NOUS SOMMES EN GUERRE, MAIS LA FAIT-ON VRAIMENT ?

Par le Général (2s) Pierre ZAMMIT

 

La France avait presque oublié les attentats de janvier. On préparait les vacances d'été : soleil, valises, voyage, farniente… "La France est en guerre" avait-on entendu en janvier. Répétant à l'envi un slogan – "nous sommes Charlie" - certains pensaient avoir déjà vaincu alors qu'ils n'avaient pas livré bataille. La vie avait repris son cours : crise, chômage, pouvoir d'achat, réforme des collèges, primaires, congrès à droite, congrès à gauche, quelques frondeurs, la Grèce et sa dette, l'ogre Poutine… Nous ramenant brutalement à la réalité, trois attentats ont tiré les Français de la torpeur de l'été naissant : un brave homme égorgé en Isère et une explosion évitée de peu dans une usine classée Seveso, trente-huit touristes froidement assassinés sur une plage en Tunisie au seul titre qu'ils n'étaient pas musulmans, vingt-sept morts dans une mosquée chiite au Koweït. Sans compter les blessés. Sans compter que la veille nous avions appris qu'un attentat au Sacré Cœur de Paris avait été envisagé par un autre tueur fanatisé. Alors oui, nous sommes en guerre. Le premier ministre l'a répété. Oui, mais quelle guerre ? La faisons-nous vraiment cette guerre ?

Nommer et désigner l'ennemi.

 Il faudrait commencer par désigner clairement l'ennemi. Dire que ce sont des terroristes est insuffisant et ambigu. Il y a eu les terroristes d'Action directe, de la fraction Armée rouge, Carlos et d'autres. Le terrorisme n'est qu'un mode d'action, un procédé. Notre ennemi, c'est une idéologie mortifère qui a nom islamisme et fondamentalisme musulman. Nos ennemis sont les islamistes. Il faut désigner cet ennemi en écartant le faux-fuyant de l'amalgame. Il faut arrêter de se cacher derrière ce type d'argument qui est déjà une capitulation intellectuelle face à la doxa des bien-pensants et à la stratégie de l'adversaire qui connait parfaitement les ressorts de nos démocraties. L'islamisme n'est pas l'Islam. Les Français le savent. Ce n'est pas l'islamophobie qui menace les Français par des attentats, mais l'islamisme.

Une fois l'ennemi désigné, clairement identifié, voyons où et comment il porte ses attaques. Cet ennemi islamiste attaque simultanément à l'extérieur de nos frontières et dans l'hexagone.

 

 Combattre l'ennemi à l'extérieur de nos frontières.

 

A l'extérieur, trois zones privilégiées : le Moyen-Orient, le Machreck-Maghreb et la zone sahélienne.

 

Au Moyen-Orient, en Irak et en Syrie, se trouve le cœur politique et économique du système. Nous n'atteindrons pas ce cœur – ou il faudra bien plus de temps et plus de victimes innocentes – sans attaquer avec des troupes au sol ni sans composer avec le régime syrien. On ne tient pas le terrain avec des frappes aériennes. Conseiller et guider ne suffit plus. Les Etats-Unis accordent la priorité à leur stratégie de containment de la Russie au lieu de la destruction de l'Etat islamique. Bachar El Assad est un diable. Sans doute, mais en face se dresse un diable puissance "n", à la forme d'hydre. Il faut choisir entre les deux. Quant aux alliés Qatari et saoudiens, il est permis de douter de leur engagement total contre à un mouvement sunnite, Daesh en l'occurrence.

     L’Égypte du général Al Sissi résiste. L'illusion démocratique des Frères musulmans a fait long feu. L’Égypte d'Al Sissi est un rempart face à une Libye en proie au chaos où l'état islamique dispute le territoire à des milices elles aussi islamistes. La France a bien fait de lui livrer des avions Rafale. Les Etats-Unis ont enfin mis fin au blocage de la livraison d'armes à ce pays. Tant pis pour les récriminations des ONG des droits de l'homme qui considèrent ce régime comme un des plus répressifs au monde.

