UKRAINE

...par le Col. Jean-Jacques Noirot - Le 05/03/2022.

Cette invasion russe de l’Ukraine nous oblige, quand même, à nous poser quelques questions. S’en tenir à ce que nous disent les experts qui babillent sur les plateaux de télévision, si cela semble de nature à nous fournir une assez bonne approche conjoncturelle de la situation, ne permet en aucune façon de se faire une opinion personnelle des réalités historiques et culturelles de cette partie orientale de l’Europe.

Il nous faut donc partir à la rencontre de l’Ukraine et chercher, si l’on veut sortir des sentiers battus. Elle a une Histoire, une géographie et surtout une littérature qui nous indique ce qu’elle est vraiment. Ces écrits s’enracinent dans cette terre lointaine qui a fait battre les cœurs des poètes ukrainiens. Ils peuvent nous faire comprendre ce que ressent aujourd’hui le peuple ukrainien soumis à une agression que tout laissait prévoir, mais dont les plus éclairés des observateurs de notre temps nous disent qu’elle aurait pu être évitée.

Voici comment Germaine de Staël décrit l’Ukraine qu’elle a traversée pendant son périple d’exilée à travers l’Europe : « Quoiqu’on conduisît avec une grande rapidité, il me semblait que je n’avançais pas tant la contrée était monotone. Des plaines de sable, quelques forêts de bouleaux et des villages à grande distance les uns des autres, composés de maisons de bois toutes taillées sur le même modèle, voilà les seuls objets qui s’offraient toujours à mes regards. J’éprouvais cette sorte de cauchemar qui saisit quelque fois la nuit, quand on croit marcher toujours et n’avancer jamais. Il me semblait que ce pays était l’image de l’espace infini et qu’il fallait l’éternité pour le traverser ». Voilà qui ne donne pas envie d’aller trainer ses guêtres dans ces parages !

Des Khazars au Tatars, des Mongols aux Polonais, des Cosaques aux Russes, la terre d’Ukraine, qui ne prit ce nom qu’au XIXème siècle, fut un théâtre de rivalités, brutales, sauvages, un flux constant de peuples qui ont voulu s’installer en chassant ou dominant ceux qui les ont précédés. La situation s’est stabilisée dans le courant du XIXème siècle, quand la domination russe s’est imposée. Mais dans l’âme et le cœur des cosaques, qui prirent le nom d’« Ukrainiens », une identité est née de ces affrontements, distincte du peuple russe mais identique dans sa culture et ses mœurs. Seule la religion les a séparés. Face à une Russie Orthodoxe s’est affirmée une Ukraine catholique héritée de l’influence polonaise.

Au milieu du XIXème siècle s’épanouit une langue ukrainienne portée par des écrivains et poètes qui vont l’utiliser pour glorifier l’identité de l’Ukraine et l’imposer à ses voisins dominateurs. Chevtchenko est un des plus grands parmi les intellectuels de ce siècle. Il rend, dans le poème « Le testament », un vibrant hommage à l’Ukraine, sa patrie :

« Quand je mourrai, enterrez-moi

Dans une tombe au milieu de la steppe

De ma chère Ukraine

De façon que je puisse voir l’étendue des champs

Le Dniepr et ses rochers,

Que je puisse entendre son mugissement puissant.

Et quand il emportera de l’Ukraine

Vers la mer bleue

Le sang des ennemis, alors

Je quitterai les prairies et montagnes

Et m’envolerai vers Dieu lui-même

Pour offrir mes prières,

Mais jusque-là

Je ne connais pas de Dieu.

Enterrez-moi debout

Brisez vos fers,

Et arrosez du sang de l’ennemi

La Liberté…. »

De surcroît peintre de grand talent, Taras Chevtchenko fut condamné et exilé par le pouvoir russe pour avoir milité contre le servage.

