QUELQUES CONSIDERATIONS SUR LA NOUVELLE GUERRE FROIDE…

...par Richard Labévière - le  17/01/2017.

 

 Journaliste et écrivain français qui a été rédacteur en chef à la Télévision suisse romande (TSR) et à Radio France internationale (RFI).

Rédacteur en chef de Défense, la revue de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) de 2003 à 2011, il exerce - depuis 2010 - comme consultant international et rédacteur en chef de espritcors@aire.com/Observatoire de la Défense et de la Sécurité , un réseau d’experts des questions de défense et de sécurité. Depuis 2014, il est rédacteur en chef de prochetmoyen-orient.ch [archive]/Observatoire géostratégique.

Il est aussi membre de la rédaction du mensuel Afrique Asie.



 

QUELQUES CONSIDERATIONS 
SUR LA NOUVELLE GUERRE FROIDE…

Il est bien vrai – comme le souligne Jean Daspry (en tête des Brèves de cette semaine) – que sur le plan des écoutes, de l’espionnage industriel et de l’espionnage tout court, l’affaire des cyber-attaques russes, c’est quand même « l’hôpital qui se moque de la charité… ». Ce n’est certainement pas à un pays dont les services de renseignement écoutent les téléphones de la chancelière Angela Merkel et du président François Hollande – entre autres et sans parler de la myriade de micros installée dans les bureaux bruxellois de la Commission de l’Union européenne – qui peut ainsi donner des leçons et faire la morale à Moscou, sinon à la terre entière.

 

Cela dit, l’actuelle campagne de communication ciblant la Russie de Vladimir Poutine soulève bien d’autres questions autrement plus préoccupantes.

 

En premier lieu, cette entreprise, relayée par les plus prestigieux organes de presse occidentaux, confirme – s’il en était encore besoin – qu’on est bien passé de l’information, à la communication puis à la propagande la plus grossière. Comme pour les armes de destruction massive d’Irak, comme pour les liens de proximité entre Saddam Hussein et Oussama Ben Laden, comme pour l’usage d’armes chimiques exclusivement par l’armée syrienne, les rédactions occidentales diffusent à nouveau des rumeurs, des approximations et de bien fumeuses analyses, mais rarement des faits, des faits avérés, vérifiés auprès de différentes sources croisées selon les règles basiques du journalisme éternel. Il est vrai que sur ce plan, le journalisme post-moderne empile désormais les post-vérités à qui mieux mieux, les émotions et les affects : je suis ceci ou cela… j’aime ou j’aime pas… ces gonflements de l’égo se substituant à l’information par le biais des Sweet, Fesse-book et autres « réseaux numériques » qui n’ont rien de « sociaux » !

 

La deuxième question de la nouvelle campagne anti-russe illustre, révèle et confirme l’une des manifestations organiques les plus classiques de la gouvernabilité états-uniennes. A Washington, le pouvoir s’organise et se régule en fonction d’un édifice complexe et diversifié, une sorte de mille-feuilles : la Maison Blanche, le Congrès, le Conseil national de sécurité, une quinzaine d’agences de renseignement, les services spéciaux des grandes sociétés, Wall Street, les lobbies, les think tanks etc. Les différentes strates de ce kouglof recouvrent et garantissent des intérêts économiques, financiers et d’influence qui ne sont pas toujours convergents, ne s’accordant pas toujours avec les intérêts supérieurs des Etats-Unis. Le Watergate, l’Iran-gate, le Ben-Ladengate et bien d’autres coups tordus encore moins avouables ponctuent la longue histoire des ratages de cette « démocratie exemplaire », du moins prétendue telle. En la matière, les coulisses des appareils d’Etat de Washington font plutôt figure d’écuries d’Augias et tous les travaux d’Hercule ne sont pas prêts d’en venir à bout.

Ceci étant dit, plusieurs sources d’un service européen de renseignement (qui n’est pas français) expliquent à prochetmoyen-orient.ch que plusieurs décideurs clefs du Pentagone sont bien à la manœuvre de l’actuelle campagne anti-russe. Leur hantise : voir le nouveau président Trump changer de politique à l’égard de Moscou, mettant ainsi de nombreux bureaux des ministères de la Défense et des Affaires étrangères au chômage technique, sans parler des milliers, ou centaines de milliers sinon des millions d’emplois du complexe militaro-industriel qui perdurent grâce à la menace – plus ou moins crédible – que Moscou ferait à nouveau peser sur le « Monde libre »… Par conséquent pour le Pentagone, il s’agit de continuer à alimenter la thèse d’une Russie menaçant les « démocraties » occidentales.

