Les nus et les mots


Nous y voici donc. Le piège sémantique s’est refermé. En août 2008, au lendemain des combats de la vallée d’Uzbin en Afghanistan et alors que dix de nos soldats et peut-être soixante-dix ennemis étaient tombés, un journaliste demandait au ministre de la défense si cela signifiait que nous étions en guerre. Hervé Morin, refusant l’évidence, répondit que ce n’était pas le cas et il se trouvait ensuite bien ennuyé pour qualifier les événements. Le politique refusant de prendre ses responsabilités, c’est donc au juge que certaines familles demandèrent d’expliquer pourquoi leurs fils étaient tombés.


Lorsque nous avons commencé à effectuer des frappes en Syrie contre l’Etat islamique, ce qui n’était que la continuité de la guerre que nous menions depuis un an en Irak, nous avons invoqué, pour la première fois semble-t-il (ce fut peut-être le cas lors de la guerre contre la Tunisie en 1961) l’article 51 de la Charte des Nations-Unies, qui autorise la légitime défense. Il n’y avait pas de résolution des Nations-Unies (la Chine et surtout la Russie s’y opposant, même contre Daesh, rappelons-le) autorisant une intervention en Syrie et il n’était pas question, comme en Irak, de se fonder sur l’appel d’un gouvernement avec qui nous n’entretenions plus de relations diplomatiques. Restait donc l’article 51.


On pouvait déjà arguer que c’est nous qui avions déclaré la guerre « aux égorgeurs de Daesh » « menace qu’il fallait détruire » (Laurent Fabius) et non l’inverse. Après onze ans d’existence (et huit sous le nom d’Etat islamique), un groupe se revendiquant de cette organisation a tué pour la première fois un Français quelques jours après et non avant que nous ayons rejoint la nouvelle coalition dirigée par les Américains. Alors que l’Etat islamique ravageait l’Irak, en particulier dans l’année 2006, nous considérions que cela ne nous concernait pas. Nous avons d’un seul coup changé d’avis. Il faut en assumer les conséquences. Nous avons désigné un ennemi, c’est-à-dire une entité politique, et nous avons décidé de lui faire la guerre. Il n’est en rien étonnant que celui-ci nous combatte en retour. Cela serait sans doute arrivé un jour mais en l’occurrence, c’est plutôt l’Etat islamique qui pourrait invoquer (et le fait d’ailleurs) la légitime défense. Bien entendu, nous nous sommes aussi lancés dans une guerre sans avoir les moyens de la gagner, ce qui nous laisse donc totalement dépendants de ce qui ont fait l’effort de se doter des moyens nécessaires mais c’est une autre question.


La guerre de la coalition contre l'EI s’est donc déroulée en Irak à la manière américaine avec les résultats mitigés, par ailleurs totalement prévisibles et prévus, que l’on connait. Les Américains ont au moins eu la cohérence d’appliquer leurs efforts sur l’ensemble des moyens de l’ennemi désigné, c’est-à-dire aussi en Syrie. Nous avons fini par suivre, sans doute pour essayer exister dans les débats avec notre frappe hebdomadaire. Et c’est là que tout s’est emmêlé. Au lieu de continuer à assumer la guerre (qui, rappelons aussi cette évidence, ne peut se faire contre un mode d’action fut-il le « terrorisme » mais seulement contre une entité politique), on a voulu justifier à tout prix la légitime défense en évoquant la prévention des attentats en Europe et en France. Cela est évidemment absurde dans un contexte de guerre, comme si, en 1939, on avait déclaré ne frapper en Allemagne nazie que ceux dont on avait la preuve qu’ils préparaient quelque chose contre la France mais cela a un sens lorsqu’il s’agit d’une action policière, le deuxième emploi possible de la force légitime.


Le discours de justification politique a donc subrepticement requalifié l’action que nous menions de guerre à mission police, ce qui n’est pas du tout la même chose en particulier lorsqu’il s’agit d’employer la force. Tuer un combattant reconnu comme ennemi est normal, tuer un délinquant ne peut se faire qu’en légitime défense. Nous sommes en légitime défense, nous n’avons donc en face de nous que des délinquants. Le problème est toutefois que ces délinquants, que nous avons tués en Syrie, en étaient encore au stade de l’intention. Nous les avons neutralisés donc préventivement, ce qui peut encore se concevoir, mais pas en les tuant. Comme on peut difficilement considérer que les pilotes étaient agressés et en légitime défense, il s’agit donc, si nous restons dans ce cadre, d’une application préventive de la peine de mort, ce qui peut susciter le débat. Comme il y a semble-t-il des Français parmi eux, on peut même se retrouver à nouveau avec des familles, non plus cette fois de soldats mais au-contraire de djihadistes, demandant au juge d’expliquer pourquoi leur fils ou leur fille est morte.


Il est encore peut-être temps de se retirer de ce conflit sans doute inutile et en tout cas mal-engagé, en estimant que les centaines de combattants djihadistes que nous avons tué depuis un an sont une punition suffisante pour les pertes que nous avons subi. Je crains toutefois qu’il soit trop tard et qu’il faille poursuivre, acteur faible ballotté par les décisions de plus forts et cohérents que nous. Assumons au moins pleinement l’état de guerre et dans ce cas réjouissons-nous non pas d’avoir évité un attentat (mais si c’est le cas tant mieux) mais d’avoir éliminé de nombreux combattants ennemis, réjouissons-nous encore plus s'il s'agit de traîtres.


Michel Goya.

Le 13/10/2015.


Source : http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2015/10/les-nus-et-les-mots.html



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