Le chaînon manquant dans la lutte contre l’islamisme radical.

...par Christain Harbulot - le 24/09/2016.

 

 Stratégiste français.

Il est directeur de l'École de guerre économique et directeur associé du cabinet de conseil Spin Partners, spécialisé en intelligence économique et lobbying



La « guerre contre le terrorisme » est au cœur de la campagne électorale pour les élections présidentielles de 2017. La manière de la mener implique de la part du futur pouvoir politique une vision stratégique de la situation et ensuite la capacité de valider des considérations tactiques pour combattre les adversaires de la France. 

La question centrale qui se pose aujourd’hui pour la société française est quelle est la nature de la menace principale ? Est-elle terroriste comme le suggère la grande majorité des personnes qui interviennent sur le thème de la lutte antiterroriste ou est-elle de nature sociologique comme le pressentent des observateurs qui interviennent dans les zones difficiles (cités et quartiers infiltrés par les mouvances salafistes et les associations liées aux Frères Musulmans) ?

Le processus de remise en cause de la cohésion nationale est révélé aujourd’hui par une multitude de signaux faibles et par l’apparition de points de fixation symboliques comme la « jungle » de Calais. La question des migrants a passé le cap du débat sur la posture humanitaire à adopter devant le malheur des autres. En juin 2015, une des personnalités de gauche les plus légitimes sur la question des droits de l’homme, Robert Badinter, rappela que la France n’était pas en condition d’accueillir les migrants en raison de son fort taux de chômage. Les tensions qui apparaissent sur le sujet dans la plupart des pays d’Europe confirment cette tendance. L’étude de l’Institut Montaigne, l’islam français est-il possible, montre qu’il existe un pourcentage non négligeable de la population musulmane qui ne se reconnait pas dans les lois de la République. De facto, il est de plus en plus difficile d’être dans le déni face au risque d’affrontements à venir. Une partie croissante de la population française refuse le statu quo actuel, c’est-à-dire la cohabitation territoriale avec des  poches de population qui sont entrées en dissidence ouverte avec notre modèle de société. Cette menace sociologique est encore plus dangereuse que la menace terroriste. A court et moyen terme, les autorités se sont donné les moyens de protéger la population contre les attentats terroristes. Mais à long terme, qu’en est-il de la stratégie pour éviter une « guerre de nature sociologique ».   

La cohérence d’une stratégie

Il est impossible de combattre une menace de nature sociologique en faisant plusieurs  grands écarts à la fois.  
Le premier grand écart est franco-français. Les défenseurs des droits de l’homme font passer ce principe comme la priorité absolue des politiques à mener. Ils sont les premiers à réclamer la venue des migrants et ont perdu tout repère par rapport à l’essentiel : quel est le point d’équilibre qui permet à une population de vivre en paix sur un territoire donné.  
Le second grand écart est géopolitique. La question n’est pas simple car la vision stratégique d’une bonne partie de la classe politique, de la haute administration et du complexe militaro-industriel est sérieusement affectée par les relations entretenues avec certains pays du monde arabe. Les mouvements islamistes qui cherchent  à déstabiliser notre pays entretiennent des liens étroits avec certains de ces pays que la diplomatie française considère comme des alliés et une partie des industriels de la Défense comme d’excellents clients.  La récente interview de Pierre Conessa au magazine Le Point rappelle la genèse de cette situation.  
Le troisième grand écart est politique. Pour « aller chercher le vote des électeurs », certains candidats se lancent dans la course aux mesures spectaculaires qui privilégient le ressenti émotionnel aux dépens de l’efficacité opérationnelle.  

Un engrenage dont il faut absolument sortir 

Ces contradictions ne sont pas des murs infranchissables. La sécurité du pays doit l’emporter sur tous les autres enjeux. Nous avons le choix entre deux stratégies : 
1) Soit le pouvoir politique choisit de maintenir sa ligne hypocrite actuelle en proclamant haut et fort qu’il combat le terrorisme tout en maintenant ses relations diplomatiques, militaires et économiques avec des pays qui contribuent à nous affaiblir sociologiquement en soutenant les minorités politico-religieuses islamistes sur notre territoire. Dans une telle perspective, il faut se préparer à un affrontement inévitable dans la mesure où l’effet de contagion sociétale de l’islamisme radical provoquera son contraire au sein de la population française. 
2) Soit le pouvoir politique change de stratégie et adopte une posture cohérente entre ses paroles et ses actes. Ce choix a un coût important : la perte de certains marchés « historiques » d’armement à l’étranger. Mais il a aussi un gain, peut-être plus important pour l’avenir de notre pays : l’affaiblissement des bases populaires de l’islamisme radical en France par la rupture des canaux logistiques sur lesquels repose la montée en puissance de l’action subversive des minorités politico-religieuses islamistes qui œuvrent sur notre territoire.  

