Après Mossoul

par le Col. Michel Goya - le 23/05/2017.

La bataille de Mossoul touche à sa fin. L’Etat islamique ne tient plus désormais, avec peut-être un millier de combattants, qu’un rectangle de deux kilomètres de long sur un de large adossé au fleuve Tigre. Ce dernier périmètre est centré autour de la grande mosquée al-Nuri, celle-là même ou Abou Bakr al-Baghdadi avait proclamé le califat en juin 2014, et correspond sensiblement à la ville originelle. Les rues y sont étroites et la population civile encore largement présente. Il sera donc difficile d’y engager des véhicules blindés et l’emploi d’appuis indirects, par l’artillerie ou les moyens aériens, sera encore plus délicat que dans les quartiers plus modernes et ouverts. Le combat final sera très difficile. La vitesse de progression des forces de sécurité irakienne, de l’ordre de 100 mètres par jour jusqu’à présent à l’ouest du Tigre, risque de diminuer fortement et les pertes augmenter. L’issue ne fait cependant aucun doute.

Parfois présentée comme la grande bataille décisive, au moins en Irak, la prise de Mossoul ne marquera pas pour autant la fin de la guerre. A l’ouest de la ville, l’Etat islamique tient encore les villes de Tal Afar et de Baaj ; au sud, il contrôle encore la région d’Hawiya entre le Tigre et Kirkouk et il est encore présent sur l’Euphrate jusqu’à la ville d’Anah. S’il n’est plus, semble-t-il, en mesure de réaliser des opérations offensives de grande ampleur comme celles de 2014 et 2015, l’EI est encore capable de mener de multiples attaques de harcèlement par de petites cellules, en particulier à Bagdad et à Kirkouk. Les opérations militaires ne sont donc pas terminées alors que déjà se dessine un nouveau paysage politique.

Le conflit en Irak, comme celui parallèle et interpénétré en Syrie, est un conflit-mosaïque, c’est-à-dire qu’il fait intervenir simultanément plusieurs camps aux intérêts divergents. Contrairement à un conflit polarisé, avec deux camps clairement définis et où les gains de l’un signifient des pertes équivalentes de l’autre, les opérations militaires d’un conflit-mosaïque ont des effets politiques beaucoup plus complexes. Rappelons que la guerre qui se déroule actuellement en Irak fait intervenir plusieurs coalitions. L’Etat islamique lui-même, nouvel avatar de l’Etat islamique en Irak formé en 2006 autour d’Al-Qaïda en Irak, en est une. Cette capacité à regrouper plusieurs groupes armés et milices sunnites, parfois anciennement ennemis mais tous hostiles à la politique du gouvernement de Bagdad, avait été un des facteurs principaux du succès de Daech à partir de 2013. Depuis 2016, le comportement de l’Etat islamique, y compris contre la population sunnite, et son affaiblissement ont contribué à dissoudre en partie cette coalition (et donc à accélérer l’affaiblissement). Plusieurs tribus et organisations, en particulier l'Armée des hommes de la Naqshbandiyya (JRTN) et plus récemment les Brigades de la révolution de 1920, ont rejeté Daech et le combattent même parfois. Elles sont surtout prêtes à prendre son relais, car si l’EI n’incarne plus la défense des Arabes sunnites irakiens, ce besoin de défense est toujours là.

Face à eux, on trouve une autre coalition, celle des Kurdes du Parti démocratique (PDK, dirigé par Massoud Barzani) et de l’Union patriotique kurde (UPK, de Jalal Talabani). L’UPK a profité de l’offensive de l’EI en 2014 pour s’emparer de Kirkouk et de ses champs pétrolifères, jusque-là pomme de discorde avec Bagdad et surtout avec les Arabes sunnites qui se trouvent ainsi privés de toute ressource pétrolière, confisquée au nord par les Kurdes et au sud par les Chiites. Le Kurdistan a également obtenu de Bagdad d’exporter son pétrole par la Turquie. L’UPK, proche de l’Iran, lutte avec les milices chiites des unités de mobilisation populaires (UMP ou Hachd al-Chaabi), contre l’EI dans la province de Diyala. Au nord, Massoud Barzani ne cache pas son intention d’annexer plusieurs districts (d'ouest en est, Sinjar, Zummar et Hamdarin) autour de Mossoul.