Avec l’arrivée de ces intellectuels et artistes, la lutte pour exister s’est déplacée des armes vers la culture et l’identité. Les vers que nous venons de lire en témoignent. Gogol aussi, dans « Taras Boulba », l’exprime en donnant à l’Ukraine un rôle protecteur au profit de l’Occident : « L’Histoire nous apprend comment les luttes perpétuelles des cosaques sauvèrent l’Europe occidentale de l’invasion des sauvages hordes asiatiques qui menaçaient de l’inonder ».

Mais le vainqueur définitif des affrontements qui jalonnent l’histoire de l’Ukraine est la Russie. Pour le régime tsariste de Saint-Pétersbourg, elle est russe, habitée seulement par des russes « ukrainiens ». Il faut leur imposer, par la force si nécessaire, la langue russe en interdisant la leur, et le terme d’Ukraine doit être banni de toute expression, orale ou écrite.

L’effondrement de l’empire tsariste permettra la naissance en 1918, pour la première fois, d’un état ukrainien indépendant mais éphémère. Voici en quel estime, après la révolution bolchévique, la princesse russe Kourakine tenait les ukrainiens et leurs représentants : « En automne 1918, je me trouvais à Kiev alors au pouvoir de ce prince d’opérette, l’hetman Skoropadsy ». « Cependant le fameux aventurier ukrainien Petlioura, prévoyant que les Alliés exigeraient la retraite des Allemands de l’Ukraine, et que l’hetman se trouverait par terre entre deux chaises, rassembla ses troupes et marcha sur Kiev. Ces troupes étaient composées de la racaille ukrainienne, — adolescents de seize dix-sept ans, voleurs et bandits… ». Le décor est planté définitivement. D’un côté, les plaines d’Ukraine sont une terre riche et sacrée, tournée vers l’Occident, où vivent des femmes et des hommes libres qui veulent se sentir chez eux, avec leur histoire, leur mœurs, leur culture, leurs morts. De l’autre, il n’y a là qu’un glacis protecteur placé sous la haute surveillance des autorités dominatrices de Moscou. L’affrontement, à terme, est inévitable. 

L’effondrement de l’URSS redonnera vie à cet état en 1991. Tout l’occident s’est trompé en imaginant que puisse exister aux portes de la Fédération de Russie un état ukrainien libre et indépendant. Une telle aspiration n’est qu’un rêve qui ne peut mener qu’à des drames. La force asienne sera toujours dominante sur cette partie d’Europe parce que, malheureusement, elle l’a été depuis plusieurs siècles. Quand les royaumes ou empires de l’Europe occidentale dominaient le monde et se faisaient continuellement la guerre, personne ne s’est intéressé à ce qu’il advenait de ces peuples lointains. Depuis le mariage d’Henri 1er avec Anne de Kiev, il s’est passé presque 1.000 ans. L’horizon de nos rois n’a pas dépassé la Pologne. Pourquoi faudrait-il que tout à coup, le peuple ukrainien s’arrache seul de l’Orient pour se marier à l’Occident ? Cela aurait pu arriver si l’Union Européenne avait tendu la main à la Russie. Elle aurait, immanquablement, entrainé avec elle l’Ukraine et la Biélorussie. Faute d’avoir su saisir cette opportunité qui aurait, pour longtemps, assuré la paix dans cette moitié du monde, les erreurs se sont accumulées et ont fait grandir de terribles dangers aux portes de notre Europe. La pression de l’OTAN est une erreur. La volonté de UE d’incorporer l’Ukraine seule dans sa construction technocratique n’est qu’un mauvais caprice de démocraties prétentieuses, imbues de leurs prétendues valeurs. De quoi se mêlent-elles ? Aujourd’hui, le peuple ukrainien, victime des occasions manquées, qui a cru à ces chimères, en paie douloureusement le prix. La Russie envahit l’Ukraine parce que cette part d’elle-même, qu’elle voit avec inquiétude s’amarrer à l’Occident, n’a pas joué le jeu de l’Histoire commune et séculaire qui les unit.

