Note d'actualité n° 468 - 02/04/2017.

L'élection de D. Trump, facteur de destabilisation Asir-Pacifique ?

...par Julie Descarpentrie - Chargée de recherche - Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)


Le 18 novembre 2016, s'est tenu à Lima le Forum de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC) au cours duquel les dirigeants des 21 pays de la zone Asie-Pacifique tels que Xi Jinping, Vladimir Poutine et Barack Obama se sont donné rendez-vous. Créée en 1989, cette association de libre-échange est aujourd'hui sur le devant de la scène, notamment depuis que le nouveau Président américain, Donald Trump, a fait une annonce fracassante à la veille de son élection en se déclarant favorable au retrait des Etats-Unis du Partenariat transpacifique (PTP ou TPP en anglais). Destiné à créer la plus grande zone de libre-échange au monde en réunissant douze pays d'Asie-Pacifique dont le poids économique représente 40 % du PNB mondial, ce traité commercial n'en demeure pas moins controversé car il entre en concurrence avec le projet maritime et terrestre de « Route de la soie du XXIe siècle » de Xi Jinping. La déclaration de Donald Trump semble ainsi sonner le glas de la politique du « Pivot en Asie »[1]. Peut-on néanmoins en conclure que Pékin dispose d'un boulevard pour remplacer la puissance américaine « déclinante » et imposer son leadership dans un contexte politique tendu en mers de Chine méridionale et orientale? L'Inde et le Japon qui comptaient sur le rôle de gendarme des Etats-Unis dans la région sont-ils de taille pour faire face au géant chinois?

Le Partenariat transpacifique, source de tensions

Afin de comprendre l'importance que revêt le TPP, il convient de revenir quelques années en arrière. En effet, c'est en 2003 que furent engagées les premières négociations destinées à instaurer un accord économique régional entre les quatre pays fondateurs: le Chili, Singapour, la Nouvelle-Zélande et Brunei. A l'issue de ces négociations, fut signé en juin 2005 un premier partenariat désigné sous le terme d' « Accord de partenariat économique stratégique transpacifique ». Ce traité n'avait alors qu'un objectif économique : éliminer 90 % des barrières douanières entre ses pays membres et atteindre en 2015 des droits de douane équivalant à zéro. L'intérêt de ces avantages commerciaux était tel que, dès 2008, les Etats-Unis commencèrent à s'intéresser au projet, suivis ensuite par l'Australie, le Vietnam, le Pérou, la Malaisie, le Canada, le Mexique, puis le Japon. Eu égard au fait que la Chine a été définitivement exclue de l'accord signé en 2015, nombre de spécialistes s'accordent à dire que ce projet économique s'est mué petit à petit en un instrument de la politique américaine du « Pivot asiatique », l'objectif étant d'isoler Xi Jinping et de sanctionner sa politique expansionniste en mer de Chine orientale (îles Senkaku/Diaoyu) et en mer de Chine méridionale (îles Spratleys et Paracels). Dans ce contexte, les deux plus grands acteurs économiques de la région - les Etats-Unis et le Japon - auraient récolté la majeure partie des bénéfices liés à l'abaissement des droits de douane et à la levée de barrières non-tarifaires entre les douze pays membres du TPP, attisant ainsi davantage la colère du gouvernement de Li Keqiang, le Premier ministre chinois. Or, l'élection du nouveau Président américain vient compromettre tout cet édifice, mettant ainsi un terme au processus de ratification du traité par les membres du Congrès américain à majorité républicaine. Outre le fait que le TPP posait un certain nombre de problèmes en matière de Dumping social - conduisant Donald Trump à l'accuser de « violer » les intérêts des travailleurs américains -, sa décision semble vouloir inscrire la politique extérieure de son pays dans une nouvelle ère protectionniste, entrainant un retrait partiel de la puissance américaine de la zone Asie-Pacifique. Retrait qui n'est pas pour rassurer le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, qui comptait fortement sur ce projet pour affaiblir les velléités expansionnistes de la Chine dans la région.

En attendant que les parlements des onze pays signataires du TPP ratifient le texte, l'annonce du repli diplomatique outre-Atlantique tend à semer la confusion d'autant que depuis l'engagement des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale, les dirigeants américains successifs avaient inscrit l'orientation de leur politique extérieure en rupture totale avec la doctrine isolationniste du Président Monroe[2]. Mais, signe d'un renversement de puissance, le XXIe siècle semble en passe de donner lieu à ce que l'historien Graham Allison appelle le « piège de Thucydide ». Concept qu'il a théorisé en analysant la guerre du Péloponnèse, celui-ci dresse un parallèle entre l'antagonisme qui oppose la puissance établie mais déclinante (Athènes et ici, les Etats-Unis) et la puissance ascendante (Sparte ou la Chine), cette dernière profitant de la faiblesse de la première afin de la renverser au terme d'un affrontement armé.

Bien qu'il soit contestable qu'une transition de puissance s'accompagne nécessairement d'un conflit, force est de constater que le gouvernement Obama s'est singularisé par la crainte qu'il éprouvait à l'égard de Pékin et que le relatif déclin américain engendré par l'administration Bush n'a fait que donner davantage confiance à Xi Jinping. En outre, l'intervention désastreuse des Etats-Unis en Irak en 2003 n'aura eu d'autre effet que de faire passer le pays du statut de puissance hégémonique à ce que le politologue Bertrand Badie appelle « l'impuissance de la puissance ». Témoin d'un certain aveu d'échec, la stratégie d'Obama de Leading from Behind a donc quelque peu auguré d'un recul de l'interventionnisme américain dans les opérations extérieures au profit d'une stratégie militaire plus subtile initiée dès 2013 et appelée Light Footprint. En donnant la priorité aux missions ISR[3] et à l'avance technologique, celle-ci se caractérise par l'accroissement des frappes aériennes et l'emploi des forces spéciales, ainsi que par l'envoi par Barack Obama d'instructeurs militaires en Irak et en Syrie chargés de coordonner les troupes locales en lutte contre Daech, notamment.

