aéronaval. On imagine dès lors l’intérêt de produire des croiseurs ou des sous-marins nucléaires équipés de tels missiles de croisière hypersoniques et protégés par un important système anti-aérien et anti-missiles (comme les futurs croiseurs Kirov modernisés) pour repousser les porte-avions au-delà de la zone permise par le rayon d’action de leur flotte aéroportée. L’Inde, en partenariat avec la Russie, serait également en train de développer un tel missile hypersonique, le Bhramos II. Ce serait le successeur du missile de croisière supersonique Bhramos, actuellement en service en Inde, déjà issu d’une collaboration avec les Russes et basé sur le P-800 Onyx. C’est jusqu’à maintenant le missile de croisière supersonique le plus rapide du monde.
  • Secundo, la création de missiles balistiques hypersoniques : ceci n’est pas nouveau en soi. Ainsi, le missile balistique intercontinental stratégique RS-12M2 Topol-M (SS-27 « Sickle B1 ») est un missile hautement hypersonique entré en service en 1997 en Russie : il atteint la vitesse de 17400 km/h (soit Mach 14,2). Au sein des « Troupes des missiles stratégiques » russes, il est peu à peu remplacé par le RS-24 Yars à têtes multiples (les différentes têtes du missile suivent chacune leur trajectoire lors de leur entrée dans l'atmosphère pour mieux échapper aux défenses anti-missiles -”mirvage”). D’autres missiles existent comme le système russe Iskander (SS-26 Stone en langage OTAN). Il s’agit d’un missile balistique de courte et moyenne portée à usage plus tactique qui atteint la vitesse de Mach 6 ou Mach 7. Il suit en réalité une trajectoire dite quasi-balistique : plus tendue qu'une trajectoire balistique classique (50 kilomètres d’altitude pour l’Iskander alors que l’espace est fixé à 100 kilomètres). Il atteint ainsi son objectif plus discrètement, mais au prix d'une portée réduite (500 km). Aux Etats-Unis, le Minuteman (code LGM-30) est depuis 2005 le seul missile balistique intercontinental (ICBM) lancé depuis le sol. Il atteint en fin de parcours la vitesse exorbitante de Mach 23 (24 000 km/h) !
  • Tertio, les « planeurs hypersoniques » qui suivent une trajectoire en “boost-glisse” (Boost-glide) : ces derniers appareils encore en développement sont lancés par un missile balistique intercontinental (ICBM) ou par un avion jusqu'à une altitude de 15 à 100 km avant d’être lâchés et de fondre vers leur cible à des vitesses qui pourraient atteindre Mach 10 et en conservant une grande maniabilité. Contrairement à un missile balistique qui a une trajectoire fixe définie ( courbe bien ronde et symétrique), un missile qui suit une trajectoire en boost-glide monte très vite en altitude grâce à un moteur-fusée, mais redescend tout aussi  vite en piqué pour se déplacer ensuite (comme s’il planait ou il glissait) vers sa cible en suivant un angle relativement plat et une altitude plus faible qu’un missile balistique traditionnel. Le modèle le plus connu est le démonstrateur américain X-51A (dit Waverider) qui a effectué quatre vols entre 2010 et 2013. Ce planeur hypersonique doit servir à l'élaboration du projet HSSW (High Speed Strike Weapon), un missile volant à plus de Mach 5 dont la mise en service est prévue dans le courant des années 2020. Quel est l’intérêt de tels engins par rapport à un missile balistique hypersonique comme les ICBM ? Il se trouve que les défenses anti-missiles balistiques les plus perfectionnées, aux Etats-Unis notamment, ne peuvent détecter et traquer correctement des cibles hypersoniques que lorsque leur trajectoire est balistique et passe par l'espace, ce qui n'est pas le cas des planeurs hypersoniques. Ils sont donc beaucoup plus furtifs qu’un missile balistique tout en étant hypersoniques.

Pékin a développé des systèmes d’armement proches des trois systèmes d’armements hypersoniques mentionnés ci-dessus en sachant évidemment que ces programmes sont soumis à un secret très rigoureux. Tout ce qui filtre ou est annoncé par les autorités officielles – américaines, russes ou chinoises – n’est que très partiel et pas forcément exact ! L’ensemble des annonces en la matière permet néanmoins de dessiner quelques lignes de force des stratégies des différents acteurs.

Ainsi, en ce qui concerne la création d’un missile de croisière hypersonique à la manière du Zircon russe, aucun programme chinois révélé à ce jour ne permet de dire qu’un tel missile pourrait être mis en œuvre prochainement. Néanmoins, quelques “signaux faibles” laissent supposer que les Chinois n’ont pas manqué d’observer la stratégie soviétique consistant à développer des croiseurs tueurs de porte-avions en construisant des navires de fort tonnage dotés d’un très grand nombre de missiles anti-navires et capables de s’approcher d’un groupe aéronaval ennemi pour le détruire ou l’affaiblir en saturant ses défenses anti-missiles et anti-aériennes. Les Chinois ont ainsi lancé un nouveau destroyer, le destroyer de Type-055. Celui-ci serait long d’environ 190 m pour un déplacement de 10 à 12 000 tonnes. Un gabarit imposant qui le rapproche davantage des croiseurs américains de classe Ticonderoga (10 000 tonnes) ou des croiseurs russes de classe Slava (12500 tonnes) que des principaux destroyers dans le monde (oscillant plutôt entre 5000 et 9000 tonnes). A cet égard, le Type-055 dispose de systèmes de lancement vertical pouvant accueillir 128 missiles de toutes sortes contre 64 missiles pour le destroyer de Type-052D considéré comme le premier destroyer Aegis chinois. Autrement dit, le destroyer/croiseur de Type-055 aurait toutes les qualités et le format pour devenir un excellent « carrier killer ». S’il n’est pas prévu encore à l’ordre du jour que le Type-055 dispose de l’équivalent du Zircon, il emportera très probablement les missiles de croisière de la famille YJ-18, dont le département de la Défense américain croit savoir qu’il est très similaire – trop pour être honnête ? – aux missiles russes de la famille Kalibr. Ce n’est qu’une question de temps pour que la Chine se dote de missiles hypersoniques de croisière anti-navires. Elle disposera alors déjà de navires suffisamment lourds pour les supporter.

