Les 22 guerres de la France depuis 1961 (2)

Des guerres gaulliennes aux guerres mitterrandiennes.

Par Michel GOYA


La France est en situation de guerre quasi-permanente depuis 54 ans sans pour autant que la nation en soit bien consciente, malgré 43 attaques terroristes ayant occasionné des victimes civiles sur le seul territoire métropolitain et la mort au combat de plusieurs centaines d’agents de l’Etat, gendarmes, policiers, et bien évidemment soldats. Il est vrai qu’il s’agit là de la période guerrière la moins meurtrière de notre histoire. Pour la première fois, moins de soldats sont tombés en guerre que dans des opérations de police intérieures ou extérieure (dites de « stabilisation »). Il est vrai aussi que c’est la période de guerre la plus discrète, masquée notamment par la perspective apocalyptique d’un affrontement avec l’Union soviétique alors que ces petits conflits périphériques n’ont jamais engagés la vie de la nation.

Cet affrontement nucléaire hypothétique et les précédents malheureux avaient poussé à la mise en place d’institutions permettant au Présidents de la Ve République d’engager la force sans aucune consultation des représentants de la nation. Le système opérationnel lui-même a été organisé autour d’une force de dissuasion nucléaire, d’un corps de bataille qui, fondé sur une conscription non projetable, ne pouvait être engagé qu’aux frontières du pays et d'un petit corps d’intervention, avec un réseau de bases extérieures (largement armé par des volontaires service-long) et des unités professionnelles projetables depuis la métropole. C’est cette combinaison, originale, institutions-réseau-forces projetables, qui a permis cette politique active et d’abord victorieuse.

Après le désengagement du Cameroun et l’intervention réussie à Bizerte (où 27 soldats tombent pour plus de 650 Tunisiens), le général de Gaulle engage la France dans une campagne de contre-insurrection au Tchad, la première dans un contexte post-colonial. De 1969 à 1972, une force aéroterrestre de 3 000 hommes est déployée, menant simultanément des actions d’administration civile, de formation et des combats contre le Front de libération nationale (Frolinat). Trente-neuf soldats tombent mais au bout de trois ans le gouvernement de N’Djamena a rétabli son autorité dans le Tchad utile. Cette campagne est donc une réussite car les moyens engagés et les méthodes employées ont été en accord avec des objectifs limités. Il n’avait jamais été question d’ « éradiquer le terrorisme », ni de transformer le pays en démocratie libérale avancée et la guerre, qui ne suscitait pas non plus l’intérêt des médias, s’est faite discrètement. Les Français ont alors gagné une guerre pratiquement sans le savoir. Sur le front intérieur, l’Organisation armée secrète est vaincue mais la mouvance d’extrême-droite reste dangereuse.

Une nouvelle phase guerrière commence en 1976, lorsque le Président Giscard d’Estaing engage presque simultanément une campagne de frappes en Mauritanie contre l’organisation Polisario, une opération de coup d’arrêt au Tchad contre le Frolinat et une opération de sauvetage des ressortissants européens à Kolwezi au sud de l’actuel Congo, alors envahi par les Tigres katangais.

