Moyen-Orient : « les jeux sont faits… rien ne va plus ! »


Posté le vendredi 30 octobre 2015


 

La valse de Vienne était belle. Les Iraniens ont brillé par leur absence et Paris…n’a pas été invité. Le duo russo-américain avait une certaine allure, celle d’un vieux couple se retrouvant après une longue séparation. Mais les sourires étaient figés. La Guerre froide, qui n’a pas faibli un instant depuis 1991, monte en température. La Syrie et le Moyen-Orient sont les théâtres sacrifiés de sa renaissance tragique. Car c’est une alliance sous contrainte et contre nature que Moscou veut imposer à Washington. Avec de minces chances de succès. A Vienne, Barak Obama n’avait toutefois pas trop des Saoudiens et des Turcs pour peser dans ce duo qui est un duel à fleurets de moins en moins mouchetés. Chacune des deux têtes d’affiche joue donc de ses atouts et surtout de sa capacité de nuisance, au mépris général de l’apaisement ou de la sécurité internationale, pour faire monter les enchères d’un grand marchandage. On en discerne les contours, mais il parait clair que les acteurs locaux ou secondaires feront in fine les frais.  

Au plan militaire, après une entrée en scène magistrale, l’horizon parait s’obscurcir pour Moscou dont les chars subissent une volée de missiles américains TOW complaisamment livrés par milliers par Washington aux « rebelles » en direct ou via Ryad. L’Arabie Saoudite en aurait acquis environ 12 000 (avec toutefois une clause de non réexportation). Peut-être le budget de 500 millions de dollars alloué par le Congrès américain à la formation de « l’Armée de la conquête » était-il destiné à des achats plus « tangibles » qu’à la formation de 60 malheureux combattants ? De là à penser que le fiasco étrangement claironné par Washington de son programme n’était qu’un piège destiné à précipiter l’implication militaire directe de Moscou pour réduire l’opposition au Président Assad et sécuriser son emprise militaire stratégique en Méditerranée, il n’y a qu’un pas. Une chose parait claire en tout cas : la réduction du cancer DAECH n’est pas la priorité des Etats-Unis.

Mais « le brouillard de la guerre » est dense, les fanfaronnades des acteurs sur leurs avancées, armements, conquêtes et reconquêtes font partie de l’affrontement qui est aussi rhétorique. Aussi ne faut-il pas vendre la peau de l’ours… Vladimir Poutine, qui redoute l’enlisement militaire et sait qu’il ne pourra, sans dommages financiers et surtout politiques, tenir un engagement long et aléatoire, change de pied. Tout en appelant à un accord multipartite et à un processus électoral en Syrie, jugeant toujours le formalisme onusien comme le meilleur contrepoids à l’unilatéralisme structurel des Américains, Il enfonce des coins dans le camp « occidental » : en se rapprochant de la Jordanie qui craint la pénétration islamiste de DAECH sur son territoire fragilisé, en se réjouissant in peto de l’accord irano-qatari sur la sécurité maritime qui fragilise le soutien financier aux forces anti-Assad, en parlant à Israël et aux Saoudiens (pour l’heure sans succès). Bref, il sème les germes de la discorde dans le camp occidental en réponse à la stratégie américaine du chaos, et en convergence avec Ryad ou Doha pour une remontée des cours du Pétrole dont la dégringolade persistante fragilise les économies de rente.

Pour le président russe, les enjeux sont aussi internes. Si les autorités religieuses musulmanes de Russie (sunnites) soutiennent officiellement son intervention en Syrie, l’enthousiasme n’est pas unanime au sein de la communauté musulmane (11% de la population russe). Surtout, La menace que fait peser sur la stabilité du Caucase le retour éventuel des milliers de combattants tchétchènes, kazakhs, tadjiks, ouzbèkes ou kirghizes qui sévissent aujourd’hui au sein de DAECH ou des diverses factions islamistes, est une forte incitation à affaiblir militairement l’Etat islamique et à trouver sans tarder un accord politique pour consolider l’allié syrien. Il est clair que les Etats-Unis ont décidé de ne pas lui faciliter la tâche en armant les rebelles contre les forces loyalistes syriennes. Du coup, le président russe parait désormais ouvert à l’intégration dans les pourparlers de certaines factions rebelles « légitimes » soutenues par les Etats-Unis. Réalisme ou rouerie, l’avenir proche le dira.

De son côté, Washington raffermit son alliance avec Ryad. La CIA et la DIA truffent l’Irak d’espions chargés de débusquer les réseaux iraniens au sein de la communauté et des structures de pouvoir chiites et cherchent à fragiliser l’axe russo-iranien qui montre ses limites opérationnelles sur le théâtre syrien. Les  forces iraniennes sont trop peu nombreuses pour avoir permis de transformer le soutien aérien russe en atout décisif. Leurs pertes grandissent, leur moral faiblit, et les milices du Hezbollah sont elles aussi soumises aux assauts des « rebelles » soutenus par Washington. Dans cette manœuvre d’écartèlement de l’axe Moscou-Téhéran, l’arme des sanctions est précieuse et Washington en joue à plein. Les récentes déclarations de responsables iraniens et surtout du guide suprême Khamenei sur son refus d’approuver formellement l’accord nucléaire tant que ne seront pas levées (et pas seulement suspendues) les sanctions qui asphyxient son pays montrent la fébrilité de Téhéran et sa fureur face aux atermoiements américains. Le projet de résolution onusienne à l’initiative de Paris, Berlin, Londres et Washington pour enquêter sur le missile balistique iranien à capacité d’emport nucléaire révèle cette tension grandissante. Quant à la Turquie, il est difficile d’imaginer que Washington laissera la déstabilisation politique interne se prolonger. Quitte, si les élections du premier novembre ne permettaient pas au président Erdogan de réaffirmer son pouvoir, à favoriser une reprise en main par l’armée turque de cet allié cardinal du flanc sud de l’OTAN.

Alors : « avec ou sans Bachar »? La question devient à la fois dérisoire au vu de la gravité des enjeux humains et sécuritaires, et cardinale pour un déblocage de la situation. L’insistance russe pour un maintien du Président syrien pourrait n’être que tactique. Celle de Paris à exiger son départ avant tout compromis n’en parait que plus contreproductive.

Une chose est certaine dans cette cacophonie sanglante : celui qui donnera  à l’autre « le baiser de la mort » ne l’emportera pas au paradis. 

 

Auteur : Caroline GALACTEROS

Administratrice de l’ASAF 

 

 Source : http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-de-caroline-galacteros-moyen-orient-les-jeux-sont-faits-rien-ne-va-plus.html

 

 


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