Concernant les missiles balistiques hypersoniques, la Chine aurait réussi à créer une version hypersonique du système de missiles balistiques DF-21 de portée intermédiaire atteignant la vitesse de Mach 10. Il faut noter que Pékin n’a pas signé le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires que l’URSS et les Etats-Unis ont signé le 27 mai 1988 pour clore la crise des euromissiles et qui interdit l’usage de missiles balistiques nucléaires de portée intermédiaire. Le DF-21 aurait quelques similitudes avec le missile américain Pershing II retiré du service en 1988. Rien d’extraordinaire en soi puisque Russes et Américains disposent depuis longtemps de missiles balistiques hypersoniques. La grande nouveauté est l’annonce par la Chine d’une version anti-navire du DF-21. Nommé DF-21D, ce système serait le premier missile balistique anti-navires de l’histoire et aurait directement pour objectif de viser les porte-avions américains. Le département américain de la Défense a considéré en 2010 que le DF-21D « tueur de porte-avions » avait atteint le stade de la capacité opérationnelle. Dans la mesure où sa portée serait de 1450 à 2778 kilomètres, une telle nouvelle pourrait porter un coup fatal à la doctrine stratégique des Etats-Unis qui repose sur la capacité de projeter leurs groupes aéronavals partout dans le monde en quelques jours. Les Chinois auraient même lancé des satellites militaires destinés à permettre d’identifier les cibles de ces nouveaux missiles. Ce missile est-il réellement capable aujourd’hui de frapper un groupe aéronaval ? Beaucoup d’experts militaires en doutent, remettant notamment en cause la capacité des satellites, radars et du missile chinois à viser avec suffisamment de précision une cible se mouvant à 30 nœuds sur l’océan comme c’est le cas d’un porte-avions nucléaire et de son groupe aéronaval. A l’inverse, en 2009, l’United States Naval Institute considérait que la charge militaire du DF-21D serait suffisante pour détruire un porte-avions en un seul coup : d’après cet institut, il n'y aurait « à l'heure actuelle (…) aucun moyen de défense contre lui » s'il fonctionnait effectivement. Même si les difficultés rencontrés par Pékin pour le rendre pleinement opérationnel sont avérées, qu’en sera-t-il dans dix ans ? Alors que pour la première fois, plus d’une douzaine de ces missiles ont été montrés place Tiananmen à Pékin lors du défilé militaire commémorant le 70e anniversaire de la capitulation japonaise, le spectre d’un nouveau Pearl Harbor ressurgit car le missile balistique hypersonique chinois peut mettre en danger la 7e Flotte américaine qui domine l’Océan Pacifique en « atteignant la base militaire américaine essentielle de Guam dans le Pacifique ouest », selon le quotidien officiel chinois Global Times. Le DF-21D a d’ailleurs pour nom littéraire « Dongfeng », ce qui signifie … « vent d’Est »...

Enfin dernièrement, concernant les « planeurs hypersoniques », la Chine s’est lancée dans la course avec les Etats-Unis. Au début de l’année 2014, Pékin a testé un tel appareil, le WU-14. Lancé par un ICBM jusqu'à 100 km d'altitude (c’est-à-dire jusqu’à l’entrée dans l’espace), le planeur s’est ensuite détaché pour manœuvrer jusqu’à sa cible à une vitesse maximale de Mach 10. Autant que le prototype X-51A américain. La Chine s'est néanmoins empressée de déclarer qu’elle ne visait personne. A bon entendeur, salut !

 

Le risque d’une “montée aux extrêmes” ou la structuration d’une nouvelle forme de dissuasion entre puissances nucléaires ? 

Le réveil militaire chinois, notamment en matière d’armes hypersoniques et de puissance navale, rend abscons les relents de Guerre froide véhiculés par certains hommes politiques, certains responsables militaires de l’OTAN et par beaucoup de journalistes. En revanche, une véritable course aux armements se joue aujourd’hui au large de la Chine et dans toute l’Asie.

Quelles peuvent être les réactions des Etats-Unis et de la Russie face à ce nouveau “péril jaune” ?

Le premier point est de comprendre la nature de la menace. Pour les USA qui souhaitent réaliser “un pivot stratégique et économique vers l’Asie” au 21e siècle, cette course aux armements telle que nous l’avons décrite justifie ce mouvement et le défie tout en même temps, remettant en cause leur hégémonie militaire en Asie. L’ascendant stratégique américain, déjà mis à mal politiquement et économiquement (avec la montée inexorable d’une menace sur la suprématie du dollar comme monnaie de référence pour le commerce mondial) ne serait plus qu’un souvenir si les Flottes américaines n’avaient plus un contrôle absolu de l’Océan indien et du Pacifique. Défi stratégique lourd et symbolique. Pour la Russie, la menace est plus existentielle encore : comment Moscou peut-il durablement exploiter l’immense Sibérie vide d’habitants et riche en matières premières si des centaines de millions de Chinois se trouvent amassés à ses frontières extrême-orientales ? La Russie n’a jamais réussi son “pivot vers l’Asie” : faiblesse économique et démographique d’une puissance qui se demande comment assurer durablement la sécurité de son immensité. C’est ici qu’il faudrait ne pas être dupes : si les temps actuels donnent l’impression de la création d’un axe Moscou-Pékin et du retour d’une Guerre froide américano-russe, la réalité est toute autre. La Chine est le véritable ennemi commun des Etats-Unis et de la Russie. Chacun des deux le sait mais ne veut en tirer les conséquences qu’à la marge ou sous forte contrainte (comme en Syrie actuellement) et repousse l’augure de cette confrontation cardinale en germe pour ne pas affronter le spectre terrifiant d’une “montée aux extrêmes” et des aléas de sa gestion.

Que feront maintenant Washington et Moscou face à cette course chinoise aux armements ?

A Washington, l’idée d’une fin inévitable des porte-avions à moyen terme n’est pas partagée par beaucoup. Pour une raison simple : aucun vaisseau ne peut actuellement s’y substituer pour jouer son rôle de projection de forces ! L’équivalent pour le 21e siècle des porte-avions qui ont supplanté en 1945 les cuirassés et les croiseurs de bataille n’existe pas encore. Plusieurs pistes existent néanmoins à Washington. La première est d’investir massivement dans l’amélioration des systèmes de défense anti-missiles pour que ceux-ci puissent être plus sûrement capables de venir à bout d’armes hypersoniques et de missiles balistiques. Les systèmes Aegis disposent ainsi d’une capacité d’adaptation certaine avec les améliorations possibles du tout dernier système anti-missiles SM-3 (RIM-161 Standard Missile 3 en version longue) monté sur les destroyers Arleigh Burke et les croiseurs Ticonderoga. Ceci se ferait en parallèle avec une augmentation du rayon d’action des aéronefs emportés par les porte-avions. A cette fin, l’emport de drones de combat furtifs et hypersoniques à long rayon d’action eux-mêmes chargés de missiles hypersoniques pourrait permettre aux porte-avions de s’adapter à des environnements protégés par des bulles A2-AD. Mais cette alternative n’existera pas avant des décennies. D’ici là, les avions de 5e génération comme le F-35 ou le F-22 chercheront, par leur furtivité, à surpasser les capacités de défense de leurs adversaires. Une autre piste pour percer ces environnements contrôlés serait de développer des drones sous-marins qui pourraient venir frapper plus discrètement l’ennemi. Mais surtout, Washington est en train d’élaborer le principe d’un système de Prompt Global Strike (PGS) consistant à pouvoir frapper n’importe quel point du globe en une heure au moyen d’une frappe conventionnelle précise. Ce nouveau système américain compenserait l’affaiblissement relatif des “Forces de réaction rapide” américaines qui reposent aujourd’hui sur les groupes expéditionnaires aériens déployés sur les bases aériennes à l’étranger et qui doivent pouvoir intervenir en 48h, ainsi que sur les groupes aéronavals qui doivent pouvoir intervenir en 96h. Ce nouveau système PGS, annoncé mais pas encore mis en oeuvre, s’appuierait notamment sur le projet d’arme hypersonique HSSW (High Speed Strike Weapon) élaborés à partir du planeur hypersonique X-51A. Plus globalement, ces différentes options illustrent un changement de fond de la stratégie américaine, qui passe désormais par une militarisation de l’espace. Si les Américains parvenaient à créer ce programme Prompt Global Strike, ils passeraient ainsi d’un contrôle des océans au 20e siècle via les porte-avions à un contrôle de l’espace au 21e siècle via par exemple des drones spatiaux hypersoniques tels le projet X-37 de la NASA (dont les objectifs militaires sont classifiés secret-défense depuis 2004).

