L E GRAND DÉBAT NATIONAL...

...et la politique internationale.

...par Emmanuel Dupuy - le 22/01/2019

Le grand débat national a officiellement débuté, le 15 janvier. Plus de 500 de réunions sont d’ores et déjà programmées, d’ici le 15 mars prochain. Le président de la République entend ainsi aller à la rencontre de plusieurs milliers de maires, à travers nos treize régions, comme il l’a déjà fait en Normandie et en Occitanie. Ce dernier, ne cesse de répéter, à travers ses très longues prestations, que tous les sujets peuvent et doivent être évoqués. Néanmoins, il en est un, qui n’apparait pas, ou, au mieux, qu’en filigrane : celui de nos choix en matière de politique étrangère et de défense. La seule question qui lui a eu trait, lors du deuxième « stand up » présidentiel à Souillac, dans le Lot, concernant notre engagement en Syrie et notre solidarité vis-à-vis des populations et combattants kurdes - à la suite du retrait programmé des forces américaines - n’aura eue, qu’une réponse aussi brève qu’alambiquée !

 

 

Dessin Catoune

Pourtant, ces sujets, qui sont au cœur de l’action de l’Etat, sont ceux que les Français pourraient légitimement interroger, au regard, notamment de l’engagement coûteux en moyens (plus d’un milliard d’euros/an) et vies humaines (plus de 20 morts depuis notre engagement « bicéphale » contre le terrorisme) de nos forces armées au Levant et dans la Bande sahélo-saharienne. Il est vrai que la mobilisation des gilets jaunes, qui n’a cessé de grossir depuis novembre dernier, n’évoque, en effet, que peu, ces thèmes, pourtant consubstantiels de la nécessaire « prise de pouls » des Français que ce grand débat national ambitionne de réaliser.

 

S’il s’agit bien de trouver les mots justes et définir les bonnes modalités d’actions pour reconstruire notre « pacte social », mis à l’épreuve par plusieurs décennies de décisions hasardeuses ou manquant d’ambition réformatrice, alors, il semble, plus que légitime de faire aussi le bilan de notre politique étrangère et de sécurité. Ne serait-ce qu’au regard des approximations qu’il revêt, faute, justement de ce sain débat.

 

Les interprétations « biaisées » autour du Pacte de Marrakech, portant sur les « migrations sûres, ordonnées et régulières » s’étaient, du reste, invitées dans le débat public des dernières semaines. Loin de toute rétrocession de l’Alsace-Lorraine à Berlin, ou encore d’abandon de notre siège comme membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, les mêmes velléités de manipulations circulent déjà quant à la signature, le 22 février prochain, à Aix-la-Chapelle, d’un nouveau Traité de l’Elysée (venant remplacer celui datant du 12 janvier 1963, entre le Chancelier Konrad Adenauer et le Président Charles de Gaulle) !

 

Le calendrier semble pourtant justifier pour le président de la République, un appel à la  mobilisation générale : la France assure, depuis le 1er janvier, la présidence du G7. Elle présidera, du reste, en mars prochain, le Conseil de Sécurité de l’ONU, avant de céder sa place, en avril, à l’Allemagne.

 

Plusieurs sommets devraient également ouvrir ce débat, éminemment démocratique, au-delà des seuls cénacles diplomatiques.  En juin, à Marseille, autour de la relance du projet fédérateur euro-méditerranéen, soit dix ans après la création - en juillet 2009 - de l’Union pour la Méditerranée. Attention, tout de même : à force d’appeler la société civile à être au cœur de cette relance, personne ne devrait s’étonner que celle-ci s’exprime bruyamment de n’y être, in fine, associée que marginalement…

 

Il en sera question, fin août, à Biarritz, autour de cette nouvelle « grammaire des relations internationales » que notre président ne cesse de brandir comme moyen de revitaliser un système multilatéral qui, 74 ans après la création de l’ONU, donne bien des signes de fatigue, que d’aucuns n’hésitent d’ailleurs plus à traduire en gage de remise en cause. Le risque de la convergence des revendications, certes hétérogènes des gilets jaunes qui ont fait des émules un peu partout en Europe (Hongrie, Belgique, Pays-Bas, Espagne) pourrait porter ombrage à la grande messe réunissant les sept économies les plus dynamiques.

 

Peut-être, du reste, est-ce sous présidence française que le G7 se transformera en G10, avec l’arrivée du Mexique, de l’Inde et de l’Australie, consacrant le nouvel axe stratégique et militaro-industriel « indo-pacifique » ?