 

Au Maghreb, il nous faut agir par la diplomatie et une coopération accrue des services. Nous n'enverrons pas de soldats français dans cet espace. Politiquement, c'est encore impossible. Serait-ce possible que nous n'en n'aurions pas les moyens. Nous devons pourtant aider l'Algérie et la Tunisie dans leur combat contre les islamistes. Depuis la prise d'otages d'In Amenas en 2013, l'Algérie est devenue un allié objectif. Les vindictes contre l'ancien colonisateur sont passées au second plan. Aujourd'hui, pour l'Algérie, l'ennemi numéro un est l'islamiste, d'autant que la chute des revenus du pétrole permet de moins en moins d'acheter la paix sociale.

La Tunisie a besoin de l'armée algérienne pour détruire les nids islamistes dans les monts de Kasserine qui prolongent ceux de Tebessa en Algérie.

Enfin, il faut soutenir le roi du Maroc qui a su procéder à un double désamorçage : politique par l'adoption d'une nouvelle constitution et social par l'accélération du chantier de "développement humain". L'espace méditerranéen est un espace stratégique de première importance pour la France qui est et sera pour longtemps encore seule à y défendre ses intérêts majeurs de sécurité qui sont aussi ceux des trois pays du Maghreb. La Méditerranée n'intéresse pas l'Europe.

 

Reste l'Afrique sahélienne. La France y est en première ligne avec le soutien logistique et renseignement des Etats-Unis qui, pour autant, ne se privent pas de quelques chausse-trappes. "Un Etat a des alliés mais pas d'amis" : la formule du général de Gaulle reste vraie. Sur un territoire grand comme huit fois sa superficie, la France ne peut que compter sur le "G5 du sahel" : la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. C'est peu. Dramatiquement absente de l'opération Barkhane, L'Europe montre une fois de plus ses limites pour tout ce qui touche à la sécurité et la diplomatie. Il faut en tirer également toutes les conséquences pour le budget de la défense en baisse ininterrompue depuis trente ans (périmètre fonction "défense hors gendarmerie et pensions : 2,97% du PIB en 1980 et 1,50% en 2014). Il ne s'agit plus d'enrayer cette baisse. C'est son augmentation qu'il faut envisager en dépit de l'environnement budgétaire contraint. C'est un choix et une responsabilité éminemment politiques. Ce choix fait intégralement partie de la logique de guerre.

 

Combattre l'ennemi sur le territoire national.

 

Le territoire national constitue le deuxième théâtre d'opérations.

La mise en œuvre du plan Sentinelle est riche d'enseignements à porter au crédit de notre armée. Il témoigne de la capacité d'analyse de la menace, d'anticipation, de planification et de conduite des états-majors de différents niveaux. Il témoigne de la réactivité de l'outil et de la qualité dans l'exécution : 10.000 hommes sur le terrain en moins de 72 heures, ce n'est pas anodin. Pour autant, envisager la mise en œuvre de ce plan dans la durée, est-ce bien la mission des armées ? Un soldat préparé à faire la guerre est-il à sa place dans des missions de police sans qu'il ait les moyens légaux de police ? Quand on est entrainé à faire du tir à tuer, le passage à l'ouverture du feu sous contrainte de légitime défense est loin d'être évident. La multiplication et la qualité des consignes n'excluent pas ce qu'on appellera alors "une bavure".

L'armée dans les rues, c'est un symbole fort. C'est rassurant. Est-ce efficace ? Dans les premiers jours, certainement pour montrer que le pays a pris la mesure du défi. Dans le temps, on peut en douter. Le terroriste qui choisit le moment, le lieu et les modalités de son attaque aura toujours l'avantage de la surprise. On ne pourra pas indéfiniment maintenir des soldats partout sur le territoire national. La meilleure protection face au terrorisme est le renseignement et un arsenal juridique adéquat mis en œuvre sans faiblesse. S'il faut mettre des soldats dans la ville, alors il est urgent de penser une doctrine d'emploi qui ne fasse pas de notre armée "des supplétifs des forces de police"(1). Il est tout aussi urgent de penser enfin à une véritable réserve opérationnelle plus étoffée, mieux considérée et mieux employée qu'elle ne l'est.