Quant à la Russie, sa doctrine stratégique apparaît plus que jamais sur la défensive face aux deux géants économiques que sont les Etats-Unis et la Chine. La mise en oeuvre des très modernes systèmes S-400 et l’avancement du projet anti-aérien et anti-missile S-500 visant spécifiquement à lutter contre des cibles spatiales, hypersoniques et furtives témoignent de cette priorité accordée à la modernisation de ses systèmes défensifs et au maintien d’une zone A2-AD impénétrable sur l’ensemble de son territoire. Technologiquement, les Russes disposent encore d’un savoir-faire technologique miraculeusement conservé après le démembrement de l’Union soviétique. Mais le manque de moyens financiers et le vieillissement de leur outil industriel les entravent dans de nombreux projets, notamment en ce qui concerne leur marine. Si la fabrication de systèmes S-400 et de missiles de croisière de dernière génération (Kalibr ou Onyx) semblent bien fonctionner (comme l’illustre l’intervention de Moscou en Syrie), la Russie ne parvient pas à renouveler sa flotte vieillissante de navires soviétiques. Sa marine peut compter sur d’excellentes corvettes de faible tonnage pour protéger son littoral, mais souffre d’un vide capacitaire en matière de grands navires hauturiers qui pourrait empirer. Même si elle est finalement menée à bien dans les prochaines années, la modernisation des trois/quatre croiseurs de classe Kirov et des trois croiseurs de classe Slava ne sera qu’un palliatif et non une solution durable. L’essentiel de la flotte hauturière est aujourd’hui composée d’une quinzaine de vieux destroyers de classe Oudaloï et de classe Sovremenny très éloignés des standards occidentaux (auxquels les Chinois parviennent à se hisser) et qui seront majoritairement retirés du service dans la prochaine décennie. Moscou a bien révélé un ambitieux projet de destroyer nucléaire “Leader” – le navire de tête pourrait s’appeler Evgueni Primakov – équipé probablement de missiles Zircon et de S-500, guère si éloignés en gabarit des croiseurs lourds Kirov adorés par l’Amiral Gorchkov. La quille du premier de ces destroyers nucléaires pourrait être posée dès 2019 au Chantier naval du Nord à Saint-Pétersbourg. Mais combien de temps faudra-t-il aux Russes pour construire un tel bâtiment de 18 000 tonnes quand leur nouvelle frégate ultramoderne de 4500 tonnes, censée représenter le renouveau de la Flotte et justement nommée Amiral Gorchkov, ne sera mise en service que cette année, après … dix ans de construction ? La principale difficulté pour la Russie est donc de parvenir à mener de front des projets industriels relativement classiques (frégates, corvettes, destroyers, croiseurs, avions de combat, chars d’assaut) tout en se maintenant au niveau technologique de la Chine et des Etats-Unis pour concevoir les systèmes d’armements du futur qui passent essentiellement par les drones de combat à long rayon d’action, les missiles hypersoniques et la militarisation de l’espace. Sur ce point, l’éventuelle mise en service du missile Zircon dans les années à venir serait un signe encourageant pour les Forces armées russes. Celles-ci seraient également en train de tester un “planeur hypersonique”, le YU-71, à l’image du X-51A américain et du Wu-14 chinois. L’avenir dira ce qu’il en est … En tout état de cause, les déclarations laissant penser que la Russie se dotera bientôt d’un nouveau porte-avions nucléaire sont pour le moins optimistes. Un tel navire de projection de forces n’est pas une priorité pour Moscou et ne coincïde pas avec la dimension presque exclusivement défensive de sa doctrine. Cela relève plus de la guerre de l’information et sert peut-être surtout à vendre aux Indiens le projet russe de porte-avions Shtorm, qui semble pour l’instant avoir la faveur de New Delhi.

Peut-être une page est-elle en train de se tourner, une époque de s’achever. Les porte-avions américains qui maîtrisaient les mers et les océans depuis la Seconde Guerre mondiale, ont perdu de leur superbe et de leur immunité. Les Américains peuvent être objectivement hésitants à projeter ces navires de 100 000 tonnes vers un ennemi disposant de “Carrier Hunter” capables de les couler au moyen de missiles anti-navires hypersoniques. Au-delà, même si les porte-avions parvenaient à être protégés de telles menaces, les chasseurs-bombardiers qu’ils emportent pourraient-ils atteindre des zones où les meilleurs systèmes anti-aériens et anti-missiles peuvent repérer et détruire tout type d’avions, même parmi les plus furtifs au monde ? La Chine et la Russie semblent vouloir instiller un doute, voire une crainte dans l’esprit des Américains, habitués à se servir depuis la Seconde Guerre mondiale de leurs porte-avions comme vecteur principal de leur hyper-puissance militaire. Étonnant coup du sort ; ruse de l’Histoire. Alors que les porte-avions semblaient avoir stratégiquement démonétisé les cuirassés et croiseurs de bataille après les combats dans le Pacifique entre 1941 et 1945, voici que les vieillissants et gigantesques croiseurs russes Kirov, réhabilités avec de nouveaux missiles anti-navires et une bulle de protection anti-aérienne, signent le retour de ce type de vaisseaux qu’on pensait réservé aux seuls amateurs d’histoire navale. La Chine n’est pas en reste alors qu’elle se dote d’une impressionnante marine de haute mer composée de destroyers, dont certains rivaliseront bientôt en taille avec les croiseurs américains et russes. Les autres acteurs régionaux, notamment le Japon, réagissent face à cette armada chinoise et se lancent à leur tour dans la réhabilitation de leurs flottes. Derrière cette bataille navale qui a cours et oppose en dernier ressort les Etats-Unis et la Chine - et dans une moindre mesure la Russie qui s’inquiète pour l’avenir de son Extrême-Orient - ce sont moins les mers et les océans qui connaissent une course aux armements que l’espace, grâce à l’élaboration de nouveaux missiles, de drones et de planeurs hypersoniques.

La question demeure de l’interprétation de ces évolutions. Peut-être est-on à la veille d’une révolution de la dissuasion, hors du champ nucléaire stricto sensu. L’espace stratégique concurrentiel se restructure à grandes enjambées et ses acteurs dominants, anciens ou montants, entendent le rester. Chacun veut prendre l’autre de vitesse, mais aussi éviter le pire. Il s’agit donc pour Washington, Pékin ou Moscou, de déplacer le terrain de l’affrontement, de maîtriser toute “montée aux extrêmes” en empêchant la confrontation ultime massive et globale que personne ne souhaite, tout en s’autorisant des gesticulations et des gains d’influence maximaux à l’échelle régionale et dans les espaces concurrentiels principaux (Mer de chine, Arctique, Sibérie, Golfe persique, etc..) . Pouvoir agir sans aller trop loin. Développer sa marge de manoeuvre en verrouillant certaines bulles opérationnelles et en limitant la capacité de l’adversaire partenaire de projeter impunément sa puissance trop loin. Le déplacement dans les champs maritime et spatial du rapport de force entre puissances nucléaires dominantes vise donc à trouver des espaces de supériorité opérationnelle sur les théâtres d’intervention tout en neutralisant les systèmes offensifs ou défensifs des grands partenaires adversaires stratégiques.

