L’agonie de l’Occident

...par Thierry Meysan - Le 05/07/2022.

Consultant politique, président-fondateur du Réseau Voltaire.

Dernier ouvrage en français : Sous nos yeux - Du 11-Septembre à Donald Trump (2017).

Sergueï Lavrov avait l’habitude de comparer l’Occident à un prédateur blessé. Selon lui, il ne faut pas le provoquer car il serait pris de folie et pourrait tout casser. Il convient plutôt de l’accompagner au cimentière. L’Occident ne l’entend pas ainsi. Washington et Londres mènent une croisade contre Moscou et Pékin. Ils rugissent et sont prêts à tout. Mais que peuvent-ils entreprendre vraiment ?

Source : Rzo Voltaire.

 

Comme Rome, l’Empire anglo-saxon s’effondre de par sa propre décadence.

Cet article fait suite à :
 1. « La Russie veut contraindre les USA à respecter la Charte des Nations unies », 4 janvier 2022.
 2. « Washington poursuit le plan de la RAND au Kazakhstan, puis en Transnistrie », 11 janvier 2022.
 3. « Washington refuse d’entendre la Russie et la Chine », 18 janvier 2022.
 4. « Washington et Londres, atteints de surdité », 1er février 2022.
 5. « Washington et Londres tentent de préserver leur domination sur l’Europe », 8 février 2022.
 6. « Deux interprétations de l’affaire ukrainienne », 15 février 2022.
 7. « Washington sonne l’hallali, tandis que ses alliés se retirent », 22 février 2022.
 8. « Vladimir Poutine déclare la guerre aux Straussiens », 5 mars 2022.
 9. « Une bande de drogués et de néo-nazis », 5 mars 2022.
 10. « Israël abasourdi par les néo-nazis ukrainiens », 8 mars 2022.
 11. « Ukraine : la grande manipulation », 22 mars 2022.
 12. « Le Nouvel Ordre Mondial que l’on prépare sous prétexte de guerre en Ukraine », 29 mars 2022.
 13. « La propagande de guerre change de forme », 5 avril 2022.
 14. « L’alliance du MI6, de la CIA et des bandéristes », 12 avril 2022.
 15. « La fin de la domination occidentale »,19 avril 2022.
 16. « Ukraine : la Seconde Guerre mondiale ne s’est jamais terminée », 26 avril 2022.
 17. « Washington espère rétablir son hyper-puissance grâce à la guerre en Ukraine », 3 mai 2022.
 18. « Le Canada et les bandéristes », 10 mai 2022.
 19. « Une nouvelle guerre se prépare pour l’après défaite face à la Russie », 24 mai 2022.
 20. « Les programmes militaires secrets ukrainiens », 31 mai 2022.
 21. « Ukraine : quiproquos, méprises et incompréhensions », 7 juin 2022.
 22. « La Pologne et l’Ukraine », 14 juin 2022,
 23. « L’idéologie des bandéristes ukrainiens », 21 juin 2022.
 24. « Le sabordage de la paix en Europe », 28 juin 2022.

Le président Joe Biden et le Premier ministre Boris Johnson lors du sommet du G7 à Elmau (Allemagne).

Les sommets du G7 en Bavière et de l’Otan à Madrid devaient annoncer la punition par l’Occident du Kremlin pour son « opération militaire spéciale en Ukraine ». Mais, si l’image donnée a mis en avant celle de l’unité des Occidentaux, la réalité atteste de leur déconnexion des réalités, de leur perte d’audience dans le monde et en définitive de la fin de leur suprématie.

Alors que les Occidentaux se persuadent que l’enjeu est en Ukraine, le monde le voit affronter le « piège de Thucydide » [1]. Les relations internationales continueront-elles à s’organiser autour d’eux ou deviendront-elles multipolaires ? Les peuples jusqu’ici soumis s’affranchiront-ils et accéderont-ils à la souveraineté ? Sera-t-il possible de penser autrement qu’en termes de domination globale et de se consacrer au développement de chacun ?