La Chine en quête de légitimité sur la scène internationale

Depuis son entrée au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, la Chine conteste toute entrave faite à son ascension économique et à cet égard, la décision de Donald Trump de se retirer d'Asie-Pacifique semble inespérée. Frustré de se voir mis au ban du grand partenariat économique que représentait le TPP, Xi Jinping, loin de s'avouer vaincu, n'en est ressorti que renforcé car cette concurrence l'a conduit à mettre en place plusieurs projets d'envergure destinés à imposer un ordre économique asiatique et à rendre à son pays la place qu'il occupait sur la scène internationale avant 1895[4]. D'autre part, en érigeant la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats comme fer de lance de sa diplomatie, le gouvernement chinois signifie qu'il n'a pas de leçon à recevoir des Etats-Unis et que les remontrances de Barack Obama sur la violation du droit de la mer par la marine chinoise, resteront sans effets. A cela s'ajoute l'élection en juin 2016 du nouveau Président philippin, Rodrigo Duterte, dont Xi Jinping ne peut que se réjouir. En prônant l'ouverture du dialogue avec son homologue chinois, le dirigeant philippin met non seulement de côté les procès intentés par Benigno Aquino à l'égard des revendications de Pékin en mer de Chine méridionale, mais il menace également de renoncer à sa coopération militaire avec les Etats-Unis. Cette attitude devrait ainsi favoriser le projet de libéralisme asiatique que Xi Jinping appelle de ses vœux et dont voici les projets phares :

 

Le projet « One Belt, One Road » (OBOR) ou le projet maritime et terrestre de « Route de la soie du XXIe siècle ». Evoqué pour la première fois par le Président chinois en 2013, ce projet d'envergure vise à construire une route économique et commerciale allant de Shanghai à Berlin, en traversant la Chine, la Mongolie, la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l'Allemagne, ce qui couvrirait plus du tiers de la circonférence de la terre et placerait la Chine au cœur des échanges commerciaux mondiaux. Pour ce faire, le volet terrestre comprendrait des voies ferroviaires partant de l'ouest de la Chine, traversant l'Asie centrale et aboutissant en Europe, tandis que le tracé maritime s'appuierait sur une série de ports et d'infrastructures littorales permettant aux pays d'Asie d'avoir un accès direct aux océans Indiens et Pacifique. Le succès de ce projet est tel que plus de soixante pays l'ont rejoint et ont accepté de participer à son financement à travers le Silk Road Investment Fund, la Banque asiatique d'investissement en infrastructure (BAII)[5], l'Union économique eurasienne, la Communauté économique de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN)[6] et l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Bien que l'OBOR n'en soit qu'au stade de projet, Simon Shen, directeur du Global Studies Program à l'université chinoise de Hong Kong, précise que la nouvelle route de la soie a pour ambition de « bâtir de nouvelles infrastructures à l'étranger pour influencer les politiques mondiales »[7], ce qui se traduirait par la diversification des réserves de change de la Chine et par l'afflux massif du yuan dans les échanges mondiaux.

 

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Source : Asialyst

 

- En parallèle, lors du sommet des pays de l'APEC qui s'est déroulé le 17 novembre dernier, le Président chinois a déclaré vouloir « approfondir le concept de destin commun [entre les pays asiatiques] pour que [leurs] relations deviennent de plus en plus proches. » Il s'est déclaré prêt « à approfondir la coopération régionale et à l'élargir » car selon lui, « Il ne faut jamais appliquer une politique interventionniste, ni chercher à s'éliminer les uns les autres [...] Il faut également améliorer l'état de droit et les normes internationales dans les milieux d'affaires. »[8] Dans un contexte de tensions en Asie-Pacifique liées aux revendications territoriales en mers de Chine, la volonté chinoise de rassembler ses rivaux peut surprendre mais doit se comprendre au regard de la guerre économique que l'administration Obama avait favorisée en excluant Pékin du TPP, notamment. Afin de renverser les rapports de force dans la région, le Président chinois souhaite donc à présent mettre en place un Partenariat économique intégral régional (RCEP en anglais) dont seraient absents les Etats-Unis. Il s'agirait d'un projet d'accord de libre-échange entre les dix pays membres de l'ASEAN (Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Birmanie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam) et leurs partenaires commerciaux régionaux (Chine, Japon, Australie, Inde, Corée du Sud, Nouvelle-Zélande). Comme le TPP, le RCEP vise également à supprimer des barrières tarifaires et non-tarifaires.

 

- Enfin, Xi Jinping voit en l'abandon du Partenariat transpacifique par Donald Trump, l'occasion de donner naissance à la création d'une vaste Zone de libre-échange Asie-Pacifique (FTAAP en anglais) destinée à « ouvrir encore plus largement » la porte au monde extérieur. Il s'agit d'un objectif à long terme visant à intégrer très étroitement les économies des 21 membres de l'APEC, de la Chine au Chili, en incluant les Etats-Unis - participation compromise depuis l'élection de Donald Trump. Son ambition est d'harmoniser les accords commerciaux régionaux et bilatéraux en Asie-Pacifique et c'est à ce titre que la proposition du Président chinois a trouvé un large écho parmi les dirigeants de l'APEC, ceux-ci ayant réaffirmé leur engagement en soulignant que « la FTAAP devrait s'appuyer sur les projets régionaux en cours et être établie par l'intermédiaire d'initiatives telles que le Partenariat Trans-pacifique et le Partenariat économique intégral régional. »[9]

