Un point de vue.

...par le Col. Jean-Jacques Moirot - le 07/12/2018.

 

Les gilets jaunes nous font une double révélation. 

 

D'abord, ils nous apportent le témoignage que ces classes moyennes réputées souffrantes sont, dans la majorité des cas, l'illustration des échecs de l'éducation nationale. En lisant leurs panneaux, banderoles et affiches diverses, truffés de fautes d'orthographe et rédigés, au tout début de leurs actions, dans un français besogneux, on devine que ces primo-occupants des rond-points ont déserté les cours plutôt qu'usé les bancs des écoles. Cette impression est confirmée quand, invités sur un plateau de télévision, ils doivent exprimer les motifs de leurs colères. Ils s'embarquent sans gilet de sauvetage dans un océan de lieux communs grandiloquents auxquels, pour la plupart, ils ont du mal à croire, et encore plus à nous faire croire. Inutile de les rappeler ici, nous en avons été abreuvés à longueur de journée pendant maintenant un long mois. 

 

Cette indigence (corrigée ensuite par des renforts mieux inspirés) constatée de l'imaginaire des gilets jaunes nous conduit à cette deuxième révélation : Malgré tout, ces femmes et ces hommes se sont battus pendant des années pour fonder un foyer, travailler, organiser le mieux possible une vie honnête et décente pour leurs familles et leurs enfants. C'est à vrai dire une des chances offertes par la société française, qui permet à ses moins bons élèves, immergés dans le grand bain de la vie active, de relever la tête et de se battre. Ils ont, instinctivement, accepté sans trop rechigner leur condition, parfois très difficiles, jusqu'à ce que, en colère, ils découvrent ces leurres consistant à maquiller sous n'importe quel prétexte, comme la transition énergétique,  les moyens de remplir subrepticement les caisses de l'état, dont, par leur singulière situation d'habitants de la France périphérique, ils allaient faire les frais. 

 

C'est pourquoi, malgré ces apparences d'avoir à faire aux bonnets d'ânes que savent produire allègrement collèges et lycées, une très forte majorité de français se reconnaît dans ce mouvement sans tête, sans programme et sans représentants. 

 

Gênés par leur peu de connaissances des problématiques économiques et financières, les gilets jaunes ne sont pas parvenus, malgré leur première manifestation très réussie, à construire un argumentaire cohérent capable de les engager sur une voie autre que celle de la révolte, voire l'insurrection et son cortège de violences. 

 

Or, loin des apparitions médiatiques qui ne servent qu'à souligner les incohérences de leurs exigences et la faiblesse de leur expression, il n'était pas trop compliqué pour les gilets jaunes de dire que l'État devait s'atteler, pour trouver de l'argent, à réformer l'État et non à faire, tel un pickpocket amateur, le fond des poches des français. 

 

L'énumération des chantiers que pourrait ouvrir l'État pour se réformer et dégager des économies profitables aux citoyens afin de réduire impôts et taxes est aussi longue que le catalogue de Leporello. Il apparaît que peu de ces chantiers ont été, fut-ce de loin, abordés. Un mille-feuille administratif dépensier et redondant, des rémunérations opaques dans la plupart des grands corps de l'État et chez les élus, des avantages fiscaux réservés à des corps intermédiaires qu'il faut caresser, des subventions, assimilables à des prébendes, versées sans recherche de résultats, des politiques publiques destinées à s'attirer des votes et non à être utiles à la collectivité, des pratiques comptables à la limite de l'honnêteté, une fraude fiscale latente, une soumission à des normes contraignantes qui pénalisent certaines professions....que de gisements d'économies capables d'être redistribuées vers les français! 

 

Les citoyens paient, et le déficit se creuse, la dette augmente et le chômage stagne. "Que faites-vous de notre pognon!"

 

Si l'État ne s'engage pas résolument dans ces réformes, ce n'est pas par laxisme. C'est tout simplement parce que depuis des décennies le résultat des élections, quelle que soit la tendance politique, dépend en grande partie (excepté pour la fraude fiscale, quoique...) de la bienveillance accordée à tout ceux qui bénéficient de cet immobilisme. C'est la manifestation la plus criante de la faiblesse de l'État, que l'on retrouve sur d'autres sujets qui n'ont, pour le moment, rien à voir avec cette crise insurrectionnelle des gilets jaunes. Citons le traitement de l'immigration, l'islamisation des banlieues, la politisation de la justice, des médias et de l'enseignement supérieur ou  l'asservissement de la pensée commune à des Droits de l'Homme d'un autre âge.

 

Puisque le fonctionnement normal de la démocratie élective ne parvient pas à faire sauter ces verrous tout en libérant la parole dans l'espace public et surtout médiatique, les gilets jaunes relèvent à leur manière, ce défi. Jusqu'où iront-ils pour y parvenir ? On peut craindre le pire, l'envie d'en découdre dépassant de plus en plus la retenue initiale. 

 

 

Pour nous, retraités pas encore déclassés, la menace de le devenir se fait de plus en plus lourde. Certains ont pu lire, dans le regard des gilets jaunes, mais aussi de certains dirigeants politiques: "Votre tour viendra".

 

Serviteurs de l'État pendant plusieurs décennies, le système de retraite dont nous avons bénéficié nous met théoriquement à l'abri des angoisses du lendemain. Juste retour. Mais faut-il faire confiance à un État qui, en douce, cherche à combler ses déficits en maquillant ses augmentations de taxes ou d'impôts derrière la première argutie qui lui traverse l'esprit ? Pour faire plaisir à des contestataires devenus enragés, ne sera-t-il pas prêt à toutes les concessions démagogiques pour sauver son mandat, après avoir perdu la face ? Sacrifiera-t-il sans état d'âme ceux qui l'ont servi avec fidélité alors qu'ils étaient moins bien rémunérés et beaucoup plus exposés, à responsabilité égale, que d'autres acteurs de la fonction publique ou a fortiori du secteur privé ? Et ces gilets jaunes, que sommes-nous, pour eux, sinon des nantis ?

 

La confiance que le peuple avait placé dans l'État a aujourd'hui disparu. C'est l'aspect sans doute le plus grave que cette déferlante jaune révèle de jour en jour. L'arche immense a pourtant donné une leçon  à ces dirigeants paniqués et impuissants le 1er décembre dernier, ainsi qu'à tous ces manifestants que la surdité des puissants a rendus furieux. Souillé, violé, tagué, il aura été un double symbole. Marqué d'inscriptions provocantes et indignes, il a représenté l'État divaguant, défaillant, incapable de réduire les casseurs, envoyant à l'assaut des voyous des forces de l'ordre dépassées et sans objectifs. Inaltérable dans son impériale grandeur, réduisant à Lilliput ceux qui s'agitaient dans ses entrailles en même temps que sur son altier sommet dominant les fumées et les gaz, protégeant sous sa masse écrasante l'immortel inconnu, face au soleil couchant, il était la France, solide, inébranlable, sûre d'elle même, de son peuple et de son destin. 

 

Cela, personne, dans les allées du pouvoir, ne l'a vu. 

À tort. 

 

JJN

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