Poutine est revenu, de façon brutale, violente, inhumaine, condamnable, aux fondamentaux de la géopolitique russe. Il a eu tort de procéder ainsi. Il s’est conduit en despote, qu’il est sûrement. Il avait mieux à faire pour s’opposer aux menées sournoises et iniques des européens, eux-mêmes à la solde d’une Amérique obsédée par des démons d’un autre temps. Espérons qu’il sera échec et mat. Ça n’est pas pour autant que l’Ukraine sera libre et sauvée. Car elle ne pourra l’être que si, par on ne sait quel miracle (ou cauchemar) de l’évolution du monde, il n’y a plus de puissance russe à ses frontières. Ça n’est pas pour demain, ni pour les siècles à venir, et ça n’est pas souhaitable.

...QUE D'ALERTES - Le 13/03/2022.

J'ai écrit depuis plus de 10 ans que la perspective d'une entrée de l'Ukraine dans l'OTAN était pour la Russie un "casus belli".

 

Macron le savait mais il n'a rien fait pour empêcher la guerre. Il lui suffisait de dire que la France s'opposerait toujours à l'entrée de l'Ukraine dans l'OTAN. D'autres plus importants que moi l'ont aussi affirmé :


- Jack F. Matlock Jr., ambassadeur des États-Unis en Union soviétique de 1987 à 1991, déclare en 1997 que l'expansion de l'OTAN est "une profonde bévue stratégique, encourageant une chaîne d'événements qui pourrait produire la menace la plus grave pour la sécurité depuis l'effondrement de l'Union soviétique".


- George Kennan, célèbre stratège de la guerre froide, déclare en 1998 que l'expansion de l'OTAN est une "erreur tragique" qui provoquera une "mauvaise réaction de la Russie".


- Bill Burns, ex-directeur de la CIA, déclare en 2008 que "l'entrée de l'Ukraine dans l'OTAN est la plus brillante de toutes les lignes rouges" et qu'il n'a encore "trouvé personne qui considère l'Ukraine dans l'OTAN comme autre chose qu'un défi direct pour les intérêts russes".


- Henry Kissinger, ex-secrétaire d'État de Richard Nixon, déclare en 2014 que "l'Ukraine ne devrait pas rejoindre l'OTAN".


- Stephen Cohen, chercheur américain en études russes, déclare en 2014 que "si nous déplaçons les forces de l'OTAN vers les frontières de la Russie, cela va évidemment militariser la situation [et] la Russie ne reculera pas, car c'est existentiel".


- Robert Gates, ex-secrétaire américain à la Défense, écrit dans ses Mémoires en 2015 qu'"agir si vite pour étendre l'OTAN est une erreur. Essayer d'amener la Géorgie et l'Ukraine dans l'OTAN est vraiment exagéré et constitue une provocation particulièrement monumentale".


- William Perry, secrétaire à la Défense de Bill Clinton, explique dans ses Mémoires que l'élargissement de l'OTAN est la cause de "la rupture des relations avec la Russie" et qu'en 1996, il s'y opposait tellement que sous la force de sa conviction, il a "envisagé de démissionner".


- Noam Chomsky, grand intellectuel américain, déclare en 2015 que "l'idée que l'Ukraine puisse rejoindre une alliance militaire occidentale serait tout à fait inacceptable pour tout dirigeant russe" et que le désir de l'Ukraine d'adhérer à l'OTAN "ne protègerait pas l'Ukraine, mais menacerait l'Ukraine d'une guerre majeure".


- Jeffrey Sachs, économiste libéral, écrit en 2022 dans le Financial Times que "l'élargissement de l'OTAN est complètement malavisé et risqué. Les vrais amis de l'Ukraine et de la paix mondiale devraient appeler à un compromis entre les États-Unis, l'OTAN et la Russie".


