La nouvelle guerre de Cent Ans a déjà bien lieu

Par le Général (2s) Gilbert ROBINET

 

Andromaque et Cassandre, la sœur de Pâris, ne sont pas d'accord. Pour Andromaque, la guerre n'aura pas lieu, pour Cassandre elle aura lieu. Hector ne pourra rien empêcher, les hommes ne peuvent pas lutter contre le destin. Andromaque ne veut penser qu'au bonheur.

 

Ainsi se présente la trame de la pièce de théâtre La guerre de Troie n’aura pas lieu, de Jean Giraudoux, jouée pour la première fois en 1935.

 

Le 13 janvier 2015, rendant hommage aux victimes des attentats qui avaient eu lieu les jours précédents à Paris, Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, déclarait : "Nous sommes bel et bien en guerre contre le terrorisme et la barbarie. Faire vivre et grandir nos valeurs, cela réclame des mots mais aussi des actes. Nul angélisme ni excuse sociologique devant les pousse-au-crime et les professionnels de la mort, aguerris ou apprentis."

 

Ce nouveau Cassandre croyait donc à la guerre. Il avait raison, puisque, moins de six mois plus tard, le 26 juin de la même année, un nouvel attentat survenait sur notre territoire alors que, simultanément, deux autres avaient lieu au Koweït et en Tunisie faisant chacun plusieurs dizaines de morts. Chez nous, il n’y eut qu’une seule victime mais, élément inédit et hautement significatif, elle fut décapitée comme le furent avant elle d’autres victimes des barbares, mais toujours dans les repères des terroristes. La décapitation entrait sur notre territoire comme une nouvelle arme dans la guerre médiatique qui est le mode d’action privilégié de nos adversaires.

 Vingt-cinq ans d’échecs occidentaux

      On oublie souvent que l'essor des islamistes a longtemps bénéficié des encouragements occidentaux. Le premier flirt de l'Occident avec l'islamisme remonte à 1967. Soucieux de se débarrasser du nationalisme palestinien, nassérien et laïc, les Israéliens et les Américains ont fermé les yeux devant le financement des Frères musulmans par les Saoudiens, dans l'espoir de les voir proliférer dans la Cisjordanie fraîchement occupée et ainsi de couper l'herbe sous les pieds à Yasser Arafat et à son organisation de libération de la Palestine. Les conséquences en furent la radicalisation du Hamas qui alimenta la permanence du conflit israélo-palestinien.

      Les apprentis sorciers occidentaux ont récidivé, au milieu des années 90, lorsqu'il s'est agi de chasser les Soviétiques d'Afghanistan. Washington a joué alors la carte des islamistes, via les militaires pakistanais et leur dictateur intégriste, le général Zia-Ul-Haq. La suite est connue : les Talibans, Al-Qaïda, Ben Laden et le 11 septembre.

      La première intervention militaire directe des Américains et de leurs alliés remonte à 1990, lors de la guerre du Golfe contre l'Irak de Saddam Hussein. Puis ce fut la Somalie, en 1992, dans le cadre de l'intervention militaire onusienne sous commandement américain. Mais, on se souvient davantage de la seconde guerre d'Irak de 2003 de par le « Mission accomplie » proclamé alors un peu rapidement par le président Bush. Douze ans plus tard, c'est le chaos total et le retour à la barbarie sur près du tiers de ce territoire qui n’est plus un État.

      En 2011, l'éléphant occidental, cornaqué cette fois par la France, est entré dans le magasin de porcelaines libyen pour renverser à coup de bombes son dictateur, Mouammar Kadhafi. Considérant que les ennemis de nos ennemis sont nos amis, l'OTAN s'est appuyée sur n'importe quelle milice armée, y compris jihadiste. Aujourd’hui, la Libye est un État voyou, incontrôlable. La catastrophe s'est propagée au Mali et dans plusieurs États au sud du Sahara où, malgré une intervention militaire française, les islamistes réapparaissent régulièrement comme les escargots après la pluie.

Sans nous en rendre compte, nous sommes entrés, depuis maintenant vingt-cinq ans, dans une nouvelle guerre de Cent Ans. L’ennemi est aujourd’hui parfaitement identifié, quand bien même certains de nos responsables politiques ont encore du mal à le nommer: c’est le salafisme propagé par l'Arabie saoudite, déjà citée, pour lutter contre les Frères musulmans, qui eux-mêmes ont soutenu Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe. Le salafisme, bénéficiant de la manne financière de l'Arabie saoudite, a installé partout des mosquées avec à leur tête des imams prosélytes. La France n’échappe pas à cette prolifération. Le salafisme est un ennemi commun capable de frapper le même jour contre son ennemi chiite au Koweit, contre la démocratie et la laïcité en Tunisie et contre la France devenue une cible prioritaire dès lors que ce sont ses soldats qui sont engagés contre lui sur le plus grand nombre de théâtres d’opérations.

