Les accords Sykes et Picot

par le Gal. Jean Salvan - le 24/05/2016.


Officier, général de corps d'armée

Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr

Ecole d’Etat-Major 

Ecole supérieure de guerre (ESG)

Commandant la IVème Région militaire

Général de corps d’armée (1988)

Représentant français auprès du Commandement Centre-Europe de l’OTAN (1986-1988) 

Commandant de la 1ère Division blindée (1983-1985)

Commandant du 3ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine

Professeur à l’Ecole supérieure de guerre

Membre correspondant du Muséum d’Histoire Naturelle en 1964

Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées de droit public

Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux (1989-1994) ("Société et Défense") 

Président de l’Union des blessés de la face (les Gueules cassées) (1995-2002)

Ouvrages 

Liban 1978, les Casques bleus de la France (1979) - L’avifaune du Gard et du Vaucluse (1983) -

La paix et la guerre (1992) - Soldat de la guerre, soldat de la paix (2005)

Distinctions

Grand Officier de la Légion d’Honneur

Croix de la Valeur Militaire

Commandeur de l’Ordre du Cèdre du Liban

Croix d’Honneur en or de la Bundeswehr


 Pour un certain nombre de commentateurs, les accords Sykes-Picot, signés le 16 mai 1916, seraient responsables du chaos actuel au Proche et au Moyen-Orient. C’est aller bien vite en besogne. On peut d’ailleurs s’étonner que le Vice-Président américain Joseph Biden junior puisse affirmer que les problèmes du Moyen-Orient découlent "de frontières artificielles, qui ont créé des Etats artificiels, regroupant des groupes distincts du point de vue ethnique, religieux, culturel." Y a-t-il des frontières plus artificielles que celles séparant le Mexique et le Canada des Etats-Unis, ou les frontières de 80 % des Etats américains ?

 

C’est oublier l’histoire de cette région depuis les premiers moments de l’Islam.

A peine le Prophète enterré, ses fidèles se déchirent pour prendre sa succession. Qui est le plus légitime, son gendre Ali ou l’un de ses lieutenants ? Le conflit se solde par l’assassinat d’Ali et la division entre les partisans de la tradition ou plus exactement les assassins d’Ali -les sunnites- et les partisans d’Ali -les chiites-.

Depuis, les luttes intestines n’ont jamais cessé, et les vainqueurs se sont partagé la région : le centre politique et religieux sunnite allant successivement à Damas, Bagdad, La Mecque, tandis que Téhéran restait la capitale du chiisme contre les Arabes. De toutes façons, l’Islam sunnite a un point commun avec le marxisme–léninisme : il n’a rien compris au phénomène national et il le récuse. Les tyrannies se sont succédées et jamais un régime démocratique, au sens que nous donnons à ce terme, n’a perduré. Seuls les Ottomans, avec leurs méthodes habituelles, assurèrent l’ordre pendant près d’un demi-millénaire.

Cessons de croire que c’est à cause de Saddam Hussein ou de Bachar el Assad que la situation en Irak ou en Syrie est catastrophique. La situation s’est envenimée car nous avons toujours le réflexe colonial : organiser le monde à notre façon… alors que nous n’en avons plus les moyens. Et les bombardements aériens ont rarement imposé la démocratie.

Contrairement à certaines affirmations,  Mark Sykes et François Georges-Picot  connaissaient assez bien la région et son histoire. Un des buts de guerre des Britanniques, Français et Russes était le dépeçage de l’empire ottoman. Et la mission implicitement confiée à Sykes et Georges-Picot, c’était de contrer les appétits russes…

Le schéma imaginé comportait :

- une zone française, que nous aurions dû administrer directement, soit le Liban et la Cilicie ;

- une zone sous notre influence, soit le nord de la Syrie et la région de Mossoul ;

- une zone administrée par les Britanniques, soit le Koweït et la Mésopotamie ;

- une zone sous influence britannique, comportant le sud de la Syrie, la Jordanie et la Palestine ;

- une zone sous influence internationale, avec Jérusalem, Saint Jean d’Acre, Haïfa.

Constantinople (Istamboul) et une partie de la Turquie actuelle aurait dû revenir à la Russie.

Les deux alliés ne tardèrent pas à torturer ces accords à leurs avantages.

 

Dès 1916, la France mit en place deux missions, chargées d’assurer la liaison avec les Britanniques, qui menaient l’essentiel des combats dans la région et avec Hussein, le Chérif de la Mecque.

Le Lieutenant-Colonel Brémond, arabisant, fut chargé des liaisons avec le Chérif  Hussein, et de lui proposer l’aide de la France pour organiser son armée.

Le Chef d’Escadron Cadi fut chargé de garantir l’accès au pèlerinage de La Mecque pour les ressortissants des colonies françaises.

Les Britanniques, le 2 novembre 1917, par la déclaration de Balfour, Ministre des affaire étrangères, promirent aux Juifs "un foyer national pour le peuple juif en Palestine… étant entendu que les droits des autres communautés en place devraient être respectés".

 

Horrifié par la diplomatie secrète, le Président Wilson voulut améliorer le partage du Moyen-Orient. Il y dépêcha deux émissaires, Henry King, un théologien, et Charles Crane, un industriel. Ils rencontrèrent des centaines d’interlocuteurs locaux, sans rien proposer de d’innovant. Ils voulaient regrouper les Kurdes en Irak ou en Turquie, avec le succès que l’on sait. Le Liban aurait été incorporé dans une grande Syrie, avec une autonomie limitée. Grâce à Dieu, ni les Britanniques, ni les Français, ne tinrent compte de ces billevesées.

En dépit de ces coups tordus, la France s’installa au Liban sans difficulté, mais elle dut combattre durement, surtout de 1925 à 1927, pour occuper la Syrie.  Et nous dûmes, faute de moyens, renoncer à la Cilicie et à Mossoul.

 

Pendant ce temps, Ibn Saoud se taillait dans la péninsule arabique un royaume dont le ciment idéologique fut une lecture littérale du Coran et des hadith (wahabisme). Pour s’assurer les ressources en pétrole de l’Arabie saoudite, les Etats-Unis signèrent avec les Saoudiens, en 1945, le pacte du Quincy : en échange du pétrole, les Américains garantissaient la sécurité du royaume. Les revenus fabuleux du pétrole allaient permettre aux Saoudiens de financer et de promouvoir leur version de l’Islam.

C’est ce que nous payons aujourd’hui, aggravé par les mésaventures occidentales en Irak et en Afghanistan : l’examen de conscience n’est pas de mise dans l’Islam et les Occidentaux sont le bouc émissaire idéal des malheurs des Musulmans.

Et c’est le conflit politique et idéologique qui oppose depuis 1978 Sunnites et Chiites qui permet le mieux de comprendre l’imbroglio du Proche et du Moyen–Orient. Car Khomeini a d’abord voulu secouer le joug sunnite qui maintenait les Chiites dans une position subordonnée.

 


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