La modernisation  de l'arsenal militaire chinois, facteur de fierté nationale

En dépit du fait que la Chine affiche un taux de croissance de 6,7% au deuxième trimestre 2016 - ce qui correspond à son niveau le plus bas depuis la crise financière mondiale de 2008 - le pays demeure un acteur important de l'économie mondiale. Participant à hauteur de 39% au taux de croissance mondial, Pékin rayonne autant par son économie que par une idéologie nationaliste dont le point d'orgue n'est autre que la réalisation d'une doctrine appelée « Rêve chinois », destinée à redonner fierté à la nation. Initié par le Président Xi Jinping à la suite de son élection en mars 2013, ce projet fait écho au rêve américain mais également, au retour à des valeurs morales aptes à affermir la cohésion sociale chinoise grâce à l'assainissement des rouages de l'administration ainsi qu'à un mode de vie vertueux calqué sur les préceptes de Confucius. Critiqué par Mao Tsé-toung, dont le programme marxiste s‘inspirait alors de l'Union soviétique, le retour à l'humanisme et à l'héritage confucéen ambitionne de raviver l'économie chinoise à travers des réformes susceptibles d'opérer un retour en grâce de la méritocratie et de l'ascension sociale afin de contenter des citoyens en quête de bien-être et de légitimité politique.

Ainsi, les purges opérées par Xi Jinping au sein du gouvernement traduisent sa volonté de s'arroger suffisamment de pouvoir pour conduire le pays sur la voie du redressement économique et faire émerger un fort sentiment de patriotisme au sein de la population. Surnommé « Xi Dada » (« tonton Xi »), le dirigeant chinois se rêve en nouveau Mao et assoit le culte de sa personnalité en cumulant les titres honorifiques ainsi que les responsabilités au sein de son Parti. En effet, outre sa qualité de Président, de secrétaire du Parti communiste et de président de la Commission militaire centrale, celui-ci s'est décerné le titre de « cœur du leadership chinois » en décembre 2015, traduisant en cela son rêve de grandeur. Mais, classé 2e personnalité la plus influente des marchés financiers en octobre 2015 par l'agence Bloomberg Business, et 4e personnalité la plus puissante au monde par le magazine Forbes en 2016, Xi Jinping n'en demeure pas moins controversé. En effet, son projet de création d'une route maritime et terrestre de la soie du XXIe siècle requiert la nécessaire sécurisation de celle-ci, ce qui ne manquera pas d'engendrer une probable course à l'armement en Asie-Pacifique.

De fait, bien que l'armée populaire de libération (APL) n'ait accru son budget annuel que de 7,6% en mars 2016 - sa plus faible hausse depuis six ans - la Chine ne cesse d'inquiéter ses voisins eu égard à ses multiples revendications territoriales en mers de Chine orientale et méridionale, à son refus de reconnaitre le droit de la mer, et à l'expansion de sa puissance aéronavale dans la région. Ainsi que l'indique le Livre blanc chinois de la Défense de 2008, le ministère de la Défense concentre désormais ses investissements sur le volet maritime de sa stratégie ainsi que sur la composante aérienne de la marine, comme en témoigne la construction récente du J-20, un avion furtif comparable au F-35 qui devrait entrer en service en 2019. Souhaitant ainsi devenir une puissance maritime majeure, Pékin accorde dorénavant la priorité à la sécurisation des voies d'approvisionnement et à la protection de ses navires en haute mer. Soucieuse de contrer la flotte américaine et d'entrer dans le cercle restreint des pays détenteurs d'une capacité aéronavale[10], l'Armée populaire de libération a inauguré en 2012 un porte-avion baptisé Liaoning (ex-Varyag soviétique)suivi de près par la construction en 2013, d'un deuxième porte-avions capable de rivaliser en taille avec les plus grands bâtiments américains. D'autre part, la marine a dévoilé la mise en chantier de nouveaux submersibles, comme les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) des classes Jin (type 094) et Tang (type 096), et les sous-marins nucléaires d'attaque (SNA) de type 095 et Shang de type 093 dotés d'un remarquable niveau de discrétion acoustique. Au regard de ses efforts considérables, Pékin possède à présent la plus importante flotte de submersibles d'attaque au monde avec 71 bâtiments, ce qui inquiète fortement les Etats-Unis car, ainsi que l'indique le commandant des forces américaines du Pacifique, l'amiral Harry Harris, le problème majeur qui se pose actuellement à la marine américaine est qu'elle pourrait à terme ne pas disposer d'assez de sous-marins pour faire face à la marine chinoise et à la furtivité de ses navires. Alors que la Chine dispose de 53 sous-marins d'attaque à propulsion diesel-électrique, de 5 sous-marins nucléaires d'attaque et de 4 sous-marins dotés de missiles balistiques, le programme américain envisage quant à lui de diminuer le nombre de ses sous-marins d'attaque de 52 à 41 d'ici 2028.[11]

Preuve de son intention de réformer sa stratégie de défense, Xi Jinping a également annoncé le 3 septembre 2015, que l'armée de terre subirait une diminution de 300 000 de ses soldats, ceux-ci devant être réduits à 1,3 million d'hommes d'ici la fin de 2017. L'objectif étant de former davantage de marins et de doter l'armée de l'air ainsi que la marine, de capacités opérationnelles de pointe d'ici à 2030. Bien que le budget annuel alloué par Washington à la défense continue d'être trois fois supérieur à celui de Pékin, force est de constater que le renforcement des capacités offensives chinoises s'accélère. Témoignant de sa volonté de placer l'armée sous sa coupe, c'est vêtu d'un treillis kaki que Xi Jinping a créé la surprise en se présentant en tant que « commandant en chef » des opérations de l'APL lors d'une visite au nouveau centre de commandement interarmées, le 20 avril 2016, titre utilisé pour la dernière fois par le général Zhu De, sous Mao Tsé-toung. Ainsi, autoproclamé commandant en chef, Xi Jinping est parvenu à s'arroger le pouvoir suprême et à faire de l'armée l'instrument de sa politique, ce qu'il qualifie de « décision stratégique majeure pour réaliser le rêve d'une armée puissante. »[12]