Les Occidentaux ont imaginé un narratif de l’« opération militaire spéciale » russe en Ukraine qui fait l’impasse sur leur propre action depuis la dissolution de l’Union soviétique. Ils ont oublié leur signature de la Charte de la Sécurité européenne (dite aussi déclaration d’Istanbul de l’OSCE) et la manière dont ils l’ont violée en faisant adhérer un à un presque tous les anciens membres du Pacte de Varsovie et une partie des nouveaux États post-soviétiques. Ils ont oublié la manière dont ils ont changé le gouvernement ukrainien en 2004 et le coup d’État par lequel ils ont placé au pouvoir à Kiev des nationalistes bandéristes en 2014. Ayant fait du passé table rase, ils accusent la Russie de tous les maux. Ils refusent de remettre en question leurs propres actes et considèrent, qu’à l’époque, ils sont passés en force. Pour eux, leurs victoires font le Droit.

Pour préserver ce narratif imaginaire, ils ont déjà fait taire les médias russes chez eux. On a beau se prétendre « démocrates », il vaut mieux censurer les voix discordantes avant de mentir.

Ils abordent donc le conflit ukrainien, sans contradiction, en se convaincant qu’ils ont le devoir de juger seuls, de condamner et de sanctionner la Russie. En faisant chanter de petits États, ils sont parvenus à obtenir un texte de l’Assemblée générale des Nations-unies qui semble leur donner raison. Ils envisagent maintenant de démanteler la Russie comme ils l’ont fait en Yougoslavie et ont tenté de le faire en Iraq, en Libye, en Syrie et au Yémen (stratégie Rumsfeld/Cebrowski).

Pour ce faire, ils ont commencé à isoler la Russie de la Finance et du Commerce mondial. Ils ont coupé son accès au système SWIFT et aux Lloyds, l’empêchant d’acheter et de vendre tout autant que d’assurer son transfert de marchandise. Ils pensaient ainsi provoquer son effondrement économique. De fait, le 27 juin 2022, la Russie s’est avérée incapable d’honorer une dette de 100 millions de dollars et l’agence de notation Mody’s l’a déclarée en défaut de paiement [2].

Mais cela n’a pas eu l’effet escompté : tout le monde sait que les réserves de la Banque centrale russe regorgent de devises et d’or. Le Kremlin a payé les 100 millions, mais n’a pas pu les transférer en Occident du fait des sanctions occidentales. Il les a placés sur un compte bloqué où ils attendent leurs débiteurs.

Pendant ce temps, le Kremlin qui n’est plus payé par les Occidentaux s’est mis à vendre sa production, notamment ses hydrocarbures, à d’autres acheteurs, particulièrement à la Chine. Les échanges ne pouvant plus être effectués en dollars le sont en d’autres monnaies. Par conséquent, les dollars que leurs clients utilisaient d’habitude refluent vers les États-Unis. Ce processus avait déjà commencé il y a plusieurs années. Mais les sanctions unilatérales occidentales l’ont brutalement accéléré. L’énorme quantité de dollars qui s’accumule aux USA y provoque une hausse des prix massives. La Réserve fédérale fait tout son possible pour la partager avec la zone euro. La hausse des prix se propage à grande vitesse sur tout le continent ouest-européen.

La Banque centrale européenne n’est pas un organisme de développement économique. Sa mission principale est de gérer l’inflation à l’intérieur de l’Union. Constatant qu’elle ne peut absolument pas ralentir la brusque hausse des prix, elle tente de l’utiliser pour diminuer sa dette. Les États membres de l’Union sont donc invités à compenser, par des baisses d’impôts et des allocations, la baisse du pouvoir d’achat de leurs « citoyens ». Mais c’est un cercle sans fin : en aidant leurs citoyens, ils se lient les pieds et les mains à la Banque centrale européenne, ils s’enchaînent un peu plus aux dettes US et s’appauvrissent encore.

Il n’y a pas de remède à cette inflation. C’est la première fois en effet que l’Occident doit éponger les dollars que Washington a imprimé avec insouciance durant des années. La hausse des prix en Occident correspond au coût des dépenses impériales des trente dernières années. C’est aujourd’hui et aujourd’hui seulement que l’Occident paye ses guerres de Yougoslavie, d’Afghanistan, d’Iraq, de Libye, de Syrie et du Yémen.