 

Les coups de boutoirs à la stabilité internationale que Donald Trump s’évertue à mettre en branle suffiraient, du reste, à justifier un débat national quant à la manière dont la France devrait réagir, si nous ne voulons nous laisser entrainer dans de futurs conflits qui ne reflètent guerre nos intérêts stratégiques. Il en va, symboliquement, de la remise en cause - en mai dernier - de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA du 14 juillet 2015), conquis de haute lutte par tous les protagonistes (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Allemagne et UE, et bien sûr l’Iran) qui cache, en réalité, de moins en moins bien, de dangereuses velléités bellicistes à l’encontre de Téhéran, émanant du président américain, de ses proches conseillers va-en guerre et de ses alliés de circonstance que sont Israël et l‘Arabie Saoudite.

 

La parole présidentielle fut pourtant prolixe sur le thème des affaires étrangères, durant les 19 premiers mois de ce mandat : discours aux ambassadeurs, discours prononcé lors des 73ème et 74ème Assemblées générales des Nations Unies en septembre 2017 et 2018, « facéties » oratoires présidentielles répétées autour d’une plus grande convergence  européenne en matière de politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et de politique de sécurité et de défense commune (PSDC) , comme ce fut le cas à Athènes sur la colline de la Pnyx en septembre 2017, en Sorbonne, quelques jours après, ou encore, plus récemment, devant les parlementaires européens et au Bundestag, à Berlin, le 18 novembre dernier. Pourtant, le président est de plus en plus seul à appeler de ses vœux cette armée européenne, qu’il est, du reste, le seul à oser nommer comme tel.

 

Depuis quelques semaines sa parole s’est faite plus discrète en la matière. Le déplacement que le Président devait faire en Arabie Saoudite, en novembre dernier, aurait d’évidence été compliqué à assumer publiquement, auprès d’une opinion publique outrée par l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi !

 

Du reste, les prochains déplacements du président de la République prévus par l’Elysée risquent de faire passer les dernières semaines de mobilisation des gilets jaunes pour un long fleuve tranquille.

 

En Turquie - sur fond de tensions sur les dossiers syriens et l’épée de Damoclès de la pression migratoire que le Président Erdogan n’hésite pas à brandir au grés de son courroux à notre égard, à l’instar de la question kurde ;  en Serbie - sur fond de bévue protocolaire aux dépens du président Vusic, le 11 novembre dernier ; en Egypte - alors que le président Al-Sissi a quelques divergences d’appréciations sur les dossiers qataris, yéménites, libyens et palestiniens et ce, malgré l’occasion festive du 150èmeanniversaire du Canal de Suez et d’année culturelle France-Egypte.

 

Il est vrai aussi que cette année, la « crise » née des revendications des gilets jaunes priveront les ambassadeurs d’une cérémonie des vœux au Corps diplomatique, qui, avait, l’année dernière, permis au Président de la République d’expliquer où se situaient les « lignes rouges » en Syrie… Quatre mois plus tard, la France frappait le territoire syrien ! 

 

Beaucoup réclamait, déjà, un débat plus large que le seul contrôle parlementaire de nos opérations extérieures (OPEX) quant à la légitimité et la portée de cette action militaire, du moins, au-delà de celui qui eu lieu, selon l’article 35 de notre Constitution. Les récents vœux présidentiels aux forces armées, à Francazal, près de Toulouse, auront été, en comparaison, nettement plus « nébuleux » quant au devenir de notre alliance militaire et convergence diplomatique avec les Kurdes, désormais seuls face aux menaces turques, alors, que tout doit être mis en lumière, sans faux semblants, afin d’éviter une confrontation militaire avec notre allié au sein de l’OTAN !

 

Le Président ne se rendra pas, non plus, dans quelques jours, au Forum économique de Davos, en janvier, ou, en février, à la conférence annuelle sur la sécurité de Munich. C’était pourtant, précisément à Davos, l’année dernière, qu’il avait tenu à tracer les contours d’un nouvel ordre international, qui se doit d’être plus représentatif de la montée en puissance de nations émergentes et plus solidaire avec les Etats qui ambitionnent d’y parvenir, à l’instar des 54 pays du continent africain.

 

Le président de la République, que l’on a souvent dépeint en « maître des horloges » a pourtant, un agenda qui lui serait des plus favorable pour s’accaparer et appréhender de manière plus « inclusive » le thème de notre action extérieure.