- Sir Roderic Lyne, ex-ambassadeur britannique en Russie, déclare en 2021 que "pousser l'Ukraine dans l'OTAN est stupide à tous les niveaux". Il ajoute : "Si vous voulez déclencher une guerre avec la Russie, c'est la meilleure façon de le faire".

...Que de lanceurs d'alerte qui n'ont pas été écoutés !

...Que de stupidité criminelle....!

JMR

« Poutine est un patriote que le mépris de l’Occident a poussé vers la Chine »

...par le Col. Jacques Hogard - Le 12/03/2022.

Source : RzO International.

 

par Éric Verhaeghe - Le 12/03/2022.

 

Nous avons interrogé le colonel Hogard, ancien responsable de missions « spéciales » françaises à l’étranger, sur la situation en Ukraine. Son interview est à suivre avec intérêt, car il exprime la vision « traditionnelle » des services et d’une bonne partie de l’armée française sur la question russe. En rupture, bien entendu, avec l’orientation russophobe et outrageusement atlantiste prise par le gouvernement profond depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir.

 

Le colonel Hogard a un immense mérite : Celui de ramener à la surface les doctrines françaises traditionnelles sur la question russe, qui n’ont jamais consisté à propager la russophobie, ni à croire ou à prétendre qu’un Président russe ancien du KGB soit un « taré » (propos tenus sur France Inter, si, si), ou un « fou » incontrôlable. En ce temps-là, la France avait une autre vision de ses intérêts à long terme. Elle ne se réduisait pas à un suivisme aveugle et arrogant vis-à-vis du mondialisme anglo-saxon, ni à une vocifération russophobe permanente nourrie par les éléments de langage fabriqués de toutes pièces par la CIA.

 

En ce temps-là, il est vrai, Nicolas Sarkozy n’avait pas infiltré le gouvernement profond avec des éléments proches ou admiratifs de la même CIA à tous les postes-clés.

Bref, nous étions encore une puissance indépendante.

Une interview indispensable pour comprendre le poids du mensonge aujourd’hui.

 

source : Le Courrier des Stratèges

Ukraine : Nous marchons vers la guerre comme des somnambules

...par Henri Guaino - Le 13/05/2022.

 

Dans un texte de haute tenue, l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République relève des analogies entre la situation internationale née de la guerre en Ukraine et l’état de l’Europe en juillet 1914. Sans renvoyer dos à dos l’agresseur et l’agressé, et tout en distinguant le bellicisme de Moscou et le discours désormais martial de Washington, il s’alarme du durcissement des positions en présence qui ne laisse aucune place à une initiative diplomatique et à une désescalade.

Nous marchons vers la guerre comme des somnambules.

 

J’emprunte cette image au titre du livre de l’historien australien Christopher Clark sur les causes

de la Première Guerre mondiale : Les Somnambules, été 1914 : Comment l’Europe a marché

vers la guerre.

« Le déclenchement de la guerre de 14-18, écrit-il, n’est pas un roman d’Agatha Christie (...) Il

n’y a pas d’arme du crime dans cette histoire, ou plutôt il y a en a une pour chaque personnage

principal. Vu sous cet angle, le déclenchement de la guerre n’a pas été un crime, mais une

tragédie. » En 1914, aucun dirigeant européen n’était dément, aucun ne voulait une guerre

mondiale qui ferait vingt millions de morts mais, tous ensemble, ils l’ont déclenchée. Et au

moment du traité de Versailles aucun ne voulait une autre guerre mondiale qui ferait soixante

millions de morts mais, tous ensemble, ils ont quand même armé la machine infernale qui allait

y conduire.