Le Japon, soucieux de conserver son alliance avec les Etats-Unis

Afin de contrer la menace chinoise, Les Etats-Unis ont élaboré en mars 2015 un document de stratégie maritime intitulé « Une stratégie coopérative pour la puissance maritime au XXIesiècle.»[13] Préparé par l'US Navy, le Corps des Marines et les garde-côtes des États-Unis, ce document connu sous le nom de « CS21R » est la première mise à jour majeure de la stratégie maritime du pays depuis 2007 et élabore une stratégie destinée à éliminer les menaces pesant sur la puissance américaine dans les eaux internationales. A cet égard, le CS21R insiste sur le fait qu'il est « impératif » pour les États-Unis de maintenir leur prédominance navale mondiale afin de défendre leurs intérêts et d'empêcher leurs «adversaires de s'appuyer sur les océans du monde contre [eux].» Pour ce faire, le document réaffirme la mise en place d'un rééquilibrage de 60% des forces navales et aériennes américaines vers la région Inde-Pacifique d'ici 2020, tandis que la stratégie nommée « Bataille de l'air et de la mer » repose sur la capacité de lancer une attaque aérienne sur le continent chinois à partir de la mer. A cet effet, il est prévu que la marine maintienne un groupe de porte-avions, des escadrons aériens et un groupe d'intervention amphibie au Japon, ainsi que plusieurs sous-marins d'attaque à Guam (Philippines). Le nombre des navires de combat littoral stationnés à Singapour doit être porté à quatre et la marine américaine doit fournir à la région ses navires de guerre les plus avancées, y compris des navires multimissions capables d'une défense anti-missiles balistiques, des sous-marins et des avions ISR.

Or, c'est tout cet édifice stratégique qui vient d'être remis en question à la suite de l'élection de Donald Trump. En effet, en plaçant sa politique étrangère sous le slogan d'"America First", le nouveau Président s'est déclaré prêt à rompre son alliance avec le traditionnel partenaire japonais qu'il a qualifié d'allié encombrant et coûteux. Une telle prise de position devrait ainsi impliquer une plus grande contribution financière de la part des alliés de Washington au financement de leur défense : "Les pays que nous défendons doivent payer pour cette défense. Sinon, les Etats-Unis doivent être prêts à laisser ces pays se défendre eux-mêmes. Nous n'avons pas le choix."[14] Par conséquent, le repli américain entraîne une révision du dispositif militaire des pays asiatiques, ceci afin de déterminer quels sont les moyens dont ils disposent pour contrer le géant chinois. L'Inde et le Japon étant les mieux dotés en matière de défense, ce sont naturellement ces deux puissances qui devraient se voir attribuer le rôle de gendarmes dans la région.

A l'image de l'Amérique de Donald Trump ou de la Chine de Xi Jinping, le Japon vit au rythme de la rhétorique nationaliste de Shinzo Abe, dont le souhait d'amender l'article 9 de la Constitution s'inscrit dans la droite lignée de la politique de l'ancien Premier ministre, Koizumi Junichiro, qui mit fin en 2010 au pacifisme de la doctrine Yoshida[15]. A présent au huitième rang des pays dépensant le plus pour leur défense, l'armée japonaise est en pleine modernisation et n'a pas attendu le relatif retrait américain pour s'affranchir partiellement de la tutelle de Washington et ainsi, assurer la sécurité de l'archipel. Bien que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays n'a le droit de posséder que des forces d'auto-défense, la politique actuelle permet cependant aux forces nippones d'intervenir à l'étranger afin de soutenir leurs alliés. Ainsi, poursuivant son alliance avec les Etats-Unis, Shinzo Abe s'est lié militairement à l'Indonésie, aux Philippines et même au Vietnam. Il a en outre accéléré la réorganisation de la défense à travers : l'adoption, en 2013, d'une stratégie de sécurité nationale, suivie de la mise en place d'un Conseil de sécurité nationale ; l'augmentation du budget de la défense (+5% d'ici 2020) pour la première fois depuis 11 ans ; l'abandon du principe de non exportation des matériels de guerre; et la création de forces d'autodéfense maritimes qui ont fait l'acquisition de dix sous-marins de la classe Soryu afin d'atteindre en 2016 une flotte de vingt-deux unités. A cela s'ajoute également l'achat d'au moins six destroyers possédant un système de défense balistique destiné à intercepter les missiles chinois. Considérant que la plupart des pays de l'ASEAN ne souhaitent pas être impliqués dans un conflit en mer de Chine méridionale et qu'ils préfèrent rester neutres, Tokyo a également dépêché à Washington un conseiller spécial de Shinzo Abe afin de s'assurer que l'alliance avec les Etats-Unis reste malgré tout la pierre angulaire de la défense japonaise. Le cas échéant, c'est tout l'édifice sécuritaire du pays qui s'en trouverait bouleversé. En effet, les prises de position du futur dirigeant américain, qui s'est déclaré favorable au retrait du Japon du Traité de non-prolifération et de son acquisition de l'arme nucléaire, feraient courir un risque énorme à la région en cas de conflit avec Pékin ou Pyongyang.