En mettant en péril l’existence même de notre système de sécurité collective, en brandissant régulièrement, le départ des Etats-Unis de l’Alliance Atlantique, le président américain, Donald Trump, nous offre une excellente occasion d’ouvrir un vrai débat démocratique quant à l’efficacité même de l’OTAN.

 

Occasion idoine, du reste, de mettre en exergue la question de notre nécessaire autonomie stratégique, de la pérennité militaire d’une alliance née, en 1949, sur les fonts baptismaux d’une guerre froide désormais derrière nous. L’utilité d’un tel débat - mettant en exergue les notions de solidarité et de subsidiarité en matière de politique étrangère et de défense européenne - serait, à quelques mois des élections européennes de mai prochain, l’occasion idéale de sonder les Français.

 

Ces derniers réclament, du reste ce type débat, en mettant systématiquement en avant la question de la souveraineté, de la puissance, des réponses fermes et fortes à adopter face aux « incertitudes » stratégiques à l’est de notre continent. Ce sont, là, d’ailleurs, des enjeux transcendant très largement les clivages politiques.

 

Par ailleurs, l’année 2019 sera aussi une année aux enjeux électoraux déterminants pour nos orientations diplomatiques traditionnelles, à l’instar de celles qui se dérouleront au Sénégal et au Nigéria, en février ; en Ukraine et en Algérie, en mars et avril ; en Tunisie, et théoriquement en Libye et en Afghanistan, d’ici décembre 2019.

 

La prochaine édition du Forum mondial « Normandie pour la Paix », à l’invitation du président de la région Normandie et ancien ministre de la Défense, Hervé Morin, à l’occasion du 75ème anniversaire du débarquement du 6 juin 1944, serait l’occasion parfaite pour amplifier et étayer ce dessein interactif, participatif et de facto éminemment citoyen.

 

Nombreux sont les Français qui attendent ce geste. C’est le cas, entre autres, de tous ceux qui œuvrent au rayonnement de la France, à la défense et la promotion de ses intérêts, avec détermination, professionnalisme et abnégation, au péril de leur vie et au mépris des réductions budgétaires qui les touchent, le plus souvent, en priorité. Les coupes budgétaires dans les budgets militaires, en réponse aux doléances des Français, mis en lumière à travers la mobilisation des gilets jaunes ne devraient faire exception, encore une fois.

 

Pour toutes ces raisons, Monsieur le Président, enfilez votre gilet « bleu, blanc, rouge » et ouvrez le nécessaire débat quant aux orientations que devraient revêtir notre politique étrangère et de défense. Cela concerne chacun d’entre nous.

 

Sourcehttps://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/403-e_grand_debat_national_et_la_politique_internationale

 


LE GRAND DÉBAT NATIONAL...

...et la politique africaine.

...par Leslie Varenne et Emmanuel Dupuy - le 26/01/2019.

 

La politique africaine de la France est le parent très pauvre du grand débat national, pourtant ce sujet était inscrit dans la toute première charte des Gilets jaunes. Parmi ces revendications figuraient « la fin du franc CFA et des ingérences politiques et militaires ; le rapatriement des soldats français et l’établissement de rapports d’égal à égal avec les Etats africains ».

 

 

 

Dès l’apparition de ces « doléances » sur les réseaux sociaux, les nombreuses diasporas africaines vivant dans l’Hexagone, qui étaient jusque-là restées dans l’expectative, ont ainsi apporté leur soutien au mouvement.

 

Tous ces sujets deviennent de plus en plus brûlants. Se taire, se terrer dans le déni, ou se complaire dans l’aveuglement, permet, en outre, de conforter tous les Etats, qui instrumentalisent - à l’instar de la Russie, de la Chine, de l’Allemagne, des Etats-Unis, ou ceux, qui, en plein jour, attisent le ressentiment anti-français, à l’instar des attaques récentes du gouvernement italien. Il en va, faut-il le rappeler, d’une guerre commerciale et de desseins stratégiques qui prennent le continent africain en otage.

 

Mais sur ce sujet, comme sur d’autres, le président de la République reste désespérément flou, et semble vouloir se murer  dans une logique « verticale » qui est le propre de son action publique. Nul étonnement donc, les mêmes ornières qui l’empêchent de sortir de ses certitudes finissent par enterrer la singularité de notre politique africaine.