 

Dès le 7 septembre 1914, après seulement un mois de guerre, le chef du grand état-major

allemand qui avait tant plaidé pour que l’Allemagne attaquât avant d’être attaquée écrivait à sa

femme : « Quels torrents de sang ont coulé (...) j’ai l’impression que je suis responsable de

toutes ces horreurs et pourtant je ne pouvais agir autrement. »

 

« Je ne pouvais agir autrement »: tout était dit sur l’engrenage qui mène à la guerre. Engrenage

qui est d’abord celui par lequel chaque peuple se met à prêter à l’autre ses propres arrière-

pensées, ses desseins inavoués, les sentiments que lui-même éprouve à son égard. C’est bien

ce que fait aujourd’hui l’Occident vis-à-vis de la Russie et c’est bien ce que fait la Russie vis-

à-vis de l’Occident. L’Occident s’est convaincu que si la Russie gagnait en Ukraine, elle n’aurait

plus de limite dans sa volonté de domination. À l’inverse, la Russie s’est convaincue que si

l’Occident faisait basculer l’Ukraine dans son camp, ce serait lui qui ne contiendrait plus son

ambition hégémonique.

 

En étendant l’Otan à tous les anciens pays de l’Est jusqu’aux pays Baltes, en transformant

l’Alliance atlantique en alliance anti-Russe, en repoussant les frontières de l’Union européenne

jusqu’à celles de la Russie, les États-Unis et l’Union européenne ont réveillé chez les Russes le

sentiment d’encerclement qui a été à l’origine de tant de guerres européennes.

Le soutien occidental à la révolution de Maïdan, en 2014, contre un gouvernement ukrainien prorusse a été la preuve pour les Russes que leurs craintes étaient fondées. L’annexion de la Crimée par la Russie et son soutien aux séparatistes du Donbass ont à leur tour donné à l’Occident le sentiment que la menace russe était réelle et qu’il fallait armer l’Ukraine, ce qui persuada la Russie un peu plus que l’Occident la menaçait. L’accord de partenariat stratégique conclu entre les États-Unis et l’Ukraine le 10 novembre 2021, scellant une alliance des deux pays dirigée explicitement contre la Russie et promettant l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan, a achevé de

convaincre la Russie qu’elle devait attaquer avant que l’adversaire supposé soit en mesure de

le faire. C’est l’engrenage de 1914 dans toute son effrayante pureté.

 

Comme toujours, c’est dans les mentalités, l’imaginaire et la psychologie des peuples, qu’il faut

en chercher l’origine. Comment la Pologne, quatre fois démembrée, quatre fois partagée en trois siècles, comment la Lituanie annexée deux siècles durant à la Russie, la Finlande amputée en 1939, comment tous les pays qui ont vécu un demi-siècle sous le joug soviétique ne seraient-ils pas angoissés à la première menace qui pointe à l’Est ? Et de son côté, comment la Russie, qui a dû si souvent se battre pour contenir la poussée de l’Occident vers l’Est et qui est déchirée depuis des siècles entre sa fascination et sa répulsion pour la civilisation occidentale, pourrait-elle ne pas éprouver une angoisse existentielle face à une Ukraine en train de devenir la tête de pont de l’occidentalisation du monde russe ? « Ce ne sont pas les différences, mais leur perte qui entraîne la rivalité démente, la lutte à outrance entre les hommes », dit René Girard.

Menacer ce par quoi le Russe veut rester russe, n’est-ce pas prendre le risque de cette « rivalité démente »?

L’Occident voit trop la nostalgie de l’URSS et pas assez, le slavophilisme, c’est-à-dire la Russie éternelle telle qu’elle se pense avec ses mythes. Alexandre Koyré a consacré un livre profond (1), à ce courant dont sont nées la grande littérature et la conscience nationale russes au début du XIXe siècle quand « le nationalisme instinctif aidant, un nationalisme conscient avait fini par voir entre la Russie et l’Occident une opposition d’essence ».

Le slavophilisme, ce sentiment de supériorité spirituelle et morale face à l’Occident, est dans le cri du cœur de Soljenitsyne devant les étudiants de Harvard en 1978 : « Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. »

 

Cette Russie-là ne voit peut-être pas la guerre en Ukraine comme une guerre d’invasion mais

comme une guerre de sécession. Sécession du berceau du monde russe, de la terre où s’est joué tant de fois le sort de la Russie, où elle a repoussé les Polonais et les armées de Hitler.