L'Inde encerclée, assoit sa quête de puissance

De son côté, c'est dans le périmètre de l'océan Indien que l'Inde semble la mieux à même de jouer le rôle de gendarme. L'achat en septembre 2016, de 36 Rafale témoigne de son besoin urgent en matière d'appareils de quatrième génération car cette acquisition déroge au principe d'indigénisation de la production industrielle indienne appelée Make in India[16]Une telle décision s'explique notamment par l'obsolescence de ses chasseurs russes Mig-21 et Mig-27, des problèmes techniques rencontrés sur les Su-30 MKI, et bien sûr, par l'accroissement de la présence chinoise dans l'océan Indien. D'autre part, l'armée indienne accuse un retard important face à la Chine en matière de défense, cette dernière lui ayant consacré 129 milliards de dollars en 2014 contre 45 pour l'Inde. A cela s'ajoute le fait que New Delhi ne voit pas d'un bon œil l'encerclement stratégique du « collier de perles » symbolisé notamment par la construction par Pékin du port de Gwadar au Pakistan, et destiné à acheminer directement les ressources énergétiques en provenance du Golfe persique vers le Xinjiang.[17]Préoccupation majeure du gouvernement indien, l'implantation d'infrastructures portuaires chinoises dans l'océan Indien inquiète, car même si le Livre Blanc chinois de la Défense de 2013 indique que Pékin n'a pas l'intention de procéder à leur militarisation, le risque que celles-ci puissent être exploitées en tant que bases militaires demeure. De fait, l'on observe un véritable encerclement de l'Inde à travers la multiplication des projets chinois de construction et de modernisation portuaires dans les ports de Gwadar, de Colombo et de Hambantota au Sri Lanka, ainsi que celui de Kyaukpyu en Birmanie. A cela s'ajoute également l'inauguration par Xi Jinping de sa première base militaire extérieure dans le port de Djibouti. Etat de moins d'un million d'habitants, celui-ci est idéalement situé à la jonction du golfe d'Aden et de la mer Rouge par lesquels transitent 40% du trafic maritime mondial, ce qui en fait une position stratégique pour le contrôle du commerce maritime ainsi que pour l'accès aux marchés africains. Par conséquent, bien que l'objectif de Pékin semble être d'assurer la libre circulation maritime, sa stratégie inquiète de par sa volonté de dominer les goulots d'étranglement du commerce maritime que sont les détroits de Lombok (en Indonésie), de Malacca (qui relie le détroit de Singapour à la mer d'Andaman), d'Ormuz (relie le golfe Persique au golfe d'Oman) et de Bab el Mandeb (qui relie la mer Rouge au golfe d'Aden).

Notons également qu'en dépit de l'admiration que New Delhi porte au miracle économique de son voisin, le contentieux diplomatique relatif aux revendications chinoises en Arunachal Pradesh et en Aksaï Chin demeure. En dépit du fait que le Premier ministre indien, Narendra Modi, n'ait pas menacé le pays de représailles suite à l'intrusion de militaires chinois dans la région du Ladakh lors de la visite de Xi Jinping à New Delhi en 2014, le pays se voit aujourd'hui obligé de renforcer ses forces aériennes car celles-ci ne sont composées que de 35 escadrons de 18 appareils chacun, alors qu'en cas de conflit avec Pékin ou Islamabad, il lui en faudrait au minimum 41 à 45. L'achat sur étagère du Rafale vient donc combler ce besoin car il permettra d'effectuer des missions de sécurité du territoire, de frappes dans la profondeur, d'appui aérien des troupes au sol et de dissuasion nucléaire. A cet effet, le chasseur français, de par sa polyvalence, a été jugé par le ministère indien de la Défense comme le mieux à même de répondre à la doctrine de « Double front ». Développée en 2009, celle-ci vise à améliorer la capacité d'ajustement des forces armées afin de mener simultanément des offensives sur la frontière occidentale du pays (le Pakistan), ainsi que dans le nord himalayen, c'est-à-dire dans l'Arunachal Pradesh, territoire indien réclamé par la Chine[18].

En effet, de nombreux contentieux diplomatiques opposent les deux pays. Outre les revendications territoriales citées, l'on compte également la question du Cachemire, le partage des eaux himalayennes et l'alliance sino-pakistanaise. Concernant le Cachemire, rappelons que l'Inde refuse de reconnaître la légitimité des revendications pakistanaises sur l'Azad Cachemire, ce qui explique qu'elle ait toujours refusé d'organiser le référendum d'autodétermination prôné par l'ONU. Pour se venger, le Pakistan opère une diplomatie de « Tit-for-Tat » (« loi du Talion ») visant les intérêts indiens à travers des guerres par procuration pilotées par ses services de renseignement (Inter-Services Intelligence/ISI), et exécutées par des groupes terroristes notoires[19]. La Chine vient compliquer la situation car en vertu de son alliance avec le Pakistan, elle a promis de lui fournir huit sous-marins d'attaque d'ici 2028. Elle vient également de bloquer la tentative indienne de placer Masood Azhar, le leader du groupe pakistanais Jaish-e-Mohammad, sur la liste des terroristes de l'ONU alors même qu'il y a de fortes chances pour que celui-ci soit à l'origine de l'attaque de la base militaire aérienne indienne de Pathankot (Penjab) en janvier 2016. Cependant, une telle décision ne peut se comprendre si l'on ne prend pas également en compte un autre facteur de tensions dans la région : celui du partage des fleuves, et notamment de l'Indus. En effet, on remarque que le véto chinois intervient après que le gouvernement de Narendra Modi ait décidé d'abroger le traité de partage des eaux de ce fleuve, alors même que 65% de la superficie du Pakistan se trouvent dans le bassin de l'Indus.

