La drôle de guerre, point de situation

par le Col. Michel Goya - le 25/09/2017.

Voici maintenant exactement trois ans que la France est en guerre contre l’Etat islamique et il s’agit d'une des guerres les plus étrangement menées de notre histoire.
 
On ne reviendra pas sur les circonstances de son déclenchement, on retiendra simplement que l’Etat islamique est l’adversaire qui nous aura porté les coups les plus durs depuis la fin de la guerre d’Algérie. On passera sur l’absence à peu près totale d’anticipation et de préparation de ces coups. Nous avions crû à force de guerres lointaines où seuls tombaient nos soldats que nous étions invulnérables sur notre sol. Nous ne pouvions pas non plus indéfiniment réduire les moyens qui servent à assurer la sécurité des Français sans en payer un jour le prix.
 
Du côté du bouclier, comme dans toutes les organisations rigides, c’est le choc des événements qui a fait évoluer les méthodes des services de sécurité intérieure. C’est le même choc qui a permis d’arracher quelques ressources nouvelles, plus réglementaires ou juridiques que matérielles, à des gouvernants toujours visiblement déchirés entre l’obéissance aux critères de Maastricht et leur devoir de protéger la France, ses intérêts et ses citoyens.
 
On remarquera donc que les attaques terroristes de grande ampleur ont cessé en France depuis un an, laissant la place à un harcèlement de petites actions qui si elles sont rudimentaires n’en font pas moins mal. L’esprit humain est ainsi fait qu’une attaque qui fait dix victimes provoque plus d’émotion que celle qui n’en fait qu’une mais pas dix fois plus. Dans ces opérations psychologiques, les deux modes d’action ont finalement presque le même effet de saturation sur les chaînes d’information.
 
La fin de ces grandes attaques, dont il serait très présomptueux de penser qu’elles sont terminées, est incontestablement le fait d’un bouclier plus étanche mais aussi d’un reflux général de l’Etat islamique et de la réduction de sa liberté d’action. Il en va comme du retour de la croissance économique, on privilégiera toujours sa propre action sur les circonstances extérieures. L’erreur serait sans doute d’y croire trop et de chercher l’éradication totale des attaques par la seule poursuite des efforts de sécurité intérieure et jusqu’à l’éradication totale des attaquants.
 
Rappelons ce principe de base des organisations que c’est toujours le passage de 80 % d’efficacité à un hypothétique 100 % qui coûte cher, jusqu’à parfois être contre-productif sinon franchement dangereux. A la fin de 1956, il y avait à Alger des attaques terroristes tous les jours, parfois avec des petites bombes, bien plus souvent au pistolet et surtout à l'arme blanche. Face à cette menace nouvelle, les services de police, rigides, compromis, dispersés et rivaux paraissaient impuissants et devant cette impuissance le gouvernement de l’époque, au sein d’une grande démocratie, a « craqué ». Au lieu de réorganiser les services de police, il a jugé plus rapide, facile et efficace d’en déléguer les pouvoirs à la 10e division parachutiste de Massu. On connaît la suite. Si effectivement les réseaux du FLN ont été rapidement démantelés, le coût humain et moral de ce succès a été exorbitant. La campagne terroriste du FLN pendant un an, pour ignoble qu’elle soit, avait pourtant fait moins de morts que la seule journée du 13 novembre 2015.
 
Il est donc important de chercher à améliorer notre efficacité mais il est aussi important de savoir où s’arrête ce qui suffit. On peut sans fin ajouter des lois, étendre les pouvoirs de police, surveiller plus de monde et plus profondément, montrer toujours plus de soldats et de policiers dans les rues, s’agiter en permanence pour montrer que l’on fait quelque chose. On peut aussi accepter l’idée qu’on ne supprimera pas tous les terroristes potentiels. C’est après tout ce que l’on fait avec la criminalité. On lutte contre elle mais, pour paraphraser les propos du Président de la république au sujet de Daesh, personne ne s’est « engagé solennellement à mettre tout en œuvre pour éradiquer la criminalité ». La société tolère finalement une part de criminalité car tout le monde sait ou sent le coût exorbitant à tout point de vue que provoquerait la recherche, sans doute impossible, de son éradication. L’action de l’Etat a toujours une limite matérielle et aussi, au moins dans une démocratie, une limite légale et morale, avec parfois la tentation de compenser l’inélasticité de la première par le repoussement de la seconde.
 
Il existe néanmoins une différence fondamentale entre des terroristes  et des criminels et qui s’appelle la motivation politique. C’est d’ailleurs ce qui fait que l’affrontement contre l’Etat islamique relève de la guerre et non de la police. Si la mission de police est sans doute sans fin car il existera probablement toujours des criminels, la mission des forces armées a toujours une fin qui s’appelle la victoire ou la défaite. C’est cette fin qui met aussi normalement un terme à la radicalité de l’autre. Il n’y a plus eu de kamikaze après la capitulation du Japon. La meilleure méthode de déradicalisation est la victoire.
 
