Les griffes du Tigre

par le Col. Michel Goya - le 04/01/2017.



En mars 2016, lors d’un débat télévisé consacré à la guerre contre l'Etat islamique la question fut posée de la suite des opérations après la reprise de Ramadi puis de Palmyre. Je me montrais à l’époque beaucoup plus prudent que ceux qui voyaient un assaut imminent sur Deir ez-Zor et sur Mossoul, ne serait-ce, dans ce dernier cas, que pour offrir une victoire majeure à la fin de Présidence Obama. 

J'avais tort, les exigences politiques l’ont emporté en Irak sur la prudence militaire. Depuis sa prise par l’Etat islamique en juin 2014, Mossoul a toujours été  le centre de gravité des opérations militaires en Irak. Pour les Américains, leader de la coalition formée à ce moment-là et plutôt adeptes de stratégie directe (surtout quand il s’agit de rester le moins possible sur un théâtre), la reconquête de cette grande ville devait être la priorité. Le gouvernement irakien de son côté était plus prudent, considérant les menaces plus immédiates envers Bagdad notamment depuis l’Euphrate, la complexité politique des provinces du nord et aussi la faiblesse des moyens militaires disponibles. En Irak, l’Etat islamique se trouvait entouré des armées du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), de l’Union populaire du Kurdistan (UPK), des milices chiites regroupées dans les unités de mobilisation populaire (UMP, Hachd al-Chaabi) et des ministères de l’intérieur et de la défense. Si, après les défaites initiales et avec l’aide de l’Iran et de la Coalition américaine, chacune de ces armées pouvait résister, aucune d’entre elles n'était en mesure de reconquérir le terrain perdu. Tikrit avait bien été reprise en mars 2015 par les UMP mais avec de telles difficultés et de telles conséquences pour les populations, que cela avait plutôt dissuadé de recommencer l'expérience.
En l’absence d’unités de combat terrestres de la coalition, il fallut donc en passer par une nouvelle reconstitution des forces irakiennes régulières. En décembre 2014, le gouvernement américain décidait d’un plan de formation et d’équipement (Iraq Train and Equip Fund, ITEF) de 1,6 milliards de dollars pour un total estimé de 65 000 hommes. Les alliés, dont la France, contribuaient à ce plan avec des équipes de formateurs et la livraison de quelques équipements. Ce plan s’est révélé finalement beaucoup plus long à mettre en oeuvre que prévu et au bout d’un an, le fer de lance de la contre-offensive était constitué par les Forces spéciales irakiennes, élevées au niveau d’une division (la division d'or ou Counter Terrorism Service, CTS) forte en théorie de 13 000 hommes. Cette unité est une unité d’élite bénéficiant des meilleurs personnels et abondamment équipée de matériels individuels ou de véhicules modernes comme les M-ATV. En deuxième échelon, plusieurs divisions régulières irakiennes comme les 6e, 15e, 16e et 9e blindées ont également été partiellement reformées et rééquipées. Le ministère de l’Intérieur dispose également d’une division d’intervention rapide (RID) ou 5e division, en réalité une unité d’infanterie spécialisée dans le combat urbain. Au total, au bout de deux ans d’effort, on restait loin des 65 000 hommes prévus, et pour une qualité moyenne, hors unités d’élite, encore fragile. Depuis la contre-offensive sur Ramadi en décembre 2015 cette force, en particulier le CTS, est engagée presque sans discontinuer et peine à compenser ses pertes ou même à conserver ses soldats en fin de contrat. On a du mal ainsi à capitaliser et à simplement maintenir une force opérationnelle de 40 à 50 000 hommes. 

C’est donc cet instrument fragile qui a été lancé à l’assaut de Mossoul dès la fin de la conquête de Falloujah, car au sein de la coalition des quatre armées réunies autour de la troisième ville du pays, c’est bien cette force régulière qui a, seule, la charge de s’emparer de ce nouvel objectif. Or, celui-ci est d'une autre ampleur que les combats menés jusque-là.

Sans surprise, l’Etat islamique a profondément organisé la défense de cette ville grande comme cinq fois Paris intramuros. Dans les localités autour de Mossoul, un premier dispositif visait avec quelques équipes légères voire des combattants isolés, à freiner et désorganiser les colonnes adverses. Surtout, à l’intérieur même de la ville, 5 000 combattants (sans certitude) soit 3 à 4 fois plus qu’à Ramadi ou Falloujah, peuvent s'appuyer sur une forte densité de population civile, qui, contrairement à ces deux localités largement désertées, leur sert de bouclier. Ils ont surtout eu le temps de mettre en place un réseau de points d’appui et de tunnels souterrains ou inter-bâtiments qui leur permet de circuler sans être vus, ils ont aussi eu le temps de préparer des centaines de véhicules-suicide qui leur servent de missiles de croisière en appui d’un combat décentralisé « en essaim » très efficace.