Sécession politique, culturelle et même spirituelle depuis qu’en 2018 l’Église orthodoxe

ukrainienne s’est affranchie de la tutelle du patriarcat de Moscou. Et les guerres de sécession

sont les pires. Une chose en tout cas est certaine : Cette guerre est, à travers l’Ukraine

martyrisée, une guerre entre l’Occident et la Russie qui peut déboucher sur un affrontement

direct par une escalade incontrôlée. La guerre, c’est, depuis toujours, la libération de tout ce

qu’il y a dans la nature humaine de sauvagerie et d’instinct meurtrier, une montée aux extrêmes

qui finit toujours par emporter malgré eux les combattants comme les dirigeants.

Ni Churchill, ni Roosevelt, n’avaient pensé qu’un jour ils ordonneraient de bombarder massivement les villes allemandes pour casser le moral de la population, ni Truman qu’il finirait en 1945 par recourir à la bombe atomique pour casser la résistance japonaise. Kennedy en envoyant quelques

centaines de conseillers militaires au Vietnam en 1961 ne pensait pas que huit ans plus tard

l’Amérique y engagerait plus d’un demi-million d’hommes, y effectuerait des bombardements

massifs au napalm, et serait responsable du massacre de villages entiers.

 

Si la guerre froide n’a pas débouché sur la troisième guerre mondiale, c’est d’abord parce qu’aucun de ses protagonistes n’a jamais cherché à acculer l’autre. Dans les crises les plus graves, chacun a toujours fait en sorte que l’autre ait une porte de sortie.

Aujourd’hui, au contraire, les États-Unis, et leurs alliés, veulent acculer la Russie.

 

Quand on agite devant elle la perspective de l’adhésion à l’Otan de la Finlande, de la Suède, de

la Moldavie et de la Géorgie en plus de celle de l’Ukraine, quand le secrétaire américain à la

Défense déclare que les États-Unis « souhaitent voir la Russie affaiblie au point qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine», quand le président des États-Unis se laisse aller à traiter le président russe de boucher, à déclarer que « pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir » et demande au Congrès 20 milliards de dollars en plus des 3 milliards et demi déjà dépensés par les États-Unis pour fournir en masse des chars, des avions, des missiles, des canons, des drones aux Ukrainiens, on comprend que la stratégie qui vise à acculer la Russie n’a plus de limite.

Mais elle sous-estime la résilience du peuple russe, comme les Russes ont sous estimé la résilience des Ukrainiens.

Acculer la Russie, c’est la pousser à surenchérir dans la violence.

Jusqu’où ? La guerre totale, chimique, nucléaire ?

Jusqu’à provoquer une nouvelle guerre froide entre l’Occident et tous ceux qui, dans le monde, se souvenant du Kosovo, de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Libye, pensent que si la Russie est acculée, ils le seront aussi parce qu’il n’y aura plus de limite à la tentation hégémonique des États-Unis : l’Inde qui ne condamne pas la Russie et qui pense au Cachemire, la Chine qui dénonce violemment « les politiques coercitives » de l’Occident parce qu’elle sait que si la Russie s’effondre elle se retrouvera en première ligne, le Brésil qui, par la voix de Lula, dit « une guerre n’a jamais un seul responsable », et tous les autres en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique qui refusent de sanctionner la Russie.

Tout faire pour acculer la Russie, ce n’est pas sauver l’ordre mondial, c’est le dynamiter. Quand la Russie aura été chassée de toutes les instances internationales et que celles-ci se seront désintégrées comme la SDN au début des années 1930, que restera-t-il de l’ordre mondial ?