Sous les auspices inquiétants de la rencontre entre l’Imperium régional chinois et la stratégie américaine du Shift towards Asia se profile donc une nouvelle forme de confrontation qui prend les traits d’une “Guerre des Etoiles”- nouvelle mouture - que n’aurait pas reniée Ronald Reagan. Qui, à part les Européens assoupis et iréniques, peut encore prétendre que le monde post Guerre froide est plus sûr que l’ordre bipolaire qui prévalut entre 1947 et 1991? Et la principale menace ne provient pas de la Corée du Nord ni des vociférations de son sanguinaire dictateur mais des “pas de loup” méthodiques et silencieux des grands acteurs de la conflictualité mondiale…

 

 

[1] Proche d’une fusée, un missile balistique décrit une trajectoire balistique, c’est-à-dire qu’il est propulsé jusqu’à l’espace – moment dit balistique à partir duquel il n’est plus soumis qu’à la gravité – avant de rentrer dans l’atmosphère pour atteindre sa cible. Au contraire, le missile de croisière vole à très basse altitude. Nous reviendrons à la fin de ce dossier sur cette question.

[2] L’obtention de vitesse supersonique a pour défaut de réduire la portée des missiles, ce qui explique que cette dernière a été relativement réduite par rapport aux missiles anti-navires à longue portée utilisés pendant la Guerre froide. Néanmoins, des missiles anti-navires subsoniques n’auraient aucune chance face aux systèmes de défenses antimissiles contemporains. Les navires sont donc obligés de s’approcher davantage de leurs cibles et de jouer sur la vitesse de leurs missiles pour marquer des points. Ils doivent néanmoins être dotés eux-mêmes d’importantes défenses anti-aériennes et anti-missiles s’ils veulent attaquer un groupe aéronaval pour pouvoir échapper aux chasseurs embarqués sur le porte-avions. On comprend dès lors l’intérêt retrouvé pour des grands croiseurs : seuls des navires de ce tonnage peuvent emporter suffisamment de missiles anti-navires et de systèmes anti-aériens et anti-missiles


Le mythe du porte-avions

..par Bernard Nolain - juin 2017

Revue Défense Nationale N° 801 - pages 167/177

« Lorsque nous croyons tenir la vérité par un endroit, elle nous échappe par mille autres »

Vauvenargues

« Crois-tu donc que le devoir ait peur de parler, quand la puissance cède à la flatterie »

Le Roi Lear, Shakespeare

 

Aucun homme politique, a fortiori s’il est président de la République ou Premier ministre, aucun journaliste, ni aucun citoyen, ne peut résister à la beauté du spectacle d’un pont de porte-avions en pleine activité. Un spectacle où, dans le fracas des réacteurs, se succèdent avec une précision d’horloger catapultages et appontages, avec en toile de fond la beauté profonde de la haute mer. Ce spectacle aérien suscite chez le spectateur une impression de force et de puissance renforcée par le sentiment donné par l’incroyable maîtrise professionnelle dont font preuve tous les acteurs. Chaque appareillage du Charles-de-Gaulle constitue une sorte de rituel politico-médiatique salué par de grandes envolées lyriques qui célèbrent la dimension unique que cet événement donne à l’engagement de la France non seulement en termes de projection de puissance, mais aussi parce que le porte-avions est une plate-forme stratégique qui nous distingue en marquant notre appartenance au « premier cercle » des puissances militaires.

 

Néanmoins, au moment où le Charles-de-Gaulle entre en arrêt technique majeur (ATM) pour dix-huit mois, ce qui coûtera au budget de la Défense 1,3 milliard d’euros et où fleurissent, à la veille d’une élection présidentielle, les articles soulignant le rôle majeur du porte-avions non seulement pour notre stratégie navale, mais aussi pour le rayonnement de notre pays sur la scène internationale, il est temps de mesurer ce qui va manquer réellement à la France durant cet ATM. En effet, personne ne se pose la question de savoir si derrière cette mise en scène du capital ship de la Marine française, il reste encore quelque chose qui atteste d’une réelle capacité à influencer des choix politiques, à modeler un environnement stratégique ou à peser sur une réalité opérationnelle. Personne ne se demande si, dans le contexte stratégique du XXIe siècle, le porte-avions par sa vulnérabilité, son coût ne serait plus qu’un symbole de puissance ou plutôt une fiction de puissance. En fait, le porte-avions est un peu comme le roi Lear, abandonné de tous, ayant perdu sa couronne, il est terriblement vulnérable. On sait comment finit le personnage de Shakespeare. Devenu fou, il erre dans la lande avant de mourir misérablement sur le corps de sa fille. Souhaitons que le porte-avions, qui est aussi vulnérable aujourd’hui que le roi Lear, n’emporte pas avec lui ce qu’il reste de puissance militaire à la France.

 

On dit souvent que l’histoire ne repasse jamais les mêmes plats et pourtant on sait que l’histoire bégaie.

 

L’histoire de la Marine, mais pas seulement, devrait nous rappeler la valeur que l’on doit accorder aux symboles quand ils ne recouvrent pas une réalité opérationnelle. L’histoire des cuirassés, des battleships, est à cet égard riche de leçons. Elle conte le récit d’une perception erronée, d’un mauvais jugement et d’une faute qui, à la fin, ont conduit à la ruine des plus grandes puissances de l’époque. C’est une histoire qui démontre que s’investir dans la nature symbolique d’une arme et oublier la réalité sous-jacente peut à la fois saper les chances d’un pays dans la guerre et menacer à long terme sa sécurité.

 

L’histoire des battleships est très ancienne, mais c’est véritablement au milieu du XIXe siècle que commence l’histoire des cuirassés. Cette période voit la création du concept des « pre-dreadnought » et conduira à l’un de leurs premiers affrontements, à la bataille de Tsushima le 27 mai 1905 entre les flottes japonaise et russe, qui occasionnera la perte de la quasi-totalité de la flotte de la Baltique Nord. Mais c’est surtout au XXe siècle que le mythe du cuirassé, le capital ship de l’époque deviendra prédominant.

 

C’est en effet en 1906 qu’est lancé le HMS Dreadnought. Celui-ci par les améliorations technologiques qu’il apporte, notamment une turbine à vapeur plus puissante et des canons de calibre de 305 mm, donne au cuirassé son statut de capital ship. La réaction que l’apparition de ce navire provoque alors est hors de proportion, comparée à l’amélioration des capacités opérationnelles. Au cours de son voyage de baptême, remontant la Tamise, plus d’un million de personnes le long des rives l’ont applaudi et ont manifesté un enthousiasme frôlant l’hystérie. Ce navire devenait le symbole de la puissance navale britannique. Un symbole de pouvoir, de fierté nationale et de domination navale.

 

Cette manifestation de joie a suscité dans le monde une appréhension et une envie qui ont renforcé l’idée que ces vaisseaux étaient indispensables pour maintenir la puissance militaire, le prestige diplomatique et l’orgueil national. Cet engouement a déclenché une vaste course aux armements, car toutes les grandes puissances navales se sont lancées dans la construction de cuirassés. À la veille de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne possédait plus de trente de ces géants. L’Allemagne, pourtant puissance continentale, ne pouvait résister de participer à cette course et s’est lancée à la poursuite de la Grande-Bretagne sous l’influence de Guillaume II.