L’opération Lamantin en Mauritanie, est déclenchée après l’assassinat par le Polisario de deux coopérants français et l’enlèvement de six autres en mai 1977. Elle consiste en une aide au sol à l’armée mauritanienne et surtout en une campagne de frappes aériennes. Les ressortissants sont libérés et le Polisario est contenu mais le gouvernement d’Ould Daddah se montre incapable de contrer la guérilla. Il est renversé en juillet 1978 et remplacé par un nouveau régime favorable au Polisario qui met fin à la guerre. Entre temps, en mai 1978, un bataillon parachutiste a été largué au-dessus de Kolwezi obtenant, malgré son infériorité en nombre et en équipement et au prix de 5 morts, un grand succès. L’opération Tacaud, quant à elle, a  été déclenchée à la demande du gouvernement tchadien en février 1978 en proie à la guerre civile et à une nouvelle offensive du Frolinat. La France envoie à nouveau l’équivalent d’une brigade aéroterrestre pour non plus essayer de pacifier le pays mais détruire les forces modernisées du Frolinat. Des combats très violents ont lieu en mai 1978 à Salal, Ati et Djedda puis à nouveau en mars 1979 à Abéché. Après les accords de Lagos en août 1979, les forces françaises sont repliées à N’Djamena où elles assurent la protection des ressortissants avant de quitter à nouveau le pays en mai 1980. Au total, la force française déplore 28 morts et la perte de 5 avions Jaguar dans cette opération où malgré ses succès tactiques, elle a été incapable d’empêcher le pays de sortir du chaos et la prise du pouvoir par Hissène Habré, un ancien ennemi.

Le système d’intervention français a ainsi remarquablement témoigné de sa souplesse et de sa réactivité, de sa capacité à gagner tous les combats en Afrique mais aussi de ses lacunes en termes d’équipements (l’armement des fantassins est devenu inférieur à celui des forces africaines combattues) et son trop faible volume. Il n’y avait plus au Tchad d’adéquation entre les objectifs politiques-sauver le gouvernement tchadien de ses ennemis armés-et les moyens engagés et de fait disponibles, d’autant plus que  Giscard d’Estaing engageait en même temps la France dans une stérile opération d’interposition au Sud-Liban. Sur le plan intérieur, le Front de libération nationale corse (FLNC), créé en 1976, commence ses actions violentes.

Les années 1980 sont les plus critiques, d’autant plus que ces conflits se déroulent en parallèle d’une tension croissante en Europe. L’horloge du destin de l’Université de Chicago, qui mesure l’approche vers un conflit nucléaire (minuit) atteint 23h56 en 1984.

Sur le plan intérieur, les mouvances d’extrême droite sont presque éliminées. Le groupe Charles-Martel auteur de 18 attentas, ayant fait 7 morts et 50 blessés, est éradiqué en 1983 après dix ans d’existence. Action directe connait un regain d’activité après la malencontreuse amnistie accordée en 1981 à ses chefs emprisonnés. Il faut attendre 1987 pour que le groupe (180 membres) et toute la mouvance d’extrême-gauche associée soit détruits, après avoir causé la mort de 12 personnes et 26 blessés. A partir de 1984, le gouvernement socialiste doit faire face aussi aux troubles en Nouvelle-Calédonie. Pour la première fois depuis la fin de la guerre d’Algérie, l’Etat d’urgence et le couvre-feu sont décrétés  et des unités militaires sont engagées sur le territoire national. De 1984 à 1988, date des accords de Matignon, les combats contre le Front de libération kanak socialiste (FLNKS) font au moins 36 morts dont six du côté des forces de l’ordre. Comme dans le cas du FLNC, l’organisation canaque n’est pas détruite.