Quand on est face à des petits groupes comme Action directe, on peut toujours nier l’état de guerre, revendiqué par leurs membres, et les traiter comme des criminels. Face à des organisations comme l’Etat islamique c’est plus difficile, même si la tentation est forte, et à moins de rester dans une posture totalement défensive, il n’est pas d’autre solution que de faire appel aux forces armées dont on rappellera qu’il s’agit d’une instrument politique destiné à imposer par la force sa volonté à un ennemi.
 
Nous cherchons donc à imposer notre volonté à l’Etat islamique par le biais de deux épées : Sentinelle à l’intérieur et Chammal au Levant.
 
On peut faire un bilan rapide de la première : en continuité de Vigipirate depuis 1995, nous avons une présence visible qui donne l’impression que le politique fait quelque chose, un peu de rassurance pour certains, 7 « terroristes » éliminés en attaquant les soldats, 0 indice d’un attentat dissuadé, 0 attentat entravé et tout cela pour un coût de plus de 20 millions de journées de travail, une usure forte, une diminution de l’entrainement et un milliard d’euros. Il n’est pas certain que la volonté de l’Etat islamique en soit très affectée. Il est probable qu’il se félicite même de l’existence de cette opération.
 
Le bilan de Chammal est plus délicat, noyé dans celui de la coalition dirigée par les Américains. Ce qui frappe surtout c’est le décalage.
 
Décalage d’abord entre l’objectif affiché avec force par ceux qui ont engagé l’opération, à savoir l’éradication, on a bien dit l’éradication, des « fanatiques » ou des « égorgeurs », et la maigreur des moyens engagés : deux groupements d’instruction, un groupement de forces spéciales, une escadrille de chasseurs-bombardiers, parfois renforcée de celles de l’aéronavale puis, presque un an après l’engagement de « tout mettre en œuvre », une batterie de 4 canons de 155 mm. Voilà donc ce que la France est capable d’engager dans une guerre totale (puisque rappelons-le les deux adversaires veulent la fin de l’autre).
 
Le ministère des armées établit régulièrement un bilan chiffré de l’action de Chammal. On se targue ainsi d’effectuer chaque jour un peu plus d’une frappe aérienne, qui détruit 1 ou 2 objectif (mais qu’est qu’un objectif ?) et de lancer 27 obus (éclairants ? explosifs ? avec quel effet ?). En général, comme le montrait le remarquable documentaire d’Ed Burns sur la guerre du Vietnam, quand on se contente de présenter des chiffres, c’est que l’on est plutôt dans le flou sur l’évolution politique (or, encore une fois, le but de l’emploi des armées est de faire évoluer la politique). Mais même en regardant les chiffres on se demande si on est vraiment sérieux. Imagine-t-on que sur un territoire grand comme la Grande-Bretagne, on va détruire avec une frappe aérienne et 27 obus divers chaque jour une armée ennemie forte de plusieurs dizaines de milliers de combattants et dont on rappellera qu’elle est capable de reconstruire, d’acquérir du matériel, de recruter ? Disons-le donc plus clairement, on ne cherche pas vraiment de détruire mais de « contribuer un peu à détruire », sachant que le gros du travail est quand même fait par les forces locales au sol et que nous ne représentons qu’environ 5 % des frappes aériennes.
 
Au total, avec nos deux opérations militaires qui représentent un million d’euros par jour nous contribuons empiriquement pour 1 % à la lutte contre Daesh. Ce n’est donc pas nous, et loin de là, qui imposons notre volonté à l’Etat islamique, ce sont les forces armées irakiennes, kurdes, arabes sunnites ou chiites, syriennes, russes et américaines. C’est-à-dire, à l’exception des dernières, celles qui prennent des risques.
 
Car le décalage est flagrant aussi entre la prise de risques pris par les forces armées françaises dans leur ensemble, et non individuellement bien sûr, et l’enjeu de la guerre. Les soldats existent pour absorber le risque plutôt que les civils, français bien sûr mais aussi locaux. Or, moins on engage les soldats et plus on tue de civils. On les tue parfois directement. Les 1 375 frappes dont on s’enorgueillit à ce jour ne peuvent, malgré toutes les précautions prises, avoir été totalement sans conséquences sur la population locale. On les tue aussi indirectement en résolvant forcément moins vite le problème. Cette guerre est ainsi la première de notre histoire où les pertes humaines sont civiles à presque 99 %. Cette faiblesse de l’engagement est d’autant plus surprenante que nous avons été capables en Afghanistan et au Mali d’envoyer au combat plus de 4 000 soldats et que nous avons accepté d’en perdre 89 en Afghanistan et 20 au Sahel. Doit-on considérer que les Taliban, le HIG, le MUJAO ou AQMI méritaient qu’on s’engage au combat et que l’on prenne des risques mais pas l’Etat islamique, cette organisation qui a tué plus de Français que toutes celles que nous avons affronté avec courage jusque-là. Il est toujours surprenant que l’on s’engage dans une guerre sans vouloir la faire.

Le théâtre des opérations est donc ici à prendre au premier degré mais les acteurs français improvisent et sont peu audibles. Il est urgent d’être plus clair car même après trois ans nous ne sommes qu’aux premiers actes.

 

 

Source : https://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/la-drole-de-guerre-point-de-situation.html

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