 

Face à cette organisation prévisible, il aurait été logique de faire pénétrer simultanément dans la ville les quatre divisions régulières prévues (CTS, 16e, 9e et RID). Cela n’a pas été le cas. Par optimisme ou désir d’obtenir une victoire rapide, la division CTS a reçu l'ordre de pénétrer dès le 4 novembre dans les faubourgs est de Mossoul. Pendant tout le mois de novembre, la division CTS a progressé de plus en plus méthodiquement, s’efforçant de préserver la population, qui lui a fait bon accueil, et d’étanchéifier son dispositif face aux infiltrations de l’Etat islamique. En pointe du dispositif, les forces spéciales ont cependant du faire face au gros des forces ennemies qui qui ont multiplié les attaques suicides (plusieurs par jour) et les harcèlements. Un bout d’un mois, la division d'or n’a finalement libéré qu’un dixième de la ville au prix de près de 2 000 pertes. La 16e division est venue au nord appuyer les Forces spéciales mais avec peu de forces en première ligne. Deux brigades ont été engagées également au sud-est sous le commandement de la 9e division blindée. Ne possédant pas les compétences d’infanterie des Forces spéciales, la 9e division a été lancée le 4 décembre dans un raid en direction de l’hôpital Salaam, point d’appui de l’Etat islamique près de l’Euphrate. Le 6 décembre, une colonne de la division atteignait bien l’hôpital mais tombait dans une grande embuscade, encerclée par des sections infiltrées de l’Etat islamique. Une centaine de soldats ont été tués et des dizaines de véhicules détruits. Il a fallu l’intervention d’avions de la coalition sur l’hôpital (sans présence de civils) et des Forces spéciales pour sauver la 9e division en repli. Les 4 000 hommes de la division d’intervention rapide de la police, qui devaient être engagés au sud-ouest sur l’aéroport sont envoyés en renfort à l’est. Le terrain perdu est en partie regagné puis les opérations sont ralenties la mi-décembre.
La situation est désormais bloquée et c’est une mauvaise surprise. Je pensais pour ma part que l’offensive était prématurée, qu’il aurait fallu disposer d’un meilleur rapport de forces en troupes compétentes et avoir nettoyé la poche de Hawija entre Mossoul et Bagdad. J’estimais cependant que les forces irakiennes seraient capables d’atteindre le centre de la ville à la fin novembre avant de mener un combat de nettoyage pendant plusieurs mois. Les forces irakiennes, hors de la division d’or qui avaient assumé la majeure partie des combats de Ramadi et Falloujah, étaient plus faibles que je ne le pensais et en plus, elles étaient mal coordonnées.
Alors que plusieurs centaines de milliers de civils sont encore présents, l’Etat islamique conserve encore au moins 70 % de ces forces et le centre-ville est encore plus facile à défendre que la périphérie. Les gains en prestige de la résistance héroïque commencent à compenser la perte, inéluctable, de Mossoul. L’Etat islamique, qui est encore moins inquiété du côté de Raqqa malgré, là encore, une offensive lancée à grands renforts de communiqués début novembre, conserve des capacités d’action comme en témoignent la reprise de Palmyre et les attaques sur Bagdad.
Débloquer la situation implique maintenant de changer le rapport de forces. Les marges de manœuvre de l’armée régulière sont limitées. La 15e division, présente à l’ouest de Mossoul est disponible, au risque de laisser les UMP s’emparer de la ville de Tal Afar, et la 16e division a encore été peu engagée. Cela risque d'être insuffisant. Il est possible de faire venir encore quelques unités en provenance de Bagdad mais au risque de dégarnir la capitale et l’Euphrate face aux possibles retours offensifs de l’Etat islamique. La deuxième option est d’engager les UMP dans Mossoul. Le Premier ministre Abadi s’y refusait jusqu’à présent, cantonnant les UMP dans une mission de cloisonnement des abords ouest de la ville mais il subit désormais de fortes pressions pour engager au moins les milices Badr et Kaitaib Hezbollah. 

La troisième option consiste à modifier les règles d’engagement des moyens d’appui feux en particulier ceux de la coalition. Il est difficile d'obtenir des effets tactiques avec des frappes aériennes contre un adversaire retranché dans un milieu urbain complexe surtout si la population civile y est encore présente en nombre et que l'on a le souci de la préserver. Même ainsi et avec l’emploi systématique de munitions aériennes de précision, le site Airwars recense 73 cas de frappes ayant provoqué des pertes civiles en Irak durant le seul mois de novembre (contre, si on veut comparer, 215 en Syrie pour les seuls Russes qui emploient beaucoup moins de munitions guidées et ont moins de scrupules), ce qui en fait déjà à cet égard le mois le plus meurtrier depuis la création de la Coalition. Des règles d’engagement moins restrictives, faciliterait la progression des troupes au sol mais multiplieraient ces pertes civiles. Avec l’engagement de milices chiites, la bataille prendrait un tour beaucoup plus sanglant pour la population et se rapprocherait de ce qui se fait en Syrie. Outre que cela nuirait passablement à l’image de la Coalition, cela engagerait aussi très probablement l’avenir politique de cette région sensible, alors même que les forces régulières se trouveraient affaiblies par rapport aux milices de tous les camps. 


La bataille de Mossoul a été mal engagée. Elle sera gagnée malgré tout mais la manière de parvenir à la victoire influencera fortement l’avenir, alors même que la disparition territoriale de l’Etat islamique est loin d’être achevée et que les causes qui ont provoqué sa renaissance au sein de la population arabe sunnite locale sont encore largement présentes.  

 


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