Le gouvernement de Bagdad est lui-même partagé entre la ligne du Premier ministre Haïder al-Abadi et celle de son prédécesseur et actuel vice-président de l’Irak, Nouri al-Malilki toujours très présent. Ce dernier, qui avait gouverné de 2006 à 2014 et porte une grande responsabilité dans le déclenchement de la nouvelle guerre civile et la renaissance de l’Etat islamique, est proche de l’Iran. Il est le tenant de la ligne chiite radicale, dont les bras armés sont les UMP et le ministère de l’Intérieur dirigé par Qassim al-Araji, également leader de la milice chiite Badr (et emprisonné par les Américains en 2003 et 2007 pour avoir organisé des attaques contre eux). Cette armée chiite irakienne secondée par les Gardiens de la Révolution iraniens est désormais présente partout. Si l’armée régulière irakienne, soutenue par la coalition américaine et beaucoup moins sectaire, a eu le premier rôle pendant les premiers combats à Mossoul, ce n’est désormais plus le cas. Les divisions de l’armée, et notamment la division d’intervention rapide (ou « division dorée »), ont souffert pendant la prise de la partie Est de la ville et ont parfois été déployées ailleurs pour des raisons politiques (dans la région de Tal Afar notamment pour rassurer la Turquie inquiète de voir les milices chiites s’approcher de cette ville à forte population turkmène). Ce sont désormais les divisions de la police fédérale, en particulier sa division d’intervention d’urgence, qui ont le premier rôle dans la conquête de la partie Est, soutenues seulement par quelques bataillons blindés et mécanisés de la 16e et 9e divisions de l’armée. Cette nouvelle phase de la bataille a pris un tour beaucoup plus violent, les forces de police, moins bien formées et équipées que la division dorée, prend moins de précautions avec la population et les appuis indirects, toujours délicats d’emploi dans ce contexte, sont beaucoup plus employés. Les conséquences ont été dramatiques, les seules frappes aériennes du 17 mars dans le quartier de Jadida ayant occasionné au moins 150 morts parmi la population, et la suite risque d’être encore plus difficile. Dans la province de Diyala mais surtout à l’ouest de Mossoul, où les milices UMP sont en première ligne, les témoignages d’exactions se multiplient confirmant les craintes que les Arabes sunnites pouvaient avoir, au regard de tous les engagements précédents de ces groupes.

L’avenir de l’Irak est donc en réalité assez sombre malgré la victoire attendue à Mossoul. On n’a absolument aucune idée de la manière dont les provinces sunnites, Anbar, Salaheddine, Diyala et surtout Ninive, vont être gouvernées après le reflux de l’Etat islamique. Le retour à la « normale », qui n’a pas fait l’objet de débats, ne sera pas forcément un retour à la stabilité, sans doute bien au contraire. La situation des Arabes sunnites irakiens est critique, peut être encore plus qu’en 2013. La protection de l’Etat islamique s’est avérée désastreuse, les ressources pétrolières sont désormais coupées et l’occupation des provinces sunnites par les milices chiites, dans une moindre mesure kurdes, sera probablement l’occasion de nombreux règlements de comptes et de pressions diverses sur la population. Les processus électoraux à venir pour le gouvernement des provinces en septembre 2017 et pour celui du pays en 2018 sont aussi une source de tensions fortes, notamment si, comme cela est très possible, Nouri al-Maliki reprend le pouvoir. Sans un changement radical de contexte politique, peu probable tant les forces de blocage sont importantes, la guerre continuera, sans doute sous la forme d’une nouvelle guérilla généralisée. L’Etat islamique, dont on rappellera l’essence irakienne, y aura sans part mais ce ne sera certainement pas le seul acteur. Le scénario de la violence généralisée de 2006 ne peut être exclu.

Les conflits-mosaïques sont difficiles à appréhender et encore plus à présenter. Pour l’instant, le discours de la France sur son engagement en Irak et en Syrie est un mélange d’hyperboles (« détruire les égorgeurs de Daech », « mettre tout en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques »), de simplifications abstraites (on ne donne même pas les noms des organisations que l’on combat, réduites à un conglomérat unique de « groupes armés terroristes » ou GAT) et d’horizons flous (un responsable politique français a-t-il parlé pendant la campagne électorale de l’au-delà de la bataille de Mossoul ?). Si l’objectif de la France est bien d’aider le gouvernement irakien à détruire l’Etat islamique sur son sol et à normaliser la situation, alors nous y sommes encore pour longtemps avec cette difficulté que les avions Rafale et les canons Caesar ne seront pas forcément d’une grande utilité dans cette nouvelle phase du conflit, complexe et imbriquée. Il est urgent de savoir ce que nous voulons vraiment faire sur place, comment nous comptons parvenir à atteindre nos objectifs et accessoirement de l’expliquer aux Français.

 

Source : http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/05/apres-mossoul.html

 

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