Jusqu’à présent les États-Unis tuaient tous ceux qui menaçaient la suprématie du dollar. Ils ont pendu le président Saddam Hussein qui la refusait et ont pillé la Banque centrale iraquienne. Ils ont torturé et lynché le guide Mouamar el-Kadhafi qui préparait une nouvelle monnaie panafricaine et ont pillé la Banque centrale libyenne. Les sommes gigantesques amassées par ces États pétroliers ont disparu sans laisser de traces. On a seulement vu des GI’s embarquer des dizaines de milliards de dollars emballés dans de grands sacs-poubelles. En excluant la Russie des échanges en dollar, Washington a lui-même provoqué ce qu’il redoutait tant : le dollar n’est plus la monnaie de référence internationale.

La majorité du reste du monde n’est pas aveugle. Elle a bien compris ce qui se passe et s’est précipitée au Forum économique de Saint-Pétersbourg, puis a tenté de s’inscrire au sommet virtuel des Brics. Elle réalise —un peu tard— que la Russie a lancé le « Partenariat de l’Eurasie élargie », en 2016 et que son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, l’avait solennellement annoncé à l’Assemblée générale de l’Onu, en septembre 2018 [3]. Durant quatre ans, quantités de routes et de chemins de fer ont été construits pour intégrer la Russie dans les réseaux des nouvelles « routes de la soie », terrestres et maritimes, imaginés par la Chine. Il a donc été possible de déplacer en quelques mois les flux de marchandise.

Le reflux des dollars et le déplacement des flux de marchandise provoquent une hausse plus marquée encore du prix des énergies. La Russie, qui est l’un des premiers exportateurs d’hydrocarbures au monde, a vu ses revenus augmenter considérablement. Sa monnaie, le rouble, ne s’est jamais aussi bien portée. Pour y faire face, le G7 a fixé un prix plafond du gaz et du pétrole russe. Il a ordonné à la « communauté internationale » de ne pas payer plus cher.

Mais la Russie ne va évidemment pas laisser les Occidentaux fixer les prix de ses produits. Ceux qui ne veulent pas les payer aux prix du marché ne pourront pas les acheter et aucun client n’a l’intention de se priver pour faire plaisir aux Occidentaux.

Le G7 tente d’organiser, au moins au plan intellectuel, sa suprématie [4]. Cela ne fonctionne plus. Le vent a tourné. Les quatre siècles de domination occidentale sont terminés.

En désespoir de cause, le G7 a prit l’engagement de résoudre la crise alimentaire mondiale que sa politique a provoqué. Les pays concernés savent ce que les engagements du G7 veulent dire. Ils attendent toujours le grand plan de développement de l’Afrique et autres miroirs aux alouettes. Ils savent que les Occidentaux ne peuvent pas produire les engrais azotés et qu’ils empêchent la Russie de vendre les leurs. Les aides du G7 sont uniquement des pansements sur des jambes de bois chargés de les faire patienter et de ne pas remettre en question les principes sacrés du libre-échange.

Le sommet de l’Otan à Madrid était une manifestation d’unité et de puissance. Mais ses Etats membres étaient convoqués pour signer ce que Washington et Londres avaient décidé pour eux. Leur unité n’était qu’une forme de servitude dont beaucoup songeaient à s’affranchir.

La seule option possible pour le sauvetage de la domination occidentale, c’est la guerre. Il faut que l’Otan parvienne à détruire militairement la Russie comme jadis Rome avait rasé Carthage. mais c’est trop tard : l’armée russe dispose d’armes bien plus sophistiquées que l’Occident. Elle les a déjà expérimentées depuis 2014 en Syrie. Elle peut à tout instant écraser ses ennemis. Le président Vladimir Poutine a exposé devant ses parlementaires, en 2018, les progrès stupéfiants de son arsenal [5].

Le sommet de l’Otan de Madrid était une belle opération de communication [6]. Mais ce n’était que le chant du cygne. Les 32 États membres ont proclamé leur unité avec le désespoir de ceux qui craignent de mourir. Comme si de rien n’était, ils ont d’abord adopté une stratégie pour dominer le monde durant les dix prochaines années, désignant la « croissance » de la Chine comme un sujet de préoccupation [7]. Ce faisant ils ont admis que leur but n’est pas d’assurer leur sécurité, mais bien de dominer le monde. Ils ont alors ouvert le processus d’adhésion de la Suède et de la Finlande et envisagé de s’approcher de la Chine avec, pour commencer, une possible adhésion du Japon.