Des coalitions de bric et de broc

     Dans ce contexte, des alliances de circonstance ont été scellées. L'histoire est riche de tels exemples. Nous avons eu besoin de Staline et avons fermé les yeux sur son régime totalitaire pour vaincre les nazis. Ce fut une alliance indispensable. Pour autant, certaines de ces alliances peuvent être éminemment dangereuses ; c’est le cas, aujourd’hui, de celle mise en place pour lutter contre Daech en Irak et en Syrie. En effet, elle renferme en son sein des groupes radicaux qui risquent de se retourner un jour contre nous.

 Nous avons vu, supra, que cela fût déjà le cas en Afghanistan où l'URSS a été vaincue et où les islamistes radicaux, alliés de circonstance des États-Unis, devenus les talibans, se sont retournés contre eux et ont hébergé Ben Laden qui fomenta, depuis ce territoire, l’attentat contre les tours du World Trade Center.

 Il en fût de même en Libye, avec l'alliance contre nature que nous avons constituée avec les radicaux islamistes du commandant du Conseil de guerre de Tripoli, Abdel Hakim Belhaj, qui fût reçu au quai d’Orsay, en mai 2014. Ces islamistes radicaux, aidés par des tribus restées fidèles à Khadafi, profitent allègrement du chaos actuel. Ils ont réussi à prendre les armes abandonnées par l'armée de Khadafi qui se sont ajoutées à celles que nous leur avions livrées. Nous avons ainsi pris le risque énorme de laisser Daech et son califat s'installer en Libye qui constitue une plateforme idéale pour lancer des attaques terroristes sur le continent européen. De surcroît, la gigantesque vague de candidats à l’immigration en direction de nos côtes constitue un formidable vivier pour le recrutement de jihadistes.

     En Syrie, la Turquie, le Qatar, l'Arabie Saoudite, Israël et la France affichent la même priorité : renverser Bachar-el-Assad. Mais, en réalité, chacun poursuit des buts différents. Lors de la bataille de Kobané, la Turquie, pourtant membre de la coalition et de l’OTAN, a tardé à ouvrir ses frontières pour laisser passer les Kurdes d'Irak, venus aider leurs frères de Syrie à combattre l'État islamique. La première préoccupation de la Turquie est en effet de combattre, sur son sol, le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et son allié syrien le parti de l’union démocratique (PYD en arabe). Selon certains témoignages, Israël, sur le Golan, apporterait son aide aux combattants du Front Al-Nosra, groupe armé salafiste djihadiste affilié à Al-Qaïda, allant même jusqu'à soigner ses blessés dans ses hôpitaux.

Au Yemen, la coalition menée par l'Arabie Saoudite fait passer la lutte contre les Houtis, proches de l'Iran chiite, avant la lutte contre les groupes sunnites d'Al-Qaïda. Elle permet ainsi à ces groupes de se renforcer sur le terrain.

Dans tous les cas, ces alliances de circonstances renforcent la guerre entre Sunnites et Chiites et font ainsi le jeu de Daech.

Et demain ?

Seul un accord clair sur le nucléaire iranien pourrait, en permettant à l'Iran chiite de réintégrer le concert des Nations, rééquilibrer le rapport de force. Ce serait là une voie de règlement pacifique des conflits en Syrie et au Yemen, où l'aide de l'Iran est indispensable.

Le règlement du conflit en Libye sera plus problématique, le pays étant tombé dans un véritable chaos qui rend difficile toute négociation politique et fait craindre une éventuelle intervention militaire de la nouvelle coalition arabe.

Il est urgent que tous les États qui désirent vraiment combattre le danger que représente le fascisme islamiste de Daech se mettent en ordre de bataille et affrontent cet ennemi commun, en écartant les mauvaises alliances de circonstance. Pour combattre efficacement Daech, il faut, au contraire, lutter également contre les régimes autoritaires qui alimentent sa rhétorique parmi lesquels, certes, celui de Bachar-el-Assad, mais aussi ceux des pétromonarchies du Golfe qui nous ont entraînés dans ce piège. Il faut aussi priver cette organisation de ses sources de financement dont la principale est le pétrole exporté à bas prix via la Turquie jusque sur nos marchés occidentaux.

Il faut surtout que les citoyens des démocraties occidentales, parmi lesquels nos compatriotes, comprennent que cette guerre sera longue et acceptent de la mener avec détermination quel qu’en soit le coût financier. La meilleure marque d’une volonté sans faille de leur part serait que les États européens (je n’utilise pas, à dessein, le mot Europe qui, en matière de Défense, n’existe pas), qui depuis des décennies désarment, acceptent, quelles que soient les difficultés économiques du moment, de redonner à leur Défense les moyens nécessaires pour mener ce combat. L’alternative est claire : soit gagner à terme cette nouvelle guerre de Cent Ans, soit vivre au quotidien une guerre sans fin.

 

Gilbert ROBINET

 

 

Source : Gilbert ROBINET

http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-general-2s-gilbert-robinet-la-nouvelle-guerre-de-cent-ans-a-deja-bien-lieu.html#

 


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