 

La troisième question, sinon la conséquence la plus dommageable de l’actuelle campagne anti-russe, vise à remettre en service les plus vieux mécanismes de la Guerre froide. Passant par pertes et profits le fait que la Russie, depuis la disparition de l’Union soviétique, a perdu quasiment un tiers de son territoire et de sa population, que le Pacte de Varsovie a été démantelé alors que l’OTAN n’a cessé de s’élargir et de redéployer ses systèmes d’armements et que l’« annexion » de la Crimée ne constitue que le retour à son statut initial d’une terre jadis abandonnée par Nikita Khroutchev, nous devons nous demander sérieusement à qui profite la fabrication d’une nouvelle Guerre froide. Certainement pas à la France, ni aux autres pays de l’union européenne à commencer par l’Allemagne.

 

En imposant à ses partenaires européens d’appuyer ses sanctions économiques contre la Russie, les Etats-Unis ne font qu’actualiser les objectifs du Plan Marshall de l’après-guerre, officiellement baptisé Programme de rétablissement européen. Accordé aux différents Etats de la vieille Europe, ce programme américain de prêts affichait l’ambition d’aider à la reconstruction des villes et des installations détruites par les bombardements. Ces prêts (à l’époque d’un montant affiché de 13 milliards de dollars) étaient assortis d’une condition incompressible : les Etats bénéficiaires étaient tenus d’importer – pour un montant équivalent – des produits américains… Des montants équivalents consacrés à la reconstruction auraient pu être dégagés en nationalisant les avoirs des gros épargnants européens déposés dans les banques américaines durant la Seconde guerre mondiale. Toujours est-il que le Plan Marshall a été, en réalité, une mise sous tutelle économique et culturelle des pays « libérés » par les armées américaines. Cette libération aurait-elle pu s’effectuer sans le sacrifice de quelque 27 millions de ressortissants soviétiques ? Les historiens d’aujourd’hui ne sont pas toujours très rigoureux sur la question.

 

La construction européenne – comme formation d’un marché unique ouvert, au détriment d’institutions communes au service de politiques intégrées, notamment en matière industrielle, de diplomatie et de défense – est l’autre face de la mise sous tutelle du vieux continent par les Etats-Unis. En considérant aujourd’hui l’UE comme un cheval de Troie des Etats-Unis, Vladimir Poutine ne cède pas à une paranoïa artificielle. Avec l’assistance des services diplomatiques de Sergeï Lavrov, il analyse plutôt rationnellement la gestion des dossiers syrien, géorgien, ukrainien, polonais, des Pays baltes et de l’arc arctique de Mourmansk au détroit de Béring.

 

En définitive, l’actuelle campagne anti-russe cherche avant tout à générer une nouvelle Guerre froide, susceptible de garantir et de reproduire l’hégémonie américaine mise en place dès 1945. Quoiqu’on pense de Donald Trump et de ses fantaisies, ses annonces de campagne en faveur d’une « réconciliation » avec la Russie de Vladimir Poutine, d’un désengagement militaire de l’OTAN et d’Asie du Sud-Est – si elles étaient mises en œuvre – sonneraient le glas de cette hégémonie qui repose sur l’existence, sinon sur la fabrication d’un ennemi planétaire.

Vues par les experts du Pentagone, une partie des services de renseignement et les grands patrons du complexe militaro-industriel, les propositions de Trump soulèvent les pires craintes : fermeture de plusieurs départements du Secrétariat d’Etat et de la défense, remise en cause de nombreux programmes d’équipements militaires et réorientation des investissements des grandes sociétés dans les secteurs des hydrocarbures et des équipements.

 

Certes imprévisible, mais pragmatique, Donald Trump a senti le vent du boulet et d’ores et déjà annoncé la modernisation de la flotte des porte-avions de l’US-Navy et de certains programmes de sous-marins nucléaires, c’est-à-dire précisément la réhabilitation des secteurs sur lesquels son prédécesseur Barack Obama avait opéré de substantielles coupes budgétaires ! Dans ce contexte erratique, aura-t-il le courage d’amorcer une réconciliation significative avec la Russie de Vladimir Poutine en commençant par lever la série des sanctions économiques qui pèsent lourdement sur Moscou et les économies européennes ? A voir… En attendant, les gardiens de l’orthodoxie d’une hégémonie américaine unipolaire veillent et nous mijotent des nouvelles formes de maccarthysme poussant à criminaliser de nouveau les acteurs qui voudront rétablir des relations « normales » avec la Grande Russie – prolongement de cette Europe gaullienne qui s’étend de l’Atlantique à l’Oural.

 

Pourquoi ces Chiens de garde n’ont-ils pas diffusé la cassette vidéo des galipettes de Trump avec quelques « Miss » avant la tenue de l’élection présidentielle américaine, cassette dont ils affirment pourtant l’existence et la véracité ? En attendant de nouvelles « révélations », la grande presse occidentale poursuit sa croisade anti-russe. Celle-ci n’est pas très originale et puise dans les vieux poncifs superbement décrits par notre ami Guy Mettan dans son livre magistral – Russie-Occident, une guerre de mille ans : la russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne -, paru aux Editions des Syrtes en 2015.

 


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