Les entreprises européennes prochaines victimes de la purge en Arabie Saoudite?

...par Pierre Conesa - le 17/11/2017.

 

Pierre Conesa est titulaire d'un DEUG en mathématiques et en russe, agrégé d'histoire et ancien élève de l'École nationale d'administration (promotion Henri-François-d'Aguesseau, 1980-1982)2

Après avoir été chargé de cours en histoire contemporaine à l'université Paris-VII, il est administrateur civil au ministère de la Défense, où il est notamment directeur adjoint de la délégation des Affaires stratégiques, avant de prendre sa retraite en 20123.

Devenu directeur de la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (CEIS), il est enfin membre de la fondation Res Publica et maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris.

Il est rédacteur du 1er plan stratégique de soutien aux exportations d’armements, et a créé le campus de défense de l’École militaire.

Il est fondateur et président de la société Homid, spécialisée en intelligence économique, conseil, communication et relations publiques.


Pierre Conesa livre à Challenges son analyse sur la purge menée en Arabie Saoudite par le Prince héritier Ben Salman et les risques pour les entreprises européennes.

En peu de temps, la conjoncture politique et économique dans le Golfe arabo-persique s’est brutalement dégradée. La purge politique en Arabie saoudite avait commencé mezzo voce au courant de l’année pour se conclure le 6 novembre par une nuit des « Longs Couteaux », heureusement moins sanglante que l‘originale et surtout plus confortable puisque les 200 assignés à résidence sont logées au Ritz. Mais plus que l’épuration politique dirigée par le Prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) destinée à s’assurer le pouvoir, il faut analyser d’abord les risques de la campagne anti-corruption pour les entreprises étrangères ayant signé des contrats publics.

Les grands groupes européens éclaboussés ?

Les businessmen saoudiens arrêtés ne sont pas des moindres : d’abord le Prince Awaleed bin Talal, une des plus grosses fortunes du royaume qui avait déposé plainte contre le magazine américain Forbes en 2013, vexé qu’on ait sous‑évalué sa richesse, estimée à environ 30 milliards de dollars. Actionnaire majoritaire de Rotana, il dirige un des plus grands groupes de médias allant du Maroc à Oman. Hélas, le groupe a son siège à Dubaï. L’autre homme d’affaires princier, Waleed al-Ibrahim, frère de l’ancien roi Fahd, est propriétaire de la chaîne Al Arabiya et de Middle East Broadcasting Centre (MBC). Pour ce qui concerne les hommes d’affaires non princiers, on a Bakr Bin Laden ; Mohamed al-Amoudi, première fortune d’Ethiopie et seconde d’Arabie ; Ogier le groupe de la famille Hariri, etc… Les détournements d’argent, qualifiés prudemment de « dépenses inutiles » par MBS dans une interview avec Bloomberg, ont été estimés entre 80 à 100 milliards de dollars entre 2010 et 2014, soit le quart du budget de l’Etat.

Tous les grands groupes étrangers seront probablement éclaboussés car personne en Arabie ne comprendrait que seuls les acteurs locaux soient punis. Et on ne pourra pas faire comme Tony Blair en 2006 qui, confronté aux révélations de l’ONG anti-corruption Corner House sur les extravagantes commissions du contrat Yamamah 1, avait écrit un courrier « secret et confidentiel » pour arrêter les poursuites, et conclure le contrat Yamamah 2[i]. Les entreprises invitées cette année au Saudi-Business Forumpour s’entendre vanter l’ambiance des affaires en Arabie, n’ont découvert qu’avec retard la création de la Commission anti-corruption présidée par MBS lui-même, qui vient en une seule journée d’embastiller plus de 200 personnes en une seule vague, en prenant aussi la préoccupation de bloquer les jets privés à l’aéroport de Riyad afin d’éviter toute fuite. L’enquête est annoncée comme longue, mais nourrira régulièrement l’actualité locale et étrangère.

« Une escalade de pressions économiques »

Autre dossier, non moins préoccupant, l’embargo total décidé par l’Arabie saoudite, les Emirats, Bahreïn et l’Egypte contre le Qatarle 5 juin. Sans issue politique, diplomatique ou militaire, il est dans l’impasse. Les échanges intra-Golfe sont peu nombreux et l’embargo pénalise plus le groupe des 4 que le Qatar. L’idée des pressions indirectes sur les sociétés étrangères commence à apparaître dans les discours « officiels ». Le 13 juin 2017, l’Ambassadeur des Emirats Arabes Unis à Washington Yousef Al-Otaiba a déclaré que son pays et les États-Unis avaient toléré trop longtemps le « mauvais comportement du Qatar. (…) Il y aura une escalade de la pressions économiques… le Qatar investit des milliards de dollars aux États-Unis et en Europe, puis recycle les bénéfices pour soutenir le Hamas, les Frères musulmans et les groupes liés à Al-Qaïda[ii]« .

Certains analystes du Moyen-Orient ont souligné sur la plate-forme digitale Bisnow que cet argumentaire était ambigu et dangereux car il attaque non seulement le Qatar, mais aussi les pays et entreprises qui travaillent au Qatar. L’Ambassadeur des EAU à Moscou, Omar Ghobash, dans un discours à Londres[iii] a déclaré que « l’expulsion du Qatar du Conseil de coopération du Golfe – souvent soulevée comme une possible sanction – n’était pas la seule sanction possible. (…) Il existe certaines sanctions économiques que nous pouvons prendre actuellement qui sont examinées. (…) L’une d’entre elles serait d’imposer des conditions à nos propres partenaires commerciaux et de dire : si vous souhaitez travailler avec nous, alors vous devez faire un choix commercial (…) Les Emirats Arabes Unis et l’Arabie saoudite pourraient demander à leurs partenaires commerciaux de choisir entre travailler avec eux ou avec Doha ».

Avis de tempête probable donc sur les entreprises européennes dans la région. En effet il est interdit de penser que des boîtes américaines ou chinoises puissent, elles, figurer au rang des accusées…

 

Pierre Conesa

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