 

Pourtant, dès ce moment-là, les cuirassés étaient déjà dépassés comme l’ont proclamé à l’époque les théoriciens de la Jeune École sous la houlette de l’amiral Aube ou plus tard, l’ingénieur du génie maritime Camille Rougeron. L’apparition des torpilleurs à la fin du XIXe siècle, puis des sous-marins et enfin des avions rendaient obsolètes ces monstres de fer.

 

Effectivement, pendant la Première Guerre mondiale les cuirassés n’ont joué aucun rôle déterminant. Il n’y eut aucune bataille importante, à l’exception de celle du Jutland, et aucun des événements dans lesquels ils ont été engagés n’a affecté l’issue militaire de la guerre. Rares sont ceux qui ont participé à des combats et ceux qui le firent, terminèrent piteusement, immobilisés, coulés par des mines ou des sous-marins, ou même par des vedettes comme le cuirassé austro-hongrois Sven Istvan détruit le 10 juin 1918 par des vedettes italiennes.

 

Malgré cela, entre les deux guerres, les gouvernements continuèrent de dépenser des sommes énormes pour construire encore plus de cuirassés. Il faut rappeler que c’est la Marine qui, au cours des années 1920 et 1930, a raflé la plus grande part du budget militaire français au détriment de l’Armée de terre et plus encore de l’Armée de l’air. L’intense diplomatie internationale déployée pour limiter le nombre de cuirassés n’eut aucun impact sur l’aggravation de la situation internationale. Seule l’apparition de nouvelles armes a limité l’intérêt pour les cuirassés, beaucoup plus efficacement que n’importe lequel de ces traités et ceux-ci n’empêcheront pas le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les cuirassés, là aussi, ne seront que peu mis à l’épreuve du feu et n’auront aucun impact sur l’issue de la guerre. Ils sont immobilisés, inutiles ou coulés par des avions, comme les dix cuirassés coulés à Pearl Harbor, les Prince of Wales et Repulse coulés par l’aviation japonaise ou bien l’Amiral Graf Spee sabordé au cours de la bataille du Rio de la Plata.

 

Ils sont alors détrônés par le nouveau capital ship, le porte-avions, qui manifeste sa suprématie lors de la bataille de Midway (5-7 juin 1942). Les fleurons de notre flotte, les cuirassés Richelieu ou Jean Bart finiront aussi tristement leur vie après la guerre, affectés à la division d’instruction navale.

 

Les cuirassés restent en service néanmoins jusque dans les années 1990 avec ceux de la classe Iowa, mais détrônés de leur statut de capital ship, ils restent cantonnés à des tâches de soutien.

 

L’histoire des cuirassés est celle d’une confusion entre le symbole et la réalité. Les chefs militaires, les ministres de la Marine de l’époque et les leaders nationaux ont vu seulement dans le cuirassé un symbole magnifique. Mais la troublante et problématique réalité, c’est-à-dire l’énorme coût d’une telle arme combiné à sa vulnérabilité croissante n’ont pas été pris en compte dans l’équation stratégique et ont échappé entièrement à leur réflexion. Ce n’était pas une erreur faite par un petit nombre d’experts, mais par l’ensemble de la communauté militaire et politique, et cela montre qu’il est possible pour des personnes sérieuses et intelligentes de faire des choix fondamentalement erronés. Prendre un symbole pour la réalité constitue une forme d’erreur relativement courante qui peut se révéler contagieuse et franchir les frontières nationales en dépassant les différences de culture, des doctrines et les habitudes. Et malheureusement, c’est une erreur que l’expérience ne peut pas facilement guérir. Les décades ont passé, mais cependant la foi dans les cuirassés a persisté. C’est seulement la plus dure des réalités, c’est-à-dire la perte de ces vaisseaux dispendieux encore et encore, par le fait de plus petites et de peu coûteuses armes, qui ont pu dessiller les yeux des décideurs. La tragédie des cuirassés nous apprend l’énorme pouvoir des symboles et de leur naufrage lorsque le symbole n’est plus corrélé à la réalité.

 

Ce long rappel, malheureusement réducteur, d’un chapitre très riche en événements de l’histoire de la Marine, nous conduit à nous interroger pour savoir si, avec le symbole du porte-avions, nous ne renouvelons pas l’erreur du battleship. Bien sûr, l’histoire n’est jamais la même et bien sûr les conditions à la fois stratégiques, politiques et militaires ne sont jamais identiques, c’est l’essence même de la stratégie. Mais il est des situations où l’on doit se demander si nous ne refaisons pas les mêmes erreurs du passé et s’il n’est pas nécessaire, indispensable même, de remettre en question les évidences et les courants qui entraînent la réflexion et les actions. Cette remise en question est aussi l’essence de la stratégie.

 

Malheureusement l’histoire du porte-avions jusqu’à nos jours, illustre une fois encore le vieux proverbe chinois selon lequel l’expérience est une lampe que l’on porte dans le dos.

17En effet, l’emploi du porte-avions, tel qu’il est actuellement théorisé dans la stratégie navale, présente toutes les caractéristiques du mythe du cuirassé que ce soit comme outil stratégique ou comme instrument diplomatique. Le mythe est si fort qu’il interdit toute réflexion qui puisse simplement interroger son ancrage dans la réalité.

 

La première question concerne la mission de dissuasion nucléaire confiée au Charles-de-Gaulle et porte sur la valeur de sa contribution à notre doctrine de dissuasion nucléaire nationale. Cette mission que l’on a qualifiée de « dissuasion existentielle » reprend l’ancienne théorie de la flotte en vie « fleet in being », théorie évoquée par l’amiral Herbert en 1690 et systématisée à la fin du XIXe siècle par l’amiral Philip Colomb. La question de la contribution à la dissuasion nucléaire prend tout son sens au moment où le porte-avions est arrêté pour dix-huit mois. Cela signifie-t-il que notre dissuasion sera moins crédible pendant dix-huit mois ? On pourrait imaginer que les Rafale Marine participent pendant cette période à la posture de dissuasion sans être embarqués, depuis le territoire national. Or, ce n’est pas le cas. La conclusion logique de cette participation intermittente à la posture nucléaire est que la capacité nucléaire du porte-avions n’est pas réellement justifiée d’autant plus que son coût est faramineux.

 

La deuxième question concerne la vulnérabilité du porte-avions dans la stratégie navale et en premier lieu dans sa mission de dissuasion.

 

 

Si la bataille de Midway a vu la consécration du porte-avions comme véritable vecteur de puissance, dans le même temps de la guerre du Pacifique le porte-avions a montré son extrême vulnérabilité. Pendant cette période, dix-sept porte-avions ont été coulés, en majorité par des sous-marins. Les évolutions technologiques n’ont fait qu’accentuer cette vulnérabilité au fil des années.

 

Dans le domaine de la localisation tout d’abord, un navire comme le porte-avions ne peut plus espérer maintenant rester discret. Il est à tout instant repérable. Sa position est connue, il devient donc vulnérable à tous les systèmes d’armes qui se sont développés et qui se perfectionnent toujours plus.

 

Missiles anti-navires de toutes sortes, qu’ils soient balistiques ou hyper véloces, développés maintenant par tous les pays possédant une marine de guerre et qui, lancés à partir de plateformes terrestres, aériennes, maritimes en surface ou sous-marines peuvent frapper des cibles à grande distance et avec une précision inférieure au mètre. Sans faire un inventaire qui n’a pas sa place ici, on peut citer le missile balistique, hypersonique chinois DF-21D en cours de développement d’une portée de 1 500 à 2 000 kilomètres contre lequel il n’existe à l’heure actuelle aucun moyen de défense.