 

Faute d’avoir été choisi d’une manière transparente et en carence de représentativité au sein des diasporas, les membres du Conseil Présidentiel pour l’Afrique (CPA) restent de grands inconnus sans réelle légitimité. Les représentants très actifs des sociétés civiles africaines, comme les chercheurs, journalistes, militants et activistes des droits de l’homme, jeunes entrepreneurs de la nouvelle économie n’arrivent plus à décrypter les bons niveaux de décisions ni à comprendre les raisons de celles-ci.

 

Alors que la fin de la « FrancAfrique » reste un vœux pieux, les différents interlocuteurs officiels : le ministre des Affaires Etrangères, Jean-Yves le Drian, son directeur Afrique, Rémy Maréchaux, le Conseiller Afrique de l’Elysée, Franck Paris, le Directeur général de l’Agence française de Développement, Rémy Rioux ; sans omettre les « visiteurs du soir » du 2, rue de l’Elysée (siège de la cellule Afrique), cultivent  une divergence d’approche et d’analyse, qui nuit, sur le terrain, à la pérennité  et à la légitimité de notre action.

 

Il est donc plus qu’urgent de mettre la politique africaine de la France au menu du grand débat national, et ce, afin d’apporter les nécessaires clarifications. Comme rappelé, c’est bien l’absence de réponse qui renforce l’inquiétude.

 

La question du Franc-CFA est, de ce point de vue, primordiale tant elle agite les populations africaines concernées et résonne désormais en écho sur le débat européen.

 

Lors de son premier discours sur sa politique africaine, en novembre 2017, à Ouagadougou, Emmanuel Macron avait déclaré être favorable à un changement de nom ou de périmètre de cette monnaie. Depuis, ce sujet n’a plus été abordé. Le gouvernement italien, qui ne rate pas une occasion de s’en prendre au chef de l’Etat français, a bien compris l’intérêt de jouer sur cette corde ultra-sensible. Le 22 janvier dernier, en accusant la France d’appauvrir l’Afrique en maintenant la colonisation à travers le FRCFA, et d’être par conséquent à l’origine du drame des migrants en Méditerranée, Luigi Di Maio, le vice-président du Conseil italien, par ailleurs, chef de file du mouvement 5 étoiles, a été ovationné par les opinions publiques africaines francophones.

 

Est-il utile de donner autant de bâtons pour se faire battre ? Certes, cette déclaration s’apparente plus à un règlement de compte ; Rome et Paris se disputant un leadership libyen sans aucun résultat tangible de part et d’autre.

 

En prime, l’Italie a beau jeu de se faire passer pour un chevalier blanc alors qu’elle fut, elle aussi, une puissance colonisatrice sur le continent africain et qu’elle espère toujours jouer un rôle notable à Tripoli.

 

Le besoin de clarification est aussi impérieux dans le domaine de la démocratie sur le continent. A force de négliger des principes intangibles, la France ne cesse de s’en remettre à des valeurs qui sont autant de géométries variables. Le dernier exemple à l’aune des élections en République Démocratique du Congo a démontré à quelle point la parole de Paris était devenue inaudible. S’exprimant sur un scrutin contesté et contestable, Jean-Yves le Drian a estimé que les résultats de cette élection, qui déclarait Félix Tshisekedi président, n’étaient pas conformes et que l’autre opposant, Martin Fayulu était a priori le vainqueur.

 

Peu importe qu’il ait tort ou raison, d’ailleurs. Le simple fait de ne s’être jamais exprimé lors d’autres élections non-crédibles et d’avoir validé des scrutins non-transparents, à l’instar  de l’élection présidentielle au Mali en juillet-août 2018 ou au Cameroun, en octobre de la même année, rend la prise de position du ministre français des Affaires étrangères au mieux ambiguë.

 

Le besoin de clarification sur tous ces sujets, comme sur d’autres (restitution des biens culturels africains exposés dans les musées européens, transparence dans les contrats d’exploitation des riches du sous-sol…) est impérieux.

 

L’absence de prise en compte de ceux-ci participe au «french bashing», en vogue, depuis plusieurs années, sur le continent africain et désormais à nos frontières.

 

La meilleure manière de répondre au mieux aux intérêts des Français consiste encore à autoriser et à provoquer ce rendez-vous doublement citoyen, car il est âprement attendu des deux côtés de la mer Méditerranée…

 

Emmanuel Dupuy
Président de l'Institut de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) 

Leslie Varenne
IVERIS

 

Source : https://www.iveris.eu/list/notes_danalyse/404-grand_debat_national_et_politique_africaine

 

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