Le seul incident, rapidement maîtrisé, aura été la pression turque qui a contraint la Finlande et la Suède à condamner le PKK [8]. Incapables de résister, les États-Unis ont lâché leurs alliés, les mercenaires kurdes en Syrie et leurs leaders à l’étranger.

Sur ce, ils ont décidé de multiplier par 7,5 la Force d’action rapide de l’Otan, en la faisant passer de 40 000 à 300 000 hommes, et de la stationner à la frontière russe. Ce faisant ils ont violé une fois de plus leur propre signature, celle de la Charte de la Sécurité en Europe, en menaçant directement la Russie. En effet, celle-ci n’a pas la possibilité de défendre ses immenses frontières et ne peut assurer sa sécurité qu’en veillant à ce qu’aucune force étrangère n’installe de base militaire à ses frontières (stratégie de la terre brûlée). D’ores et déjà, le Pentagone fait circuler des cartes prospectives du démantèlement de la Russie qu’il espère mettre en œuvre.

L’ancien ambassadeur russe à l’Otan et actuel directeur de Roscosmos, Dmitry Rogozin, leur a répondu en publiant sur son compte Telegram les coordonnées de tir des centres de décisions de l’Otan, salle du sommet de Madrid comprise [9]. La Russie dispose de lanceurs hypersoniques, pour le moment impossibles à intercepter, qui peuvent porter une charge nucléaire en quelques minutes sur le siège de l’Otan à Bruxelles et sur le Pentagone à Washington. Pour qu’il n’y ait pas de méprise, Sergueï Lavrov a précisé, faisant allusion aux Straussiens, que les décisions martiales de l’Occident n’étaient pas prises par les militaires, mais au département d’État US. C’est lui qui serait la première cible.

La question est donc : les Occidentaux joueront-ils le tout pour le tout. Prendront-ils le risque d’une Troisième Guerre mondiale pourtant déjà perdue, juste pour ne pas mourir seuls ?

Le MNA 2.0 vous salue

par Pepe Escobar - Le 24/07/2022.

La dynamique du MNA 2.0 – dont la Chine est un acteur clé – s’oppose radicalement à la manière dont l’Empire du chaos – et du mensonge – a tissé son réseau toxique, via la guerre contre le terrorisme, depuis le début du millénaire.

C’était en 1955, lors de la légendaire conférence de Bandung en Indonésie, lorsque le Sud global nouvellement émancipé a commencé à rêver de la construction d’un nouveau monde, via ce qui s’est configuré plus tard, en 1961 à Belgrade, comme le Mouvement des Pays Non-Alignés (MNA).

L’Empire du chaos – et du mensonge – n’aurait jamais permis au MNA de jouer un rôle de premier plan. Il a donc joué de manière déloyale : tout, de la subversion pure et dure et des pots-de-vin aux coups d’État militaires et aux proto-révolutions colorées.

Pourtant, aujourd’hui, l’esprit de Bandung revit, via une sorte de MNA 2.0 sous stéroïdes : un Mouvement des Pays Nouvellement Alignés, avec les leaders de l’intégration eurasiatique à l’avant-garde.

Nous venons d’avoir un aperçu de la direction que prend le vent géopolitique lors de la réunion d’une nouvelle troïka de pouvoir à Téhéran. Contrairement à Staline, Roosevelt et Churchill en 1943, Poutine, Raïssi et Erdogan ne se sont pas réunis pour découper le monde. Ils se sont rencontrés essentiellement pour discuter de la manière dont un autre monde est possible – par le biais des bilatérales, trilatérales, multilatérales et d’un rôle accru pour un ensemble d’institutions géopolitiques et géoéconomiques relativement nouvelles.

