LCDR - « Donald Trump, inattendu Père Noël de l’influence russe au Moyen-Orient »

...par Caroline Galactéros - le 16/12/2017.

 

Docteur en Science politique, ancien auditeur de l'IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l'éthique à l'Ecole de Guerre et à HEC.

Colonel de réserve, elle dirige aujourd'hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique "Etat d'esprit, esprit d'Etat" au Point.fr.

Elle a publié "Manières du monde. Manières de guerre" (éd. Nuvis, 2013) et "Guerre, Technologie et société" (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014).

Polémologue, spécialiste de géopolitique et d'intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d'aujourd'hui.


Jérusalem, capitale de deux peuples. Crédits : Berthold Werner.

Jérusalem, capitale de deux peuples. Crédits : Berthold Werner.

 

Fortune a plus d’un tour dans son sac et déjoue invariablement les calculs les plus attendus. En équilibre instable sur le globe, cheveux au vent et tenant un gouvernail erratique, elle n’en fait qu’à sa tête et soumet les malheureux humains qui croient la dominer à ses caprices extravagants. La décision du Président Trump de déplacer l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, pour des motifs probables de réassurance politique intérieure tout autant qu’en vertu d’un – fort mauvais – calcul d’influence régionale, illustre à merveille le goût tragique de la fuite en avant qui caractérise plus que jamais l’ancienne « hyperpuissance » en déroute.

Cette décision, évidemment, remet le feu aux poudres et coagule dans une ire commune un monde arabe qui -sans être jamais parvenu à s’unir autour de la cause palestinienne – avait fini par oublier ce « conflit pour toujours ». Un monde tout occupé à exploiter (chacun pour soi !) la déstabilisation en chaine provoquée par la dislocation de l’Irak en 2003 et l’avènement de « printemps arabes » qui vont successivement plonger l’Égypte, la Libye et la Syrie, dans des hivers démocratiques durables…

    L’Iran est la pièce centrale d’un projet américain de diversion politique

C’est donc la curée, prévisible, de la rue et des élites arabes contre un président américain désespérant, dont l’autorité et la marge de manœuvre flétrissent comme peau de chagrin. Son entourage – qui a minima ne lui veut pas de bien et le contrôle plus étroitement encore qu’il ne l’aurait fait avec Hillary Clinton – a décidé qu’il fallait faire diversion face à la déroute de l’Amérique en « Syrak », à la déchéance patente de son « proxy » ukrainien, à son impuissance face à Pékin sur le dossier nord-coréen, enfin à sa défaite face à Moscou dans l’ensemble du Moyen-Orient jusque désormais dans les esprits, les cœurs et les portefeuilles saoudiens et qataris.

L’Iran, méthodiquement diabolisé contre toute évidence, est la pièce centrale de ce projet. Sa mise « dans le même sac » que Moscou par la doxa politique occidentale permet de désigner à la vindicte ignorante des porte-voix du néo-conservatisme atlantiste un duo de bad guys dont on essaie de nous convaincre qu’il va devenir indispensable de les ramener manu militari à la raison, après les avoir en vain mis à l’amende par des sanctions qui les renforcent. S’il faut pour cela déstabiliser Liban et Jordanie, qu’à cela ne tienne ! La zizanie doit régner, et les islamistes syriens (réunis sous la houlette de Riyad et le blanc-seing de Moscou) ne point s’entendre trop vite avec le régime honni de Damas. Surtout, Israël doit être « reconquis » et rassuré, alors que l’État hébreu – qui ne met jamais tous ses œufs dans le même panier – s’est, depuis deux ans au moins, singulièrement rapproché de Riyad tout en quêtant une relation équilibrée avec Moscou.

    L’objectif est d’empêcher Moscou de parvenir à un règlement politique de la crise syrienne

Quant à la Syrie, il faut y torpiller consciencieusement les perspectives de règlement diplomatiques et les efforts russes pour réunir un Congrès national des peuples. L’objectif étant d’empêcher Moscou de séparer le bon grain de l’ivraie islamiste et de promouvoir un « dialogue inclusif » permettant de sauvegarder l’intégrité territoriale de ce pays martyrisé. Le dernier round de négociation à Genève a été le parfait théâtre d’une mascarade consistant à prétendre désormais vouloir l’apaisement et la réconciliation… tout en faisant dépendre la reconstruction du pays dévasté d’une mise à l’écart d’un Assad magistralement recrédibilisé par sa victoire militaire et dont on sait pertinemment qu’il ne voudra ni surtout ne pourra renoncer à incarner l’avenir de son pays. Ne serait-ce que pour survivre.

