L’armée a été transformée en un kit expéditionnaire

par le Gal. Vincent Desportes - le 09/02/2017.



En quoi l’armée a-t-elle changé de visage ces vingt-cinq dernières années ?

Elle a doublement changé sous deux effets. D’abord, après la dislocation du bloc soviétique et la chute du mur de Berlin, la fin de l’histoire a été décrétée. La guerre devait donc disparaître… Les financiers et les services budgétaires en ont conclu qu’il y avait là un gisement d’économies. Et nous avons en effet connu une chute rapide des crédits militaires. En 1982, les armées pesaient 3 % dans le PIB national. Nous sommes passés à 1,7 % en 2011, puis 1,44 % en 2015. D’environ 350 000 soldats, nous en sommes à 220 000.

Le second facteur qui modifie profondément le visage des armées, c’est la décision de Jacques Chirac de les professionnaliser en 1996. On passe d’une armée de conscription à une armée d’engagés. Et on passe d’une armée de protection du territoire national à une armée de projection à l’extérieur.

Comment s’opère cette réforme ? Dans la douleur, en silence ?

Dans l’ordre. Jacques Chirac avait demandé à l’état-major un audit et il avait considéré à sa réception que les conclusions n’étaient pas assez ambitieuses. À la fin d’un Conseil de défense, il avait décidé que l’armée deviendrait professionnelle. Disciplinés, les militaires ont tout fait pour que cela se passe le mieux possible. Cela fonctionne car, durant cette période, la France n’est pas impliquée dans des opérations extérieures massives. Il n’y a pas encore de contradiction entre les missions et les moyens.

Quelle différence faites-vous entre la période Chirac et la période Sarkozy ?

Jacques Chirac a été soldat. Il sent la nécessité d’une armée pour une nation. Donc il protège l’armée. Arrive Sarkozy qui, lui, ne connaît pas les armées, ne les aime pas et ne sait pas à quoi elles servent. Il initie le Livre blanc de 2008 conçu pour diminuer leur budget et le donner à d’autres. On vous explique, en gros, que le monde devient de plus en plus dangereux et qu’il faut baisser les budgets… Nicolas Sarkozy prend la décision extrêmement forte de réduire d’un quart le nombre des militaires : 58 000 hommes. Aucune autre administration n’est réformée ainsi, à bas bruit. Dans l’armée de terre, on est passé de 210 régiments en 1977 à 95 en 2008, puis 79 en 2015. Un régiment, c’est entre 800 et 1 000 hommes. À un moment où la France commence à se projeter à l’extérieur, avec les opérations en Afghanistan et en Libye.

Hollande s’inscrit-il dans la même politique de réforme ?

Il y a une différence : François Hollande aime le soldat, pas les militaires. Lui aussi fait rédiger un Livre blanc et il rogne durement les budgets jusqu’à l’irruption de Daech. Avec lui, les opérations extérieures se multiplient. Comme l’armée est le seul corps qui lui obéisse encore, il va en user en permanence. Ce sera le Mali, la bande sahélo-saharienne, la Centrafrique, le Moyen-Orient. Il détruit le futur des armées en en retirant un bénéfice immédiat. Il y a là une faute grave. Il faut savoir que lorsque vous avez cassé l’outil, il faut après au moins quinze ans pour rebâtir une armée.

L’armée de terre a perdu beaucoup de budgets et de régiments, mais ce n’est pas toute l’armée.

Qui peut m’expliquer comment gagner la guerre sans engager des soldats au sol ? C’est l’illusion de la guerre de Bush qui a détruit le Moyen-Orient sans arriver à maîtriser le moins du monde la situation. Les gens pensent que la guerre, c’est la destruction. Non, la guerre consiste à gagner la paix. Donnez-moi le nom d’une guerre gagnée par les Américains depuis cinquante ans ? Il n’y en a pas.

Comment expliquer qu’en dépit de budgets rognés selon vous, l’armée française conserve une très bonne réputation ?

Nous avons une armée d’excellence… ponctuellement. Nous sommes excellents dans la bataille. Aucune armée au monde n’est capable de faire ce que nous avons fait au Mali. Mais gagner la guerre, c’est produire du résultat politique et nous n’y arrivons pas. Nous sommes incapables de passer du résultat technique au résultat stratégique. 

Nous ne parvenons pas à contrôler les espaces que nous saisissons. Le manque d’hommes y est pour quelque chose. Regardez le Mali : 50 morts à Gao l’autre jour. Nous mettons des petits contingents partout parce que nous avons une petite armée. Il y a un saupoudrage de moyens et un manque de stratégie. Prenez l’opération Barkhane au Sahel, un territoire plus grand que l’Europe : nous y déployons 4 000 hommes dont 2 000 soldats. Comment voulez-vous faire ? L’armée française a été transformée en un kit expéditionnaire.

Qu’en est-il de l’aviation et de la marine ?

C’est pareil. Aujourd’hui, l’armée de l’air est capable de déployer 20 avions. En Irak et en Syrie, nous pesons 5 % de l’effort de guerre. La France n’a plus les moyens de patrouiller nos espaces maritimes, notre zone économique exclusive.

Comment qualifieriez-vous la réforme des armées ?

Ce n’est pas une réforme, c’est une dérive. Les armées n’ont pas été réformées selon une logique de finalité opérationnelle, mais selon une logique gestionnaire. On a cassé l’outil, l’efficacité de l’armée. Nous sommes placés devant un empilement de réformes qui se succèdent sans que le corps social puisse jamais se stabiliser. Et sans que l’expertise soit jamais convoquée. 

 

Auteur Vincent DESPORTES
Officier général (2S)
Propos recueillis par LAURENT GREILSAMER

Source : http://le1hebdo.fr/numero/141

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