 

Trouver un coupable nous conforte dans le bien-fondé de notre attitude, et dans le cas présent,

nous en avons un tout désigné, un autocrate impitoyable, incarnation du mal. Mais le bien

contre le mal, c’est l’esprit de croisade : « Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens. »

Au lieu de faire entendre sa voix pour éviter cette folie et arrêter les massacres, l’Union européenne emboîte le pas des États-Unis dans l’escalade de leur guerre par procuration. Mais que feront les Européens et les États-Unis au pied du mur de la guerre totale ?

Avec les obus nucléaires et les armes nucléaires tactiques de faible puissance, la marche n’est plus si haute. Et après ?

Après, tout peut arriver : L’engrenage tragique de la violence mimétique que personne n’aurait

voulu mais auquel tout le monde aurait contribué et qui pourrait détruire l’Europe et peut-être

l’humanité ou la capitulation munichoise des puissances occidentales qui ne voudrons peut-être

pas risquer le pire pour l’Ukraine, ni même peut-être pour les pays Baltes ou la Pologne.

 

Souvenons-nous de l’avertissement du général de Gaulle en 1966 lors de la sortie du

commandement intégré de l’Otan : « La Russie soviétique s’est dotée d’un armement nucléaire

capable de frapper directement les États-Unis, ce qui a naturellement rendu pour le moins

indéterminées les décisions des Américains, quant à l’emploi éventuel de leur bombe. »

Où est la voix de la France, de ce « vieux pays, d’un vieux continent qui a connu les guerres,

l’occupation, la barbarie », qui le 14 février 2003 à l’ONU disait non à la guerre en Irak, qui en

2008 sauvait la Géorgie et s’opposait à l’adhésion de celle-ci et de l’Ukraine à l’Otan et qui

plaiderait aujourd’hui pour la neutralisation d’une Ukraine qui n’aurait vocation à n’entrer ni dans

l’Otan, ni dans l’Union européenne, en écho à l’avertissement lancé en 2014 par Henry Kissinger : « Si l’Ukraine doit survivre et prospérer, elle ne doit pas être l’avant-poste de l’une

des parties contre l’autre. Elle doit être un pont entre elles. L’Occident doit comprendre que

pour la Russie l’Ukraine ne pourra jamais être un simple pays étranger. »

C’est par sa neutralisation que la Finlande a pu demeurer libre et souveraine entre les deux blocs pendant la guerre froide.

C’est par sa neutralisation que l’Autriche est redevenue en 1955 un pays libre et souverain.

 

Faire aujourd’hui des concessions à la Russie, c’est se plier à la loi du plus fort. N’en faire aucune, c’est se plier à la loi du plus fou.

Tragique dilemme. Un dilemme comme celui-ci, vécu dans la Résistance par le poète René Char (2) : « J’ai assisté, distant de quelque cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser la

détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les hauteurs de Céreste (...)

au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient

partout autour de moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête (...) Je n’ai pas donné

le signal parce que ce village devait être épargné à tout prix. Qu’est-ce qu’un village ? Un

village pareil à un autre ? »

Et nous, que répondrons-nous aux regards qui nous imploreront d’arrêter le malheur quand nous l’aurons fabriqué ?

Nous marchons vers la guerre comme des somnambules.

 

(1) «La philosophie et le problème national en Russie au début du XIXe siècle » (1978). (2)

« Feuillets d’Hypnos », fragment 138 (Gallimard, 1946)

La guerre en Ukraine et le crépuscule de l’Occident

Le 20/05/2022.

Né en 1944, Jean-René Bachelet a effectué une carrière militaire complète dans l’armée de terre, de 1962, où il entre à Saint-Cyr, jusqu’en 2004, où, général d’armée, il occupe les fonctions d’inspecteur général des armées. Chasseur alpin, il a commandé le 27e bataillon de chasseurs alpins, bataillon des Glières. Comme officier général, outre de multiples commandements nationaux au plus haut niveau, il a exercé le commandement du secteur de Sarajevo dans le cadre de la Forpronu en 1995, au paroxysme de la crise. De longue date, il a mené une réflexion de fond touchant aux fondamentaux du métier militaire en termes d’éthique et de comportements ; cette réflexion est traduite dans un certain nombre de documents dont les principaux sont « L’Exercice du métier des armes dans l’armée de terre, fondements et principes » et le « code du soldat », ainsi que dans de multiples articles et communications. Jean-René Bachelet quitte le service actif en 2004 et sert actuellement en deuxième section des officiers généraux.

