L’année de toutes les surprises

...par Renaud Girard - le 22/12/2016.

 

Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français 

Ecole normale supérieure (Ulm)

Ecole nationale d'administration (ENA)

Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984



2016, l’année de toutes les surprises

 

Il serait excessif de qualifier 2016 d’ "année terrible", comme l’avait fait Victor Hugo pour parler de 1871, marquée par l’occupation allemande et la Commune. Mais 2016 fut si riche en événements imprévus qu’on peut la qualifier d’année de toutes les surprises.

 

La première surprise a été le Brexit. Par leur vote au référendum du 23 juin 2016, les électeurs britanniques ont décidé de mettre un terme à 43 ans d’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Cela fait planer la menace d’un détricotage progressif de l’UE. Le résultat de ce vote est avant tout l’expression d’une révolte du peuple britannique contre ses élites, phénomène désormais commun à toutes les nations occidentales. Comme l’a bien décrit le géographe Christophe Guilluy, la mondialisation fait monter les inégalités et crée une division sociale et territoriale au sein des sociétés occidentales entre, d’une part, quelques métropoles bien intégrées à la mondialisation et, d’autre part, de vastes zones périphériques, perdantes de la mondialisation, politiquement animées par une colère contre les élites, reposant principalement sur la demande de protectionnisme et de frontières.

 

Cette même colère a été à l’origine d’une autre grande surprise dans le monde anglo-saxon : l’élection de Donald Trump. On a eu tort de penser que la victoire de Trump allait être le début d’un tournant autoritaire des États-Unis. L’attachement au droit et à la liberté est au fondement de l’identité politique anglo-saxonne. En votant pour Trump, les électeurs n’ont pas souhaité rompre avec la démocratie, mais rejeter leurs élites tout en restant dans le cadre démocratique.

 

En politique étrangère, le même vent de réalisme souffle sur les trois grandes puissances militaires que compte l’Occident. Theresa May, Donald Trump et François Fillon partagent l’idée qu’il convient de renouer diplomatiquement avec Moscou.

D’autre part, un schéma inverse de celui de 1972 se met en place à Washington : Nixon et Kissinger se rapprochaient de la Chine, pour contrer l’URSS ; aujourd’hui, Trump va chercher à se rapprocher de la Russie, pour la séparer de la Chine.

 

Le rapprochement de l’Amérique avec la Russie est rendu urgent par la troisième grande surprise de l’année 2016 : l’évolution politique des Philippines vers l’autoritarisme. En mai 2016, le populiste Rodrigo Duterte a gagné l’élection présidentielle et s’est lancé dans une spectaculaire guerre contre la drogue, où tous les principes de l’État de droit sont bafoués. Les simples consommateurs de stupéfiants des bidonvilles sont froidement abattus par des escadrons de la mort. Duterte mène apparemment son pays à la ruine. Les États-Unis ont émis de sévères critiques à l’encontre de cette politique, qui se sont révélées contre-productives. Elles n’ont pas fait progresser d’un pouce les libertés aux Philippines, mais ont provoqué une réorientation diplomatique de l’archipel. Alors qu’il était un protectorat de fait des États-Unis depuis son indépendance, Duterte a choisi de mettre un terme à cette relation privilégiée et de se rapprocher de la Chine. La perte de l’allié philippin pour Washington bouleverse la donne en Asie du Sud-Est.

 

Quatrième surprise, les cartes du Moyen-Orient sont rebattues par le spectaculaire retournement de la situation en Syrie en faveur du régime de Bachar el-Assad. En septembre 2015, les rebelles syriens, aidés par les Occidentaux, les pétromonarchies du Golfe et la Turquie croyaient pouvoir s’emparer de Damas. Mais l’intervention russe a sauvé in extremis le régime et permis la reconquête d’Alep, la seconde ville du pays. Les Russes se substituent aux Américains comme grande puissance de référence dans la région.

 

Toujours au Moyen-Orient, l’autre grande surprise a été la tentative de putsch en Turquie, le 15 juillet, par des éléments de l’armée, liés à la confrérie Gülen. Son échec a provoqué le renforcement du pouvoir d’Erdogan et une vaste purge, allant bien au-delà des seules sphères gülenistes. Affermi dans son pays et souhaitant prendre ses distances avec l’Amérique, le pragmatique Erdogan a réussi une spectaculaire réconciliation avec la Russie, tournant la page de l’année 2015 qui avait vu un avion russe abattu par la chasse turque. L’assassinat de l’ambassadeur de Russie à Ankara, lundi, ne devrait pas changer la donne.

 

Quelles leçons tirer d’une telle année pour notre diplomatie ? Deux principes directeurs.

 

Le premier est le réalisme. Face à la surprise, il faut être souple et pragmatique, à l’image des grands félins. Prenons les réalités telles qu’elles sont ; ne nous enfermons dans aucun système rigide ; renonçons aux leçons de morale pour ne rayonner que par notre exemple ; posons les problèmes en termes d’efficacité et de préservation de nos intérêts.

 

Le second est l’indépendance nationale. Dans un monde de plus en plus incertain, où la surprise et la contingence sont reines, même chez nos plus vieux alliés, on ne peut survivre à l’inattendu qu’en s’en remettant à ses propres forces.

 


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