 

Mais l’ennemi le plus redoutable du porte-avions est le sous-marin d’attaque équipé de torpilles ou de missiles de croisière. Au début de l’année 2015, un communiqué de presse du ministère de la Défense française annonçait ainsi que le SNA français Saphir au cours d’un exercice l’opposant au groupement tactique du porte-avions Théodore Roosevelt avait coulé « la moitié du groupement tactique » dont évidemment le porte-avions. Le sous-marin est devenu la Némésis du porte-avions.

 

La protection est certes assurée par son escorte qui mobilise pour le groupe aéronaval français sept bâtiments de surface et un sous-marin. Mais cette protection, quel que soit l’environnement stratégique, reste largement illusoire particulièrement dans un environnement dense et hostile. Surtout si ces nouveaux systèmes d’armes sont conjugués à des manœuvres tactiques appropriées que pourraient être par exemple des attaques de saturation.

 

Surtout préoccupé par sa propre défense, le groupe aéronaval, très onéreux, représente un investissement coûteux pour un rendement discutable. Sur un plan opérationnel, les sous-marins et les avions basés à terre peuvent remplir les mêmes missions à moindre frais.

 

À cette vulnérabilité accrue due aux nouveaux systèmes d’armes viennent s’ajouter les limites intrinsèques à ce type de bâtiment : fragilité des catapultes ou bien contrainte du rythme des pontées ou de l’appontage de nuit.

 

La troisième interrogation concerne le coût. Bien sûr cette question ne se pose pas en valeur absolue, mais en termes de ratio coût/efficacité.

 

Le coût d’acquisition du Charles-de-Gaulle, sans l’armement, s’établit entre 3 et 4 Md€. Le coût de possession qui est de 105 M€ par an serait environ de 4 Md€ à répartir sur la durée de vie du porte-avions, soit environ quarante ans. En intervention, il est de 50 000 €/heure ce qui donne environ 4,5 M€/semaine. À noter le coût élevé de l’indisponibilité périodique pour entretien et réparation (IPER) : 1,3 Md€.

 

Si l’on envisageait la construction d’un deuxième porte-avions, un PA2, le coût d’acquisition serait de 3,5 à 4 Md€ auxquels il faudrait rajouter principalement 2,42 Md€ pour deux flottilles de Rafale, 600 M€ pour 3 Hawkeye et 105 M€ pour 3 NH90. Au total ce programme représenterait environ 10 Md€, à répartir il est vrai sur quinze ans, sans oublier 5 Md€ pour le coût de possession pendant la durée de sa vie.

 

De son côté, l’industriel Thalès pour son projet de PA2-CVF revendique un coût d’acquisition « à moins de 2 Md€ » et un coût de possession « inférieur à celui du Charles-de-Gaulle ». À titre de comparaison, pour le nouveau porte-avions américain le Gerald Ford, d’un tonnage toutefois très supérieur, le coût d’acquisition serait de près de 13 Md $ et le coût de possession de l’ensemble du groupe aéronaval serait de 6,5 M$ par jour. À ce calcul, qui reste simpliste, il faut ajouter des considérations plus complexes. En effet, dans l’hypothèse où la France souhaiterait se doter de deux porte-avions, à l’instar des Britanniques, il serait nécessaire de les construire simultanément, ce qui signifierait d’attendre la fin du Charles-de-Gaulle et le temps suffisant pour réunir le financement. Les Britanniques ont attendu ainsi une dizaine d’années.

 

S’agissant de la coopération franco-britannique, un temps envisagée, et selon un rapport de la Cour des comptes datant de 2014, il avait été engagé à cette époque 287,5 M€ au titre du programme du second porte-avions. Ces sommes ont été payées en pure perte. Plus encore, 103 M€ ont été versés au Royaume-Uni comme ticket d’entrée, ils constituaient une pure contribution française au financement des porte-avions britanniques.

 

Mais comme il a été dit plus haut la problématique du coût ne doit s’envisager qu’au travers du ratio coût/efficacité. Or, si l’on envisage l’efficacité militaire du porte-avions dans l’éventail des missions qui lui incombent, une étude attentive et objective montre que, compte tenu de sa vulnérabilité au regard des systèmes d’armes actuels, le porte-avions dans les missions du « haut du spectre », dans le prisme du « war at sea », c’est-à-dire dans l’optique « mahanienne » de la recherche de la bataille décisive, devient une cible de choix d’autant plus qu’il est le capital ship des marines de premier et second rang.

 

Interdit dans les mers fermées comme la Méditerranée ou a fortiori le golfe Arabo-Persique, car les grands bâtiments sont trop exposés pour pouvoir agir efficacement, il se voit maintenu loin des côtes et donc verrait l’emploi de ses aéronefs, empêchés d’atteindre leurs objectifs, perdre son intérêt.

 

Selon l’amiral Rickover, pourtant apôtre des bâtiments très coûteux, les porte-avions seraient mis hors de combat en quelques jours en cas de conflit.

 

Si l’on considère maintenant la projection de forces dans les conflits limités, les guerres hybrides ou asymétriques qui constituent l’essentiel des missions actuelles, l’utilité du porte-avions est fortement sujette à caution. Les missions effectuées par le groupe aéronaval ces dernières années, aussi bien en appui des opérations en Afghanistan, en Libye, en appui des opérations en Irak et en Syrie dans le cadre de Chammal, montrent que par rapport à la force aérienne basée à terre, la force aéronavale n’a pas de valeur ajoutée en termes de coût-efficacité opérationnelle. Ce que fait le groupe aéronaval et ses 3 000 membres d’équipage avec huit missions aériennes par jour équivaut aux missions qui pourraient être effectuées par quatre appareils supplémentaires de la base aérienne projetée en Jordanie et ses 400 hommes, mais avec un coût infiniment moins élevé. À titre d’exemple, et pour une période similaire en 2016, quatre F16 danois ont effectué 276 missions à comparer aux 414 missions effectuées par les 24 Rafale du Charles-de-Gaulle. Pour en revenir à l’opération Chammal, le groupe aéronaval et ses 2 600 à 3 000 membres a réalisé globalement 20 % des missions, alors que l’Armée de l’air avec les 400 personnes de la base terrestre a réalisé 80 % des missions. Contrairement à ce qui a été dit, le porte-avions n’a jamais permis de tripler l’activité aérienne française dans le cadre de Chammal.

 

En terme de coût, celui du déploiement du groupe aéronaval est particulièrement élevé. Ainsi, pour une activité aérienne identique, les effectifs nécessaires à l’activité des avions de combat du PA sont au moins sept fois supérieurs à ceux nécessaires à la même activité depuis les bases aériennes projetées (BAE). Les surcoûts salariaux du personnel déployé dans un groupe aéronaval sont ainsi sept fois supérieurs à ceux du personnel déployé sur une BAP.