Le rapprochement de l'Inde avec les Etats-Unis, une alliance de circonstance

Face à ces multiples tensions, le gouvernement Obama s'est lié à l'actuel Premier ministre indien afin de faire de son pays le gendarme de la région. A ce titre, les Etats-Unis sont parvenus à l'issue de la signature en 2015 de la « Vision stratégique commune indo-américaine pour l'Asie-Pacifique et la région de l'océan Indien », à faire converger la politique nehruvienne de neutralité et de non-alignement de l'Inde, avec la stratégie américaine de Containment. Loin de renoncer à son autonomie stratégique, New Delhi s'est néanmoins déclarée prête à soutenir la vision stratégique des Etats-Unis en Asie, affirmant combien « il est important de protéger la sécurité maritime et d'assurer la liberté de navigation et de vol à travers la région, particulièrement dans la mer de Chine méridionale ».[20] Par ailleurs, afin d'accroître la coopération indo-américaine en matière de défense, quatre projets pionniers ont été signés dans le cadre du programme Defense Trade and Technology Initiative (DTTI). Ces accords visent le renforcement de la base industrielle et technologique de défense (BITD) de l'Inde à travers le développement conjoint de systèmes d'armement destinés à moderniser sa flotte et à assurer la sécurité des convois maritimes. Aussi, en mai 2016, le gouvernement de Narendra Modi a accepté d'ouvrir ses bases militaires aux Etats-Unis en échange d'un accès à des technologies d'armement et à l'accroissement du nombre d'exercices bilatéraux destinés à suivre la trace des sous-marins chinois dans l'océan Indien. Le Japon s'est également déclaré prêt à financer la modernisation des infrastructures civiles des îles indiennes Andaman et Nicobar, qui, situées dans le golfe du Bengale et au nord-ouest du détroit de Malacca, constituent un point stratégique d'observation des sous-marins chinois.

Longtemps focalisée sur la menace pakistanaise, l'Inde a délaissé la modernisation de sa flotte et n'a pas développé suffisamment sa dissuasion nucléaire, c'est pourquoi elle manque de capacités de frappe en second via ses sous-marins. De fait, la marine indienne ne dispose que de 13 sous-marins conventionnels vieillissants et de seulement un sous-marin nucléaire d'attaque de la classe Akula-II loué à la Russie. Un tel retard explique que Washington ait réclamé son réarmement, recommandation qui a été suivie d'effets puisque le ministère de la Défense indien a accru de 11% son budget et a décidé de mener à bien la modernisation de ses bases navales, la construction des porte-avions Vikrant et Vishal (doté d'une propulsion nucléaire), de six sous-marins nucléaires d'attaque (Projet P-751) destinés à suppléer au SNLE de classe Arihant, de sept frégates ainsi que six sous-marins de type Scorpène. Dans ce cadre, la France fait figure de partenaire indispensable car c'est sur DCNS et Dassault que l'Inde a porté ses choix et il se pourrait également que la version navalisée du Rafale fasse partie de ses futures acquisitions, lui permettant ainsi d'obtenir un outil de supériorité aéronavale considérable.

 

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Existe-t-il un risque de conflit entre l'Inde et la Chine ?

Aujourd'hui les risques de conflit sont peu probables car les capacités technologiques de la Chine ne sont pas encore au point notamment en matière de propulsion nucléaire et de furtivité. Ainsi que l'indique l'Office of Naval Intelligence de l'US Navy, il s'avère que les sous-marins les plus récents tels que le SNLE de la classe Jin et le SNA Shang émettent autant de bruits que les sous-marins soviétiques des années 70. Il semblerait également que le souci de développer un SNLE et des SNA corresponde avant tout au besoin d'égaler les autres grandes puissances maritimes afin de compter parmi elles. D'autre part, il faut rappeler qu'en ce qui concerne les relations Inde-Chine, les deux pays restent fortement dépendants puisqu'en juillet 2015, lors du sommet d'Ufa (Russie), après cinq ans d'hésitation, Pékin s'est résigné à accepter la candidature de  l'Inde au sein des pays de l'Organisation de coopération de Shanghai[21], arène qui devrait leur permettre de discuter plus avant de leurs différends. De même, malgré son penchant atlantiste, New Delhi ne souhaite pas être la marionnette des Américains ce qui explique qu'en contrepartie, l'Inde constitue le deuxième actionnaire de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures créée par Pékin et destinée à contester la domination financière exercée par les Etats-Unis au sein du FMI ou de la Banque mondiale.

A cela s'ajoute que malgré cette course à l'armement, le gouvernement de New Delhi a grandement besoin de l'expertise de la Chine en ce qui concerne la construction d'infrastructures essentielles à l'essor économique de l'Inde, car bien que le pays soit parvenu à se hisser au rang de 7puissance mondiale, avec un PIB de 2 385 milliards de dollars en 2016, il n'en est pas moins ralenti par des obstacles internes tels que la difficulté à endiguer la pauvreté. C'est pourquoi le gouvernement a dû opérer des rapprochements stratégiques destinés à assouvir son rêve de puissance qui se sont notamment traduits par une ouverture sur la Chine à travers l'inauguration en 2014 « des échanges amicaux entre la Chine et l'Inde », la signature en mai 2015 de 24 accords commerciaux d'un montant de 10 milliards de dollars destinés à accroître leur partenariat dans les domaines spatial, ferroviaire et touristique, ainsi que la mise en place d'une politique proactive en Asie de l'Est appelée Act East Policy. En dépit du fait que l'Inde affiche un déficit commercial de plus de 38 milliards de dollars dans le cadre de son partenariat avec la Chine, cette dernière demeure son premier partenaire commercial, comme en témoigne la politique d'ouverture aux investissements chinois que Narendra Modi avait menée à l'époque où il était ministre en chef de l'Etat du Gujerat. Enfin, les diplomaties indienne et chinoise ont un point en commun qui est de vouloir trouver un équilibre entre l'usage de la force prôné par les faucons de l'Establishment militaire, et la mise en place d'une diplomatie conciliante. Pékin ne considère pas que l'Inde constitue une menace majeure, ce qui explique que la stratégie chinoise soit quelque peu calquée sur le modèle indien d'équilibre des forces entre ce qui relève de la Shakti (la force) et Shanti (la paix), équilibre dont l'héritage remonte au Premier ministre indien Atal Bihari Vajpayee qui, malgré son appartenance au parti nationaliste BJP, avait tenté en 1998 de régler la question du nucléaire pakistanais par la voie pacifique.