Sur le plan extérieur, la période est marquée par trois conflits indirects, contre l’Iran, la Syrie et la Libye. En 1981, la France refuse d’honorer à la république islamique les accords signés avec le Shah dans le cadre de la société Eurodif. Elle soutient aussi militairement Saddam Hussein dans la guerre contre l’Iran. Celui-ci riposte par une série d’actions terroristes en France en 1986 à Paris (13 morts et 129 blessés) et des prises d’otages au Liban. Pour faire face à la menace iranienne, le gouvernement Chirac engage les forces françaises aux frontières de la métropole et rembourse discrètement le prêt accordé par le Shah. En 1983, la France veut aussi rompre avec la manière des gouvernements précédents en essayant de gagner les guerres sans combattre. C’est un échec cinglant à Beyrouth (92 soldats tués dans ce fiasco par des alliés de la Syrie et de l’Iran) où, de 1983 à 1984, on s’engage aussi pour la première fois dans une opération multinationale. Stratégiquement (le refus d’accepter l’idée d’un ennemi alors qu’il existe) ou tactiquement (découplage entre des forces aéronavales qui combattent et des troupes terrestres contraintes, insuffisance des moyens, absence d’anticipation tactique des attaques suicide), rien n’est cohérent. L’opération Mantaau même moment est plus réussie. Une nouvelle fois, une brigade aéroterrestre est engagée à la demande du gouvernement tchadien pour faire face, cette fois, au Gouvernement d’union nationale du Tchad (GUNT) mais surtout à son allié libyen, qui a, par ailleurs, annexé la bande d’Aouzou dans le nord du pays et installé des forces importantes. L’opération est une réussite, au prix de la perte accidentelle de 13 hommes et d’un avion Jaguar, dans la mesure où l’ennemi n’ose pas affronter les forces françaises. Un accord est signé en 1984 pour le désengagement militaire de la Libye et de la France au Tchad. Devant le non-respect de l’accord par la Libye, la France redéploie son dispositif en 1986. Français et Libyens ne s’affrontent pas au sol mais par raids aériens (deux français sur la base de Ouadi-Doum, un libyen sur N’Djamena qui stoppé par la défense anti-aérienne française). La France appuie également l’offensive tchadienne qui reconquiert le nord du pays. En 1988, le colonel Kadhafi accepte un cessez-le-feu et reconnait Hissène Habré. En septembre 1989, les libyens font exploser le vol 772 d’UTA avec 170 passagers dont 54 Français.

L’étanchéité entre les fronts intérieurs et extérieurs n’existe alors plus. Contrairement aux organisations armées que nous affrontions, les Etats ennemis n’hésitent pas à pratiquer le terrorisme sur le territoire métropolitain, parfois en lien avec des organisations françaises comme Action directe, ou à s’en prendre aux ressortissants français à l’étranger. Malgré cela, on ne cherche pas à détruire l’ennemi mais à négocier. Il est même possible, comme dans le cas d’Hissène Habré, actuellement jugé pour crime contre l'humanité, de s’allier plus tard avec eux. Face à ces nouveaux ennemis, la France compte d’abord sur ses services de renseignement, leur capacité à parer les attaques contre les ressortissants et frapper sur l’ennemi chez eux, dernière capacité assez limitée semble-t-il à l’époque. Les moyens militaires manquent aussi pour envisager sérieusement un conflit conventionnel, hors engagement, toujours exclu, d’unités d’appelés. De fait, la France peut projeter et ravitailler, non sans tensions, une brigade d’au-maximum de 4 000 hommes, avec des moyens légers. On peut réussir des opérations rapides et limitées comme à Kolwezi, contenir à peu près n’importe quel ennemi, au moins en Afrique, ou mener une campagne de contre-insurrection dans un pays de quelques millions d’habitants mais guère plus. On privilégie donc l’association avec une armée locale, ce qui rend le succès et la légitimité de l’opération dépendants de cette même armée. Cela se passe bien lorsque les Toubous attaquent les Libyens mais on tombe rarement sur des troupes aussi compétentes (sinon elles n’auraient pas besoin d’aide). 

Le succès tchadien pousse à poursuivre la méthode au Rwanda, au profit du gouvernement local contre le Front patriotique rwandais. L’opération Noroit, lancée en 1990, est un succès tactique mais au service d’objectifs politiques que personne ne comprend. Pour autant la France doit sous une forte pression diplomatique évacuer militairement le pays en 1993. On touche ainsi les limites stratégiques des institutions françaises. La centralisation de la décision d’engager la guerre, sans débats, présente de nombreux avantages opérationnels mais elle présente aussi l’inconvénient de dépendre beaucoup des opinions et de la personnalité du Président. Et visiblement plusieurs décisions et modalités d’engagement de la période Mitterrand ont été des erreurs manifestes. Le système de guerre français fonctionnait de moins en moins bien, il aurait sans doute dû être repensé à ce moment-là. 
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