 

Enfin, s'est-on posé la question des motivations à l'engagement de nos soldats? S'engager pour partir en mission extérieure est une chose ; se retrouver des mois durant dans des opérations de police sur le territoire national en est une autre. Combien voudront encore s'engager ? Combien renouvelleront leur contrat ?

"Nous ne pouvons pas perdre la guerre de civilisation" a déclaré après d'autres le Premier ministre. Il faut aller au bout de la logique de guerre. Une guerre d'un genre nouveau. La première des menaces sur le territoire national est la communautarisation qui risque de fragmenter la nation française au travers de certains de ses constituants fondamentaux : appartenance à la civilisation judéo-chrétienne et gréco-romaine et choix d'une société laïque. Ce sont nos valeurs et nos usages qui sont remis en cause. La culture de l'excuse et l'auto-dénigrement jouent contre nous. Tout comme le laxisme et l'angélisme. Ce n'est pas être islamophobe que de dire que ce n'est pas à la France de s'adapter à l'Islam, mais à l'Islam de s'adapter à la France. La question de l'intégration reste posée. Énoncer le problème dans sa réalité, c'est enfin se donner une chance de le résoudre.

 

Daesh recrute en France des candidats pour le djihad en Syrie ou en Irak. Également des candidats pour le djihad en France via les attentats perpétrés sur notre sol. C'est une offensive idéologique d'envergure lancée par les islamistes de tout poil. Relayé par la propagande, chaque succès – attentat ou conquête territoriale - suscite des engouements nouveaux pour cette idéologie. Mener le combat sur le territoire national, c'est expulser les prêcheurs de haine, fermer les lieux de prédication malveillante, c'est faire respecter les lois quand elles sont votées, c'est ne plus capituler devant les exigences des radicaux fondamentalistes. Il faut combattre l'Islam radical sous toutes ses formes. Il n'existe pas d'islamisme modéré. C'est aussi la meilleure façon de protéger de tout amalgame la très grande majorité des musulmans qui pratique un Islam paisible.

 

Enfin, il faut réapprendre à aimer la France aux plus jeunes, Français de souche ou pas. Les nouveaux terroristes sont issus du terroir et des cités. Ils sont nés en France. On ne le leur apprendra pas avec un service civique dont les textes ne font aucune référence à la nation, à la notion de défense et où le mot France n'est pas écrit une seule fois. Ce sont des textes sans souffle, dont il ne faut pas attendre grand-chose si ce n'est au plan social et humanitaire. L'école doit réapprendre à aimer la France en renouant avec le récit national, ses belles heures et aussi les moins belles. Mais de grâce, n'occultons pas les plus belles heures ni les grands hommes qui ont fait la grandeur de notre pays.

 

 Les affrontements de plus en plus nombreux sur un arc de crise qui s'étend désormais de l'Atlantique aux confins de l'Iran sont devenus une menace directe pour la France. L'idéologie islamiste est parvenue à importer le djihad sur le territoire national. La guerre qui est engagée est une guerre idéologique contre un ennemi qui manie et met en scène la terreur à grande échelle pour prendre le contrôle des populations. La guerre déclarée à l'Occident par les islamistes et fondamentalistes est une guerre totale. Ce n'est pas la France ni l'Occident qui l'ont déclarée. Mais qu'ils le veuillent ou non, ces derniers sont maintenant contraints de la faire en se donnant les moyens, tous les moyens de la gagner totalement.

 

 

Pierre ZAMMIT

Officier général (2S)

 

(1) Général Desportes.

 

 

Source : Pierre ZAMMiT

http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-general-2s-nous-sommes-en-guerre-mais-la-fait-on-vraiment.html#


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