Toutefois, l'héritage de Gandhi ne doit pas occulter le fait qu'à l'image de L'Art de la guerre de Sun Tzu, l'Inde dispose de son propre traité politique et militaire appelé Arthashastra. Rédigé par Kautilya autour du IVe siècle avant notre ère, il s'agit d'un recueil de préceptes stratégiques sur l'art d'accumuler le pouvoir au moyen de la duplicité et du mensonge. Qualifiée de Machiavel indien, ce dernier considère que le monde est anarchique et que le réalisme politique ainsi que la défense de l'intérêt national sont nécessaires afin d'assurer la pérennité de la puissance étatique. A cet effet, le renseignement joue un rôle primordial car il permet à la fois d'appuyer la prise de décision des dirigeants, de surveiller et d'entraver toute attaque ennemie. Si l'on considère que le dialogue entre l'Inde et le Pakistan est souvent mis à mal par « l'anarchie mature » qui règne entre ces deux rivaux, il n'est pas étonnant de constater que leurs services de renseignement mènent une sorte de diplomatie parallèle. A cet égard, l'Inde se livre à des opérations de déstabilisation qui lui permettent de parer aux difficultés financières qu'elle rencontre car le pays n'a pas vraiment les moyens de sa politique de défense. D'après le Long Term Integrated Perspective Plan (LTIPP), ce sont 233 milliards de dollars qu'il lui faudrait dans les onze prochaines années pour mener à bien sa modernisation. C'est ainsi que sur les fronts est (Xinjiang) et ouest (Gwadar, au Baloutchistan), son service de renseignement extérieur (Research and Analysis Wing/R&AW) tente de ralentir la construction du corridor économique sino-pakistanais[22] en instrumentalisant les insurgés baloutches, un peuple du sud-ouest du Pakistan qui souhaite faire sécession et créer un Baloutchistan autonome. Ces opérations, qui visent à ralentir les travaux et à faire échouer la construction de voies de communication entre la Chine et le Pakistan, semblent avoir prouvé leur efficacité puisque dernièrement, le chef d'état-major des armées pakistanaises, le général Raheel Sharif, a condamné les activités de déstabilisation de l'Inde après avoir arrêté au Baloutchistan, Kulbushan Jadhav, un individu à l'identité incertaine soupçonné travailler pour la RAW et ayant eu pour mission d'organiser un attentat contre les ports de Gwadar et de Karachi afin d'empêcher le bon déroulement du projet économique en question. D'autre part, en matière de renseignement naval, l'Inde envisage de construire de nouvelles stations d'interception des émissions électromagnétiques sur les îles Andaman et Nicobar. Dans cette perspective, Tokyo pourrait financer la mise en place d'un câble sous-marin à fibre optique allant de Chennai à Port Blair (Andaman) en vue d'intercepter les émissions des sous-marins chinois, projet qui devrait être intégré au réseau d'hydrophones sous-marins américano-japonais appelé Fish Hook (hameçon)[23] déployé en mer de Chine méridionale ainsi que dans l'océan Indien pour contrer la « grande muraille de Chine maritime ».

Dans l'attente que l'Inde ait les technologies nécessaires pour un tel projet, l'actuel gouvernement BJP semble privilégier les actions « terrestres » de contournement, comme en témoigne la signature à Téhéran le 23 mai 2016 d'accords de coopération tripartite conclus entre l'Iran, l'Afghanistan et l'Inde et comprenant l'agrandissement du port de Chabahar, une ville iranienne de 85 000 habitants située dans le golfe d'Oman. Ce projet portuaire dans lequel l'Iran investira 20 milliards de dollars est hautement stratégique pour New Delhi car il lui permettra d'accéder aux marchés centre-asiatique et afghan en contournant le Pakistan, qui pour l'instant bloque le transit des produits indiens. L'Inde prévoit également d'investir 100 millions de dollars dans la construction d'une route de 220 km dans la province de Nimroz, au nord de l'Afghanistan, route qui pourrait être prolongée jusqu'à Chabahar et faciliter les importations d'hydrocarbures en provenance de l'Iran. Situé à seulement 75 kilomètres du port de Gwadar, le projet de Narendra Modi vient contrarier son voisin chinois et c'est en Afghanistan que les deux pays risquent de se livrer une bataille sans merci. En effet, si la Chine ne parvient pas à mener les Talibans à la table des négociations afin d'apporter un peu de stabilité au pays, elle risque de se voir isolée et de ne pouvoir sécuriser ses projets d'exploitation de matières premières. A cela s'ajoute que son alliance avec Islamabad - ennemi de New Delhi et de Kaboul - risque de lui compliquer la tâche.

 

 