Mais le calcul américain, une fois encore irresponsable pour la sécurité du monde et celle des peuples de la région, parait surtout à courte vue. En effet, en remettant en cause le statut de Jérusalem, en ouvrant de nouveau la boite de Pandore sans précautions, Washington se transforme en un Père Noël offrant un véritable boulevard à l’influence russe. Washington travaille de fait… pour Moscou ! Vladimir Poutine ne s’y est évidemment pas trompé, qui s’est offert le luxe d’annoncer sereinement un second retrait militaire partiel du théâtre syrien … tout en rappelant qu’il conservait deux grosses emprises (Tartous et Hmeimim), n’était pas loin et pouvait faire à tout moment remonter en puissance son soutien au régime si l’engeance islamiste se refaisait trop vite une santé … La diplomatie russe tous azimuts est plus active que jamais, de la Libye à la Centre-Afrique jusqu’à la péninsule de Corée, où le rapprochement Moscou-Pékin suit son cours à la faveur de l’installation du Bouclier antimissiles en Corée du sud, déclenchant de lourdes représailles économiques chinoises.

Dans ce prétendu « chaos constructif » qui ressemble plutôt à une mèche de dynamite allumée au lance-flammes, le néo-sultan turc Erdogan en profite pour prendre la tête de la contestation islamique, invitant tous les États musulmans opposés à la décision américaine à se réunir à Istamboul lors du sommet de l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Une attitude qui exacerbe encore le malaise entre Ankara et Washington et renforce la convergence tactique turco-irano-russe.

Le grand Turc appuie le Qatar, réveille les ardeurs du Hamas palestinien et se déploie sur un double axe de rivalité : avec Ryad pour la tutelle politique et religieuse du monde sunnite ; avec Téhéran pour l’influence en Syrie et en Irak et l’écrasement des Kurdes syriens insoumis, leurs « frères » Irakiens étant repris en main par Bagdad.

    Une bascule cardinale du jeu des influences croisées russe et américaine au Moyen Orient

L’Iran quant à lui, voit d’un mauvais œil le rapprochement Moscou-Riyad, se « venge » au Yémen en renforçant militairement les Houthis afin … qu’ils ne changent pas de camp, se renforce en Irak au détriment d’Ankara et compense ses difficultés en Syrie en laissant les Gardiens de la Révolution « se payer sur la bête » contre une certaine neutralité intérieure. Le Hezbollah lui -même craint évidemment de pâtir d’une lune de miel saoudo-russe que Moscou ne cultive pourtant que par pragmatisme et souci d’un équilibrage des capacités de nuisances entre les divers acteurs locaux.

Mais l’impact majeur de la décision américaine réside sans doute dans le rééquilibrage de la position stratégique du royaume saoudien au profit de Moscou sous la férule du jeune prince héritier Salmane. Cette évolution traduit une bascule cardinale du jeu des influences croisées russe et américaine dans toute la région. La révolution des gaz de schiste est passée par là, l’Arabie, certes plus aussi indispensable à Washington, doit repenser ses alliances et ses axes de coopération pour monnayer au mieux ses atouts. Riyad se rapproche donc de Moscou, le Roi Salmane signe une importante coopération dans le nucléaire civil avec Rosatom, œuvre diplomatiquement de conserve en Syrie avec Vladimir Poutine pour agréger et rendre plus docile une opposition sunnite contrainte à résipiscence et, last but not least, envisage des achats de S-400 russes ! C’est là une véritable révolution, plus importante encore que celle annoncée au plan sociétal par Salmane Junior pour redorer un blason terni par une trop longue et sanglante collusion terroriste. Le jeune prince héritier a compris l’urgence d’une chirurgicale « greffe de modernité ». L’opération sera-t-elle esthétique ou réparatrice ? Parviendra-t-il, comme il le clame, à extirper l’islam ultra radical et la corruption du Royaume ? Pour l’heure, il décapite surtout ses rivaux dynastiques et réoriente sans faiblir vers ses fidèles les réseaux d’affaires et de prébendes…

Dans ce maelström, il est plus que temps pour Paris d’initier sa propre révolution copernicienne en matière stratégique. Dans sa relation avec Moscou évidemment, mais aussi dans son appréhension des réalités moyen-orientales, du nouveau rapport de force global, enfin des conditions nécessaires à la défense de ses intérêts. L’audace d’une rupture profonde et féconde avec nos errances passées et notre vision des choses comme des hommes, que les faits ont impitoyablement balayées, donnerait de la chair à une geste française de tonalité nouvelle. Il suffirait de peu de choses pour lester la parole présidentielle d’efficience et d’humanité.

 

Source : http://galacteros.over-blog.com/2017/12/lcdr-donald-trump-inattendu-pere-noel-de-l-influence-russe-au-moyen-orient.html

 

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