La mouche !

par le Col. JJ. Noirot - le 04/08/2017.


 

 

J'étais à table, tranquillement, m'apprêtant à savourer les merveilleux plats préparés avec amour par ma délicieuse épouse lorsque survînt une mouche. Vrombissant avec fureur, je l'ai entendue venir de loin, avant de la voir se poser impudemment sur ma table. D'un geste large, je l'en ai chassée, notant à peine sa présence dans le champ restreint de mon regard fasciné par le bon rôt dont l'odeur alléchante inondait déjà la tablée. 

L'insolente vint alors se poser sur ma joue. Dans un réflexe empreint d'un soupçon d'énervement, j'ai voulu m'en débarrasser et me collai une baffe sur la figure qui pour de bon me réveilla tout à fait. La mouche était maintenant voletant de ci de là autour du plat si joliment préparé et subtilement odorant. Déconfit par ce coup maladroit porté à ma dignité qui me rappela douloureusement mes très jeunes années, je sentis monter en moi une sorte de détestation pour cette mouche téméraire et commençai à la regarder avec une envie d'en finir. 

Tout à coup, la voilà qui se pose presque devant moi, sur ce rôt qui ne s'attendait pas à une telle visite  peu ragoûtante. La rage me prend. Je saisis ma serviette et veut l'expédier "ad patres" mais l'espiègle, dont chacun sait qu'elle est dotée d'une paire d'yeux à mille facettes, s'envole avant que j'aie eu le temps de mettre à exécution mon geste vengeur. Mon bras reste en suspend, attendant que la maligne se pose quelque part pour lui régler son compte. Ce qu'elle fait en s'installant sans vergogne sur le bol de sauce. Mon bras se détend, le bol de sauce fait comme la mouche, il vole au travers de la table et finit sa course en se brisant sur le carrelage, répandant son contenu tout au long de son valdingue. J'en suis plein. La nappe aussi. 

Je me lève. Je ne songe même pas à réparer les dégâts. Mon épouse, d'abord amusée par la claque, écarquille maintenant ses yeux devant le spectacle désolant qui s'offre à elle. La mouche a disparu. Je la cherche, sous le regard inquiet de ma bien-aimée, visage fiévreux, main tremblante, pour lui faire payer l'outrage qu'elle m'inflige . J'ai carrément pris feu. 

La voilà. Cette méchante est en train de déguster le rôt dont il me tarde d'en faire autant. Ma serviette frappe. Le rôt reçoit le choc, glisse vers moi avec son plat, s'étale d'abord sur mon teeshirt avant de rejoindre, au milieu des débris de porcelaine, la sauce et son bol dont il n'aura au bout du compte été séparé qu'un court moment. 

Mon épouse, médusée, se dit qu'il vaut mieux rester à l'écart de cette embrouille qui dégénère. Peu encline aux intempéries conjugales, elle se lève et quitte les lieux en attendant l'issue de la confrontation. Je cherche cette mouche infernale et la découvre posée sur le rideau d'une de nos larges baies vitrées. Je m'approche doucement, bras levé, regard obnubilé. Je frappe. J'examine le résultat. À la place de la mouche s'étale une large tache de sauce que ma serviette imbibée a déposée. Ça n'est pas fini. Emporté dans mon élan, mon bras a  heurté l'abat-jour d'une lampe de Limoges destinée à tamiser la lumière les soirs d'hiver, créant cet atmosphère paisible propre à la lecture et la méditation. Ce cadeau d'anniversaire de mes enfants chéris vient rendre son âme non loin du bol et du plat qui saluent avec empressement cette compagnie pour eux aussi inespérée qu'inattendue. 

Plus de mouche à l'horizon. Où est-elle? Je la vois enfin sur la mini-chaine stéréo, me faisant face. Je lui cours "sus", me prends les pieds dans un tabouret, trébuche, m'affale sur la maie multi-séculaire des grands parents de mon épouse, renverse, en tentant de m'y accrocher pour me rattraper, la minichaîne qui heurte en tombant la pile de CD lesquels dans un fracas épouvantable se répandent tout autour de moi en un concert très éloigné de ceux que chaque soir ils me donnent à entendre. 

 

Le nez ensanglanté et les genoux douloureux, honteux et désemparé, je me relève et contemple le tableau indescriptible de la désolation que vient en trois minutes de créer chez moi une simple mouche pourtant réputée inoffensive mais celle-ci aussi provocante que rusée. Sauce éclaboussée, bol, lampe et plat brisés, rôt par terre, rideau taché, coin musique détruit, moi penaud et la mouche est toujours là, posée paisiblement sur le dos d'un fauteuil qui sert habituellement  à me détendre. Je m'en approche. Elle ne s'envole pas. Au contraire, sûre d'elle même, elle déploie ses ailes en se frottant les pattes comme pour me faire signe amicalement de venir. J'ai le sentiment soudain d'avoir joué le rôle du taureau dans l'arène, et d'avoir été dompté par cette insaisissable mouche-toréador. Elle se pose doucement sur ma main, ne bouge plus. Je la regarde, admiratif et vaincu. 

"Halte aux dégâts", lui dis-je. "Qui es-tu?"

"Tu me connais", me répond-elle en m'adressant un léger salut de ses pattes ventousées. 

"J'ai fait parler de moi il y a peu de temps. J'ai mis en ébullition tout un univers stupéfait par mon pouvoir. La presse, les radios, les télés du monde entier ont commenté mes méfaits. Ma puissance a éclaté au grand jour et sans jamais avoir été nommée, j'ai savouré la notoriété que mon action foudroyante m'a procurée. Je rends fous (tu viens de le vérifier) les plus sereins, et revêches les plus dévoués. Je suis capable de briser des rêves (comme ton bol, ton plat ou ta lampe), de casser des carrières (comme ta mini-chaîne), de hâter des destins (comme celui de ton rôt), de salir une réputation (comme ton rideau), d'attrister de grands cœurs (comme celui de ton adorée). Je crée le désordre, j'incite à la haine, je pousse à l'erreur, je mets en colère des êtres ou des peuples tout entiers. Je fais ce qu'il me plait, quand je veux, là où je vais."

Et d'ajouter, un rien ironique et suffisante:

"Je tiens mon pouvoir des Dieux de l'Olympe. J'étais en France en mission. Elle était de révéler au monde un prétentieux, vaniteux, orgueilleux, imbu, en résumé un fat. Cette mission, je l'ai accomplie, et maintenant je dois partir, car j'ai beaucoup à faire". 

"Mais encore?!", me suis-je exclamé, craignant que grâce à son envoûtante magie elle ne me quitte, laissant derrière elle un cataclysme inexpliqué. 

 

Interloqué , abasourdi, j'ai vu s'envoler au loin vers une mystérieuse destination cette mouche, qui en partant m'a crié:

"Je t'ai choisi pour témoigner de mon pouvoir."

Et d'ajouter en disparaissant:

"Je suis la mouche qui, le 13 juillet 2017 au soir, a, devant un parterre de Seigneurs effarés, piqué Jupiter."

 

 

 

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