 

En terme qualitatif, le faible nombre d’équipages qualifiés pour l’appontage de nuit constitue un handicap supplémentaire alors que de nombreuses missions nécessitent la protection de l’obscurité notamment les plus rentables, celles qui permettent d’aller détruire un objectif dans la profondeur du territoire ennemi. Un second frein limite l’efficacité des missions aériennes conduites à bord du porte-avions. Les Rafale ne peuvent en effet décoller qu’avec un seul Système de croisière conventionnel autonome à longue portée (Scalp), au lieu de deux pour les appareils basés à terre ce qui diminue d’autant le nombre d’objectifs traités. Les raids aériens menés depuis le porte-avions souvent à longue distance comme en Afghanistan, ou comme aujourd’hui en Syrie ou en Irak sont également dépendants des avions de ravitaillement en vol qui sont basés à terre. Enfin, la capacité d’un porte-avions à durer sur un théâtre d’opérations est moins importante qu’une base terrestre. Depuis le début de Chammal en juin 2014, le porte-avions a été présent en trois campagnes de deux à quatre mois chacune soit huit mois sur plus de trente mois de participation des avions basés à terre.

 

Tout cela sans parler des missions en Afrique qui mobilisent l’essentiel de nos forces et pour lesquelles l’emploi du porte-avions n’a pas de sens.

 

Ainsi comme outil de projection de puissance, le porte-avions a une efficacité discutable eu égard à son coût et à sa vulnérabilité. Comme les cuirassés en leur temps, il n’est cantonné qu’à des tâches secondaires ; on se rappellera son utilisation, comme transport de troupes et de matériels, pendant la première guerre du Golfe. En réalité, l’emploi actuel du porte-avions pour des missions qui pourraient être exécutées par des moyens beaucoup moins onéreux et tout aussi efficaces, n’est justifié que par l’idée un peu courte « on l’a, il faut bien s’en servir ».

 

Il reste ce qui constitue l’argument essentiel en faveur du porte-avions, celui de son autonomie en matière de projection de puissance, de sa capacité à s’affranchir des frontières et en définitive à être un symbole de puissance non seulement navale, mais aussi le symbole de la puissance d’un État auquel un pays comme la France ne peut être indifférent. Cet argument qui ressort davantage de l’irrationnel que du rationnel et qui, de ce fait, empêche toute réflexion stratégique mérite néanmoins que l’on s’y arrête.

 

Un des atouts essentiels du porte-avions réside dans sa capacité à naviguer en haute mer, espace de liberté, qui permet de s’affranchir des frontières et des contraintes politiques et diplomatiques d’autorisation de survol, et de stationnement des aéronefs. Cependant, contrairement à des idées reçues, le PA ne s’affranchit en rien des contraintes diplomatiques, car, la plupart du temps, les avions qui décollent de la plateforme doivent survoler différents pays pour opérer sur le théâtre d’opérations (c’était le cas en Afghanistan où les appareils de l’aéronaval devaient survoler le Pakistan à l’aller et au retour, c’était également le cas pour Chammal lors du déploiement du PA en Méditerranée orientale, où les appareils devaient survoler Israël pour opérer en Syrie ou en Irak). De plus, après la Seconde Guerre mondiale la technologie a quelque peu évolué, ce que ne semblent pas avoir compris ni les politiciens ni les experts autoproclamés. Le ravitaillement en vol permet maintenant à l’aviation d’atteindre n’importe quel objectif dans le monde sans nécessité d’atterrir. Certes, tous les types d’appareil n’ont pas les mêmes capacités d’autonomie, malgré le ravitaillement en vol, mais pour ce qui concerne notre pays et en l’occurrence les Rafale, ceux-ci sont capables de traiter directement de notre territoire l’ensemble des objectifs actuels et potentiels dans le cadre de notre politique de défense. L’examen des opérations conduites depuis trente années aussi bien par notre pays que par les autres nations le montre aisément. Le ravitaillement en vol associé à la précision nouvelle des armes ont bouleversé les affaires militaires.

 

Par ailleurs, l’expérience a montré que nous avons toujours pu bénéficier de bases terrestres dans tous les types de conflits auxquels nous avons participé. En effet il ne faut pas oublier, ce qui est d’ailleurs confirmé par tous les derniers Livres blancs, que notre action militaire ne s’envisage essentiellement que dans un cadre interallié et exceptionnellement dans un cadre purement national. Ce qui signifie que les systèmes d’alliance qui caractérisent ces coalitions accroissent la possibilité d’utilisation ou de création de bases à terre.

 

Reste l’intervention type Malouines, si l’on devait intervenir pour protéger l’île de Clipperton ou l’archipel des Kerguelen, par exemple. Celle-ci pourrait se concevoir soit dans le cadre d’un conflit de haute intensité, soit dans le cadre d’un conflit de basse intensité. Dans le premier cas, il faut tout d’abord se souvenir que pendant la guerre des Malouines, le porte-aéronefs Hermes britannique n’a dû son salut qu’à la chance et au manque d’Exocet chez les Argentins. C’est une fois de plus la question de la vulnérabilité du porte-avions dans un conflit de ce type qui devient de plus en plus critique.

 

Dans le cas d’un conflit de basse intensité ou plus généralement pour la protection de notre trafic maritime, on peut se poser la question de l’utilité d’un porte-avions, un bâtiment type Mistral serait suffisant et si la nécessité d’une aviation de combat s’avérait nécessaire, un engagement réduit à partir d’une base terrestre serait mieux adaptée.

 

Arrivé à ce stade, débarrassé de ses peaux successives apparaît le noyau du mythe, le point dur, celui du symbole de puissance. Car le porte-avions au-delà de son utilité opérationnelle incarne dans l’imaginaire collectif, le symbole de la puissance nationale, celui de la souveraineté. Il est un outil politique. Comme dans le cas des armes nucléaires, mais cela est une autre histoire, le problème se pose quand le symbole ne répond plus aux défis de la réalité.

 

En effet, la réflexion ne s’exerce pas là où elle devrait s’exercer. C’est-à-dire quels sont au XXIe siècle, les ressorts de la puissance, que signifie la souveraineté dans un monde interconnecté, dans quel cadre doit s’exercer cette souveraineté ? Si les fondements de notre existence restent la liberté et la démocratie, comment les défendre au mieux ? Si pour cela, la force, l’usage légitime de la violence reste un des moyens pour garantir notre sécurité au-delà des lieux communs sur le retour du tragique dans l’Histoire, comme si le tragique avait jamais quitté un jour notre existence collective et individuelle, alors dans quel cadre et avec quels moyens doit-on mettre en œuvre cette force ?

 

Or notre politique de défense, actuellement, est une politique mimétique, en ce sens que privée de réflexion stratégique souveraine, autonome, elle se contente de mimer la politique des autres et particulièrement celle des États-Unis. C’est vrai dans la plupart des domaines militaires et notamment dans le cas du porte-avions. Tout se passe comme si le seul objectif de notre stratégie navale était d’obtenir de quelques amiraux américains un satisfecit, une caresse. Où est la souveraineté quand l’unique préoccupation est de pouvoir s’intégrer dans une task force américaine ? Ou même d’avoir l’illusion de la commander pendant quelques jours sous l’étroite tutelle d’un commandement supérieur américain comme lors de la mission Arromanches en décembre 2015. On peut se rassurer en disant que la plupart des pays qui ont une ambition navale suivent cet exemple. Mais est-ce pour cela que nous répondons avec pertinence et réalisme aux défis de sécurité qui sont et seront les nôtres ? Il y a un déficit de pensée stratégique qui menace directement notre sécurité.