La Russie – et la Chine – ont été à l’avant-garde de toutes les décisions clés récentes. Leur diplomatie a permis à l’Iran de rejoindre l’OCS en tant que membre à part entière. Leur force d’attraction incite les principaux acteurs des pays du Sud à rejoindre les BRICS+. La Russie a pratiquement convaincu la Turquie de rejoindre les BRICS+, l’OCS et l’UEE, et a facilité le rapprochement entre Téhéran et Ankara, ainsi qu’entre Téhéran et Riyad. La Russie a largement influencé le processus de remake/remodelage en Asie occidentale.

Cette dynamique du MNA 2.0 – dont la Chine est un acteur clé – est en opposition totale avec la manière dont l’Empire du Chaos – et du Mensonge – a tissé son réseau toxique, via la guerre contre le terrorisme, depuis le début du millénaire. L’Empire a tenté de soumettre ce qu’il a décrit comme la région MOAN (Moyen-Orient-Afrique du Nord) en s’appuyant sur deux invasions/occupations (Afghanistan-Irak), une dévastation totale (Libye) et une guerre par procuration prolongée (Syrie). Toutes ont finalement échoué.

Et cela nous amène au contraste saisissant entre ces deux approches de la politique étrangère, illustré graphiquement par l’échec spectaculaire du « leader du monde libre » lisant le téléprompteur lors de sa visite à Djeddah – il n’a même pas été autorisé à se rendre à Riyad – comparé à la performance de Poutine à Téhéran.

Nous ne sommes pas seulement témoins des traits d’une alliance informelle entre la Russie, l’Iran et la Turquie, mais aussi d’une alliance qui fait la leçon à l’Empire : quittez la Syrie avant de subir une nouvelle humiliation. Et avec un corollaire kurde : restez loin des Américains et reconnaissez l’autorité de Damas avant qu’il ne soit trop tard.

Ankara ne pourra jamais l’admettre en public, mais le fait est que le sultan Erdogan – tout aussi opposé aux troupes américaines en Syrie que Poutine et Raïssi – semble même avoir rapidement calibré ses précédentes visées sur le territoire souverain syrien.

L’opération militaire turque dans le nord de la Syrie, qui a fait l’objet de nombreux débats, pourrait finalement se limiter à dompter les Kurdes des YPG. Le cœur de l’action tournera en fait autour de la manière dont l’alliance Russie/Iran/Turquie/Syrie rendra impossible le vol du pétrole syrien par les Américains.

Comme la Russie est désormais en mode « pas de prisonniers » face à l’Occident collectif – le mantra de chaque intervention de Poutine, Lavrov, Medvedev, Patrouchev – et qu’elle est en outre fermement alignée sur la Chine et l’Iran, il est inévitable que tous les autres acteurs d’Asie occidentale et d’ailleurs accordent toute leur attention au nouveau jeu en ville.

Choisis la Caspienne, jeune homme

Reliant l’Asie occidentale et l’Asie centrale, la mer Caspienne est enfin sous les feux de la rampe géopolitique et géoéconomique, comme en témoigne le consensus inédit auquel sont parvenus les cinq États riverains lors du sommet de la Caspienne, fin juin, pour bannir officiellement l’OTAN de ces eaux.

En outre, les dirigeants de Téhéran n’ont pas tardé à comprendre que la Caspienne constitue un couloir parfait et économique entre l’Iran et le cœur de la Russie, le long de la Volga.

Il n’est donc pas étonnant que Poutine lui-même, à Téhéran, ait proposé la construction d’un tronçon clé d’autoroute sur la route Saint-Pétersbourg-Golfe Persique, à la grande joie des Iraniens. Les nostalgiques du Grand Jeu de l’ancienne île qui « règne sur les mers » ont eu des crises cardiaques en série : ils n’ont jamais pu imaginer que « l’empire » russe aurait enfin un accès complet aux eaux chaudes du golfe Persique.

Nous en revenons donc à la réorganisation absolument cruciale du Corridor international de transport Nord-Sud (INTSC), qui jouera pour la Russie et l’Iran un rôle parallèle à celui de l’Initiative Ceinture et Route (BRI) pour la Chine. Dans les deux cas, il s’agit de corridors multimodaux de commerce et de développement à l’échelle de l’Eurasie, à l’abri des interférences de la marine impériale.