  • [1] « Le Pivot asiatique » correspond à la stratégie de rééquilibrage de la diplomatie américaine menée en Asie-Pacifique et rendue possible dès le retrait des troupes américaines d'Irak en 2009. Conduit à partir de 2012 par la secrétaire d'Etat de l'époque, Hillary Clinton, ce projet a vu le jour à l'issue de la publication par l'administration Obama d'un document intitulé Sustaining Global Leadership: Priorities for the 21st Century Defense. Il s'agissait alors de mettre en avant le rôle des Etats-Unis face à la montée en puissance de la Chine, celle-ci refusant de reconnaître les libertés de navigation dans la région. Le Pivot s'est ainsi traduit par le renforcement des alliances avec le Japon et la Corée du Sud, à travers notamment la signature de nouveaux contrats d'armement.
  • [2] La doctrine Monroe (1823) a caractérisé la politique étrangère des États-Unis durant le XIXet le début du XXsiècle. Tirée du nom du Président républicain, James Monroe, elle condamne toute intervention européenne dans les affaires des Amériques comme celle des États-Unis dans les affaires européennes, et présage d'un certain isolationnisme. L'intervention américaine dans la Grande Guerre y a cependant mis un terme.
  • [3] Intelligence, surveillance et reconnaissance.
  • [4] Il s'agit de la date du dépeçage du pays à l'issue de la défaite chinoise face au Japon, donnant lieu à la signature du traité de Shimonoseki. La Chine y reconnaît l'indépendance de la Corée, cède au Japon l'île de Formose (actuellement Taiwan), l'archipel des Pescadores (actuellement Penghu), et la péninsule du Liadong, dans l'actuelle province de Liaoning, en Mandchourie du Sud.
  • [5] Ainsi que l'indique Barthélémy Courmont, chercheur à l'IRIS, les puissances européennes ont besoin des investissements chinois ce qui explique qu'elles se soient rallié à la BAII dès sa création, induisant par là même l'acceptation par celles-ci du rôle accru de la Chine dans les affaires asiatiques. Par voie de conséquence, certains dossiers sensibles tels que Taiwan auront tendance à être relégués au second plan. 
  • [6] L'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) est une organisation politique, économique et culturelle regroupant dix pays d'Asie du Sud-Est. Originellement fondée pour faire barrage aux mouvements communistes durant la Guerre froide, elle a aujourd'hui pour objectif de renforcer la coopération et l'assistance mutuelle entre ses membres.
  • [7] « One Belt, One Road: a View from Hong Kong. An interview with Shimon Shen. » Georgetown Journal of Asian Affairs, août 2016.
  • [8] Donnan S., Schipani A., "China pledges to lead the way on global trade", Financial Times, novembre 2016.
  • [9] « Alors que les perspectives du TPP s'amenuisent, le RCEP gagne du terrain à la réunion de l'APEC », French Xinhua, novembre 2016.
  • [10] Il s'agit des Etats-Unis, de la France, du Brésil, de la Russie et de l'Inde.
  • [11] "Is the U.S. losing grip on submarine advantage over China and Russia?", Sofrep, février 2016.
  • [12] NIQUET Valérie, « L'APL : une force en mutation », Fondation pour la Recherche Stratégique, note n°2, janvier 2016.
  • [13] http://www.navy.mil/local/maritime/CS21R-French.pdf
  • [14] AUTRAN F., « Donald Trump : « L'Amérique d'abord », les idées après », Libération, avril 2016.
  • [15] Doctrine instaurée par le Premier ministre japonais, Shigeru Yoshida, après la Seconde Guerre mondiale, elle place au premier rang des préoccupations du gouvernement, la reconstruction et le développement économique du pays ainsi qu'une certaine neutralité en politique extérieure. Pour ce faire, le Japon renonce à faire la guerre (article 9) et confie sa sécurité à son allié américain qui, dès lors, installe des bases militaires sur l'archipel.
  • [16] Le projet initial était d'acquérir 126 Rafale dont 108 devaient être construits en Inde.
  • [17] Situé au Pakistan, près du détroit d'Ormuz où circule le tiers du trafic maritime pétrolier mondial, le port de Gwadar est financé grâce à l'assistance de Pékin. Il pourrait devenir l'une des plus importantes bases navales chinoises.
  • [18]Les contentieux territoriaux entre Pékin et New Delhi se concentrent sur deux régions. Sur le front Est himalayen, la République populaire de Chine conteste la Ligne Mac Mahon et revendique par là même la souveraineté sur l'Etat indien de l'Arunachal Pradesh considéré comme faisant partie du Tibet. Ceci a conduit la Chine à annexer le Tibet en 1950. En 1962,  Pékin a également occupé sur le front Ouest, l'Aksaï Chin car le contrôle de ce territoire reste un enjeu majeur pour ses réserves en eau ainsi que pour le déploiement de l'arsenal militaire chinois aux portes de l'Inde. Aujourd'hui New Delhi revendique le Ladakh comme faisant partie du Jammu-et-Cachemire indien tandis que la Chine continue de l'administrer en tant que région autonome du Xinjiang.
  • [19]Bien qu'ayant signé un accord de cessez-le-feu en 2003, l'armée pakistanaise franchit régulièrement la Ligne de contrôle qui sépare le cachemire indien du Cachemire pakistanais, menant ainsi à une escalade de la violence. New Delhi accuse également les services de renseignement pakistanais de financer des groupes terroristes pour qu'ils commettent des attentats sur son sol. L'attentat de l'hôtel Taj Mahal de Mumbai en 2008, en est un exemple.
  • [20] « États-Unis : l'usage de la force et la force de l'influence », Rapport du Sénat, décembre 2016.
  • [21] L'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est une organisation intergouvernementale régionale asiatique qui regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Créée à Shanghai en 2001, elle succède à un groupe informel sans structure administrative permanente connue sous le nom des « 5 de Shanghai » (« Shanghai Five »), dit aussi « Groupe de Shanghai », qui avait été créé en 1996 afin d'améliorer les relations ses entre membres, régler les problèmes de frontières et faciliter la coopération économique.
  • [22] Dans le cadre du projet « One Belt, One Road », Xi Jinping et le Premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, ont signé en mai 2015 la création d'un immense partenariat de coopération économique, baptisé le Corridor économique sino-pakistanais (CPEC), à réaliser d'ici 2031.
  • [23] Il s'agit de systèmes d'écoute sous-marins destinés à repérer les sous-marins chinois. La stratégie maritime d'implantation de réseaux d'hydrophones baptisée "Fish Hook Undersea Defense Line," s'étend du Japon à l'Asie du Sud-Est et compte plusieurs bases stratégiques situés à Okinawa, l'île de Guam et Taiwan.

Source : http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/l-election-de-donald-trump-facteur-de-destabilisation-en-asie-pacifique.php


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