 

Une observation, qui ne peut être que superficielle dans ce cadre, montre que les besoins de la France pour sa stratégie maritime sont immenses, mais nécessitent une flotte de surface et sous-marine quantitativement plus importante, tout d’abord pour notre capacité à intervenir dans les opérations de projection de puissance, mais aussi plus généralement pour la maîtrise des espaces maritimes et notamment pour la sécurisation de nos approvisionnements, les missions de surveillance, de lutte contre les trafics en tous genres, de préservation de l’environnement et de la souveraineté de l’État sur son espace maritime et sur les ressources de notre immense Zone économique exclusive ou de son plateau continental. La France a besoin de nombreux bâtiments de taille moindre pour le contrôle de ses vastes espaces maritimes autour du globe. La préservation d’un groupe aéronaval coûteux et à l’efficacité douteuse, pour une question de prestige, de standing et comme symbole de puissance n’obère-t-elle pas les capacités de la Marine nationale ?

 

La mission de présence, la diplomatie navale, héritage de la politique de la canonnière, pourrait s’exercer, sous des formes diverses, diplomatie de coopération ou de coercition, avec d’autres bâtiments et mieux encore avec des bâtiments de surface et sous-marins plus nombreux et mieux équipés.

***

En conclusion, comme son prédécesseur le cuirassé, le porte-avions apparaît comme un symbole de puissance, mais un symbole vidé de sa substance. Vulnérable, coûteux, il n’est plus réduit qu’à un rôle de composition, certes non dépourvu de qualités esthétiques, mais qui se joue sur un théâtre bien réel où les symboles ne servent plus que de décors surannés.

 

Il ne s’agit pas ici de mettre en cause la qualification du personnel navigant et non navigant de toutes spécialités qui arme les bâtiments du groupe aéronaval. Sa qualification professionnelle, son dévouement et sa motivation dont il a fait et fait preuve quotidiennement sont unanimement reconnus. Mais il s’agit ici de la politique de défense de la France. Celle-ci depuis trop longtemps ne s’appuie que sur des concepts d’une autre époque. Il nous faut maintenant imaginer une politique de défense réellement « disruptive » avec les idées du moment.

 

  Source : Cairn info


La marine algérienne se dote du missile supersonique chinois CW-1 ?


Les armes hypersoniques vont-elles rendre le porte-avions obsolète ?

...par Laurent Lagneau - Le 07/08/2019

Source : Opex 360

Lors d’une audition dans le cadre d’une mission parlementaire franco-britannique, le chef d’état-major de la Marine nationale [CEMM], l’amiral Christophe Prazuck, fit part de son scepticisme à l’égard du missile balistique chinois DF-21, décrit depuis plusieurs années comme étant un « tueur de porte-avions ».

« Mettre en avant un missile de nature balistique, qui volerait à une vitesse faramineuse et serait doté d’un autodirecteur me paraît étonnant du fait des phénomènes d’échauffement créés par de tels niveaux de vitesse. […] De plus, guider un objet qui irait à très grande vitesse vers une cible mouvante comme un bateau me paraît plutôt compliqué et, pour tout dire, je n’y crois pas », avait expliqué le CEMM, en estimant que ce DF-21 participait surtout à une « stratégique d’influence ».

Lors de son dernier passage devant les députés, en juillet, l’amiral Prazuck n’a pas eu à répondre sur la menace que feront à terme peser les missiles hypersoniques sur les porte-avions et, plus généralement les bâtiments de surface. La Chine développe ainsi le CH-AS-X-13 chinois, qui, à vocation anti-navire, devrait être mis en oeuvre par des bombardiers Xian H-6. Quant à la Russie, elle travaille sur de tels engins « hypervéloces », tels que le « Zirkon » et le Kh-47M2 « Kinjal ».

Or, de telles questions intéressent la Marine nationale, qui, à terme, devrait disposer d’un nouveau porte-avions quand ces armes hypersoniques seront pleinement opérationnelles. En tout cas, le nouveau chef de l’US Navy, l’amiral Michael Gilday, n’y a pas coupé lors de son audition de « confirmation », menée par le comité des forces armées du Sénat américain.

D’autant plus que certains sénateurs n’ont pas caché leur exaspération face aux surcoûts engendrés par la mise au point du porte-avions USS Gerald Ford, tête de série d’une nouvelle classe de navire et pour lequel 13 milliards de dollars ont déjà été investis. Après avoir eu des soucis au niveau de ses catapultes électromagnétiques, de son dispositif d’arrêt [Advanced Arresting Gear] et de son radar, ses ascenseurs posent désormais problème… Et, en l’état actuel des choses, il n’est pas en mesure d’accueillir le F-35C… D’où les commentaires acerbes de Jim Inhofe, le président de ce comité sénatorial.

Alors que l’US Navy doit mener de front d’autres programmes importants, comme le développement des futurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins [SNLE] de la classe Columbia, ces investissements en matière de capacités aéronavales pourraient être réduits à néant si rien n’est fait pour contrer la menace des armes hypersoniques. Tel est l’avis du sénateur [indépendant] Angus King..

 

 

« Vous êtes le commandant de l’USS Gerald Ford, alors en patrouille sur la côte Est de l’Islande. Il est tôt le matin. Et vous apprenez qu’un missile hypersonque a été lancé. Vous avez 13 à 15 minutes pour réagir. Le missile vole à 6.000 km/h en dégageant un nuage de plasma qui absorbe les ondes radar. Nous avons un système infrarouge inadéquat. Que faites-vous? », a demandé le sénateur King à l’amiral Gilday, qui s’est trouvé embarrassé pour repondre… [voir vidéo ci-dessus, à 1h23]

Pour illustrer son propos, Angus King a fait un parallèle avec la bataille d’Azincourt, marquée par l’apparition d’une nouvelle tendance : la prédominance des armes à distance [incarnées par l’arc anglais Long Bow, d’une portée de 160 à 250 mètres, avec une cadence de d’une dizaine de tirs à la minute] sur celles dites de mêlée. Or, a-t-il souligné, les États-Unis sont à la traîne dans le domaine des armes hypersoniques, contrairement aux Russes et aux Chinois.

Avec de tels missiles, le « radar est inutile, les capteurs infrarouges sont le seul moyen de les pister ». Et « ils ne se déplacent pas seulement à 6.000 km/h. Ils sont maniables et dnc pas faciles à intercepter », a souligné le parlementaire. Aussi, a-t-il ajouté, « chaque porte-avions que nous possédons peut disparaître lors d’une attaque coordonnée. Et en quelques minutes. Mourmansk [en Russie] n’est qu’à 12 minutes de la mer de Norvège à 6.000 km/h », a-t-il fait valoir.

« Je pense que cela soulève une question sur le rôle du porte-avions si nous ne pouvons pas trouver un moyen de contrer cette menace », a ensuite estimé Angus King, rapporte Defense News. « Je ne veux pas de cible indéfendable d’une valeur de 12 milliards de dollars. Je ne suis pas disposé à dire que le porte-avions est obsolète mais je dis que cette arme [le missile hypersonique, nldr] compromet sa viabilité », a-t-il ajouté. « J’espère donc que vous allez faire comprendre à la Marine, aux agences de recherche et au secteur privé que cela doit être une priorité urgente », a-t-il dit à l’amiral Gilday.

Par ailleurs, le retard pris par les États-Unis [et les Occidentaux en général] dans le développement des armes hypersoniques créé une « situation dangereuse » dans le mesure où l’équilibre de la dissuasion s’en trouve affecté.

 

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