Et nous voyons ici l’importance renouvelée de la libération hyper-stratégique de Marioupol et Kherson par les forces russes et de la RPD. La mer d’Azov est désormais configurée comme un lac russe de facto – et il en sera de même pour ce qui restera de la côte de la mer Noire (actuellement ukrainienne), notamment Odessa.

Nous avons donc le corridor maritime ultra-stratégique de la mer Caspienne à la mer Noire – via le canal Volga-Don – relié de manière transparente à la mer Noire et à la Méditerranée, et plus au nord, jusqu’à la Baltique et au connecteur Atlantique-Pacifique en plein développement, la route maritime du Nord. Appelez cela les routes maritimes russes du Heartland.

Le combo OTAN/Five Eyes/Intermarium n’a absolument rien à opposer à ces faits (terrestres) sur le terrain (Heartland), si ce n’est de jeter un tas de HIMARS dans le trou noir ukrainien. Et bien sûr, continuer à désindustrialiser l’Europe. En revanche, ceux qui, à travers le Sud global, ont un sens aigu de l’histoire – comme dans le grand débat d’idées au sens hégélien – et sont également versés dans la géographie et les relations commerciales, sont occupés à se préparer à prendre le nouveau virage (et à en profiter).

Une ambiguïté stratégique

Même s’il est très amusant de recenser tous les cas où la Russie joue de l’ambiguïté stratégique à des niveaux capables de déconcerter l’ensemble de l’appareil gonflé du « renseignement occidental », ce qui apparaît au premier plan, c’est la manière dont Poutine – et Patrouchev – augmentent délibérément le seuil de douleur pour épuiser tactiquement non seulement le trou noir ukrainien, mais aussi l’ensemble de l’OTAN.

Les gouvernements occidentaux s’effondrent. Les sanctions sont abandonnées – pratiquement en secret. Un hiver glacial est à prévoir. Et puis il y a la crise économique/financière à venir, le monstre définitif de l’enfer, comme Martin Armstrong l’a dit très clairement : « Il n’y a aucun moyen pour eux de s’en sortir autrement que par défaut. S’ils font défaut, ils s’inquiètent de voir des millions de personnes prendre d’assaut les parlements d’Europe… C’est vraiment une énorme crise financière à laquelle nous sommes confrontés. Ils ont emprunté année après année depuis la Seconde Guerre mondiale sans avoir l’intention de rembourser quoi que ce soit ».

Pendant ce temps, Moscou est peut-être en train de faire tourner les turbines pour le lancement – à l’automne prochain ? Au milieu de l’hiver ? Au printemps prochain ? – d’une série d’offensives à multiples facettes, tirant parti d’une série continue de stratégies interconnectées qui ont déjà rendu hébétés et confus tous les « analystes » de l’OTAN en vue.

Cela expliquerait pourquoi Poutine a l’air de siffler gaiement « Call Me the Breeze » de JJ Cale dans la plupart de ses apparitions publiques. Lors de son intervention cruciale au forum « Des idées fortes pour une nouvelle époque », il a promu avec enthousiasme l’avènement de changements « véritablement révolutionnaires » et « énormes » qui conduiraient à la création d’un nouvel ordre mondial « harmonieux, plus juste, plus axé sur la communauté et plus sûr ».

Pourtant, ce n’est pas pour tout le monde : « seuls des États véritablement souverains peuvent assurer une dynamique de croissance élevée ». Ce qui implique que l’ordre mondial unipolaire, suivi par les États de l’Occident collectif qui ne sont guère souverains, est condamné à l’échec, car il « devient un frein au développement de notre civilisation ».

Seul un souverain sûr de lui, qui n’attend rien de constructif de l’Occident collectif, peut s’en tirer en le qualifiant de « raciste et néocolonial », porteur d’une idéologie qui « s’apparente de plus en plus au totalitarisme ». À l’époque du Mouvement des Pays Non-Alignés, ces mots auraient été suivis d’un assassinat.

« L’ordre international fondé sur des règles » sera-t-il préservé ? Aucune chance, affirme Poutine : les changements sont « irréversibles ». Pour ceux qui sont sur le point de se déchaîner, le MNA 2.0 vous salue.

Pepe Escobar

source : Strategic Culture Foundation

traduction Réseau International

Commentaires: 0