 

Face à la guerre en Ukraine, nous sommes sommés de choisir notre camp selon un manichéisme absolu, en l'occurrence derrière une Amérique, redevenue le champion des plus hautes valeurs humanistes. Ceux qui émettent quelques objections le feraient au nom d'un "parti pris anti-américain virulent".

La réalité historique qu'il faut bien regarder en face et qui devrait nous conduire à mieux percevoir la façon dont le monde apprécie quant à lui l’Amérique, donc l'Occident, est pour le moins contrastée. 

*le génocide indien comme acte fondateur (pour le coup, le mot, fût-il anachronique, est rigoureusement approprié).

*la conquête des Philippines conduite avec une sauvagerie sans égale.

*la réduction en lumière et chaleur de 300 000 habitants d'Hiroshima et Nagasaki, pour l'essentiel civils de tous sexes et âges, sans objectif militaire, alors même que le Japon était soumis à un blocus hermétique, sans ressources, que la maitrise américaine dans les airs et sur mer était totale et que le mikado faisait des offres de cessation des hostilités. Si crime contre l'humanité il y eut ce fut bien dans ce moment-là.

*durant la "guerre froide", l'appui systématique et sans états d'âme à des dictatures de tous poils en Amérique, en Grèce et en Extrême-Orient.

*dans la même période, 10 000 jours durant, la mise à feu et à sang du Viêt-Nam, et ses prolongements laotiens et cambodgiens, avec le résultat pitoyable que l'on sait et dont, avec le recul, on recherche vainement ce qui pouvait justifier des victimes qui se comptent par millions... Là encore, indéniable "crime contre l'humanité"...

*à peine l'implosion de l'empire soviétique survenue, en guise de "nouvel ordre mondial", un interventionnisme sans frein qui, via l'Irak, allait mettre, pour le coup la planète à feu et à sang, au prix de mensonges d'état désormais avérés.

Sans omettre, au prix de semblables mensonges, l'opération kosovare et le bombardement de la Serbie 45 jours durant, qui permet de redonner une nouvelle vie à une Otan dont nul ne voyait plus la justification.

 

Encore ne s'agit-il là que des faits historiques les plus saillants.

Or, dans le même temps, et aujourd'hui plus que jamais, tout cela au nom de valeurs hautement proclamées : la dignité de l'homme, son intégrité, sa liberté ! Comment, hors Occident, n'y verrait-on pas qu'hypocrisie et duplicité ?

 

Je pensais pour ce qui me concerne que l'Europe, après avoir pris sa part au cours des siècles passés à une semblable hypocrisie, avait désormais pour vocation et destin de remettre l'Occident sur le droit chemin, seule voie susceptible d'assurer, dans le nouveau monde qui émerge, la pérennité de notre civilisation, mieux encore, d'en favoriser la renaissance et, pour cela de se dégager de l'emprise de son avatar d'outre-Atlantique.

Au lieu de cela, nous voilà revenus au banc des rameurs de la galère américaine, pour un naufrage de concert programmé...

Douloureuse perspective au soir de nos vies...

 

Jean-René Bachelet, le 5 mai 2022

 

Cet Article très réaliste et bien argumenté démontre que les USA sont un peuple de va en guerre qui attisent les Nations de l'Otan pour aller au combat défendre ses propres intérêts en vue d'une domination mondiale de sa part...Tout le monde * ferme sa gueule *... et la Moutons suivent le mouvement. Le seul à s'y être opposé était le Général de Gaulle qui avait quitté le * MACHIN * comme il l'appelait.