Il n’est pas certain qu’aux élections présidentielles de 2017, le peuple français puisse faire pression sur les candidats du second tour pour appuyer par leur vote cette volonté de changement de stratégie. Aucun des candidats en capacité d’accéder à la fonction de Président de la République n’assume pour l’instant une telle détermination. C’est la faiblesse de la France. Sans cohérence stratégique, les politiques gouvernementales sont vouées à traiter les effets et non les causes des problèmes. Les actions répressives menées contre les terroristes et les tentatives de déradicalisation ont incité certaines fractions de la population immigrée à se démarquer de l’islamisme radical. Mais peut-on pour autant affirmer qu’il a eu un renversement de tendance dans les zones urbaines où l’islamisme radical impose de manière plus ou moins visible ses règles de vie à des habitants majoritairement encore très passifs.  La menace la plus dangereuse n’est pas traitée par ce type de réponse. Les autorités françaises en sont encore au stade du diagnostic. Des remontées orales d’information sont demandées aux élus locaux pour aider le pouvoir politique à avoir une idée plus précise de la progression de cette menace insidieuse. Il n’existe pas pour l’instant de plan d’envergure, pour la contrer. SI des expériences sont menées sur quelques sites urbains particulièrement touchés, elles sont de très faible amplitude et ne relèvent pas d’une vision constructive inscrite dans la durée. Le manque de concertation entre les partis politiques aptes à gouverner est un obstacle supplémentaire à la nécessaire continuité de ce type d’expériences. 

La posture militaire et ses limites 

La seule force qui a le devoir d’anticiper les conflits est l’armée. Les textes qui encadrent son fonctionnement amènent naturellement les militaires à se préparer au pire, c’est-à-dire à la confrontation. La participation de soldats au plan Vigipirate et l’opération Sentinelle ne sont qu’une première étape dans le déploiement de forces militaires à l’intérieur des frontières. Les forces classiques de maintien de l’ordre (police, gendarmerie) fonctionnent dès à présent avec des contraintes très lourdes en termes de gestion des effectifs. Dix compagnes de CRS sur soixante sont mobilisées en permanence pour contenir les débordements des migrants de la « jungle » de Calais. La gendarmerie a le plus grand mal à conserver des escadrons de réserve contenu du déploiement de ses unités dans et hors de l’hexagone. Une démultiplication d’émeutes violentes sur le territoire et dont la durée dépasserait deux semaines, pourrait aboutir à une situation de crise majeure. Le manque de réserve et l’épuisement des effectifs de police/gendarmerie pourraient amener les pouvoirs publics à faire appel à l’armée.  L’armée n’a pas pour vocation à se substituer à une force policière. Dans le passé des petites unités ont été formées à cette fonction pour accomplir certaines missions dans l’ex-Yougoslavie. Mais il est évident que les coups de feu tirés par des jeunes de cités lors d’anciennes émeutes sur des CRS ou des gendarmes n’entraîneraient pas le même niveau de non riposte de la part de militaires. Mais là n’est pas la question la plus importante. L’armée est le dernier rempart si une confrontation devait se produire. Elle réfléchit donc à cette éventualité. Si elle ne le faisait pas, elle serait défaillante dans sa mission d’assurer la défense de la nation. En se préparant au pire, l’armée ne règle pas le problème de comment éviter le pire. Ce n’est pas dans sa feuille de route, ni dans sa vocation initiale. Il existe donc aujourd’hui un chaînon manquant dans la politique gouvernementale. Personne ne veut, ne souhaite ou n’assume la manière d’éviter le pire en éradiquant la menace que constitue l’action subversive des minorités politico-religieuses islamistes sur l’ensemble des territoires français. 

Comment inventer le chaînon manquant ?

En 1940, le conservateur Winston Churchill a créé un ministère de la guerre économique en faisant appel à des travaillistes de culture marxiste. Ce ministère était le chaînon manquant pour mener la contre-guerre subversive contre l’Allemagne nazie. En agissant ainsi, il prenait à contrepied le système de renseignement britannique. C’est grâce à la créativité de ce nouvel appareil de combat que fut édifiée l’organisation logistique de la résistance dans les  territoires occupés, le recueil de l’information sur les forces militaires nazies en Europe et la désinformation de l’occupant sur les lieux du débarquement (fait crucial qui eut une   incidence majeure sur la fin de la guerre).

Que pouvons-nous tirer comme leçon de cette prise de risque de la part d’un dirigeant politique devant faire face à une situation exceptionnelle. Pour une période dont personne ne connait la fin, nous devons faire face à une double menace : terroriste dans ses manifestations spectaculaires mais pour l’instant ultra minoritaires, sociologique dans son expression diffuse presqu’invisible pour la majorité des citoyens mais affectant des poches de population à différents endroits du territoire. La priorité des priorités stratégiques est d’éviter le pire, c’est-à-dire rappelons-le avec force : une confrontation intérieure.  L’appareil d’Etat n’a pas su pour l’instant suggérer au politique ce que pourrait être ce chaînon manquant. Il en fut de même pour la Grande Bretagne dans un tout autre contexte mais dans une situation d’exception.

Il est donc nécessaire que les forces vives de la nation se parlent, se concertent, étudient le problème avant de passer dans l’éternelle répétition de la gestion de crise et surtout avant qu’une bille d’acier brise l’enveloppe de verre dans laquelle notre individualisme humanisto-consumériste puise la légitimité de sa non pensée et de sa non action.

     

Christian HARBULOT


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