Mon requiem pour ces élections

Par le Col. J.J. Noirot - le 07/05/2017.

 

Tronc.

 

Qu'elles sont belles ! Rouge, étincelantes, étalant avec insolence leur éphémère mais gracieuse beauté, dans un coin de mon terrain où chaque année elles s'épanouissent au printemps. Leurs couleurs vives égayent ce petit coin de chez moi, soumettant à nos yeux la révérence distinguée de leurs robes chatoyantes. Ce sont mes pivoines. Cinq pivoines qui ressuscitent inlassablement chaque année, à l'abri d'un vieux prunier, survivant d'une souche bourguignonne qui refuse de mourir.

 

Et chaque année, c'est la même chose. Quand, au sommet de leur splendeur, leur charme saisit notre regard, s'y accroche et le subjugue, elles succombent sans résistance à ces bourrasques qui en cette saison de toutes les folies accompagnent la renaissance de la nature après son pâle hiver. Les voilà maintenant affalées, couchées, meurtries, leurs pétales étalés jonchant le sol, leurs feuilles hachées menu, comme des soldats vaincus dont il ne reste, après la bataille, que les corps sanglants, vestiges de ce qui fut, un moment, une espérance de gloire. 

 

Ces beautés sont sans force. Elles nous séduisent, nous émeuvent, nous charment. Mais que surviennent les vents mauvais chargés de pluies, leurs tiges malingres s'affaissent, et ces fleurs hier superbes, défiant insolemment le reste de mon univers, disparaissent dans la tourmente.

 

A côté de ces troublantes et charmeuses créatures de rêve, le vieux prunier s'en tient à ce qu'il est. Insensible aux vents tempétueux qui l'accablent au gré de leur humeur, il est là, robuste, résistant, solide, s'épuisant pour ses fruits sans se soucier de leur parure. Entre mes affriolantes pivoines qui rincent mon œil mais au premier vent se couchent et ce prunier sans grâce, presque moribond, insensible aux orages et contre tout toujours debout , la différence tient en un mot: le tronc, symbole de force, par où passe la vigueur qui irradie branches, feuilles et fruits.

 

Mon petit coin de jardin, avec ses pivoines et son prunier, me fait penser à ce que nous vivons, non sans stupeur abêtissante, depuis plusieurs mois. Parmi tous ces gens qui nous parlent, nous sollicitent, nous abreuvent de commentaires et de promesses, combien de pivoines? Presque tous! Ah, qu'il est doux, pour notre inconscient somnolent, de sentir passer sur notre col dégagé, paré pour la hache, la douce main trompeuse du bonheur ineffable! Rien ne manque dans le bric à brac clinquant de  l'avenir mirobolant qui nous est décrit. Nous allons être heureux, c'est juré croix de bois croissant de fer. Tout ira bien. Nos problèmes seront résolus, le malheur vaincu, la félicité à chaque coin de rue, le renouveau pour tous, la paix en prime. Et tout ça "gratis pro deo" ! Mais que survienne le gros temps des épreuves, que restera-t-il de ces paillettes vibrionnantes ? Rien, que des fleurs abattues et des tiges déchirées qui nous aurons trompés.

 

Ces charlatans façon pivoines ne sont pas que des moulins à promesses. Ce sont aussi ces végétaux de compost qui dans le grand désordre créé par d'insalubres remous, se révèlent n'être que des rameaux flexibles et révérants. Courbés jusqu'au sol, toute fierté éteinte, ils ne dissimulent même pas les pétales fanés de leur misérable veulerie. Nous avons pu les croire solides, charpentés, convaincus de leur idéal. Ils n'étaient qu'ivrais fragiles chargés de nous émoustiller, succombant, non sans palabres et cafouillages honteux, à la première averse un peu drue. Hommes et femmes sans tronc, prêts pour survivre à s'implanter avec délice dans la tourbe fangeuse qu'ils ont le jour d'avant exécrée.

 

Car c'est bien le tronc, cette partie qui charpente toute construction, matérielle, intellectuelle ou morale, qui manque à notre temps. Nous découvrons des hommes images, des femmes "ô rage", des palabreurs tremblants, des rapporteurs bêlants, des chroniqueurs suivants, des penseurs filants, toutes et tous brindilles éparses asséchées par le vent qui passe et les balaie. Il nous manque un vieil arbre, enraciné profondément dans sa terre, attentif à ses fruits, résistant aux tornades, projetant une ombre généreuse où s'abritent les errants et dont les branches déployées tournées vers le ciel regardent l'infini. 

 

Nous sommes passés à côté de cet arbre là. 

 

La foire aux pivoines commence le 08 mai.

 

JJN

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Commentaires : 1
  • #1

    bernard messana (mercredi, 10 mai 2017 18:22)

    Juste, et beau. Bravo.