Au tour du Brésil !

par le Contre-Amiral Hubert de GEVIGNEY - le 20/05/2016.



Pour l’homme de la rue au Brésil, accuser un homme politique de corruption, ce serait un peu comme reprocher à un joueur de football d’user de ses membres inférieurs… Aussi, le procès qui est attenté à Dilma Rousseff, malgré l’accent moral que veulent lui donner une certaine justice d’opérette et une presse de caniveau relayée complaisamment à l’international, ne peut-il que faire sourire – certes de plus en plus désespéramment, notre Brésilien ordinaire. On peut faire beaucoup de reproches à Madame Rousseff, et même à certains égards, celui d’illustrer assez bien le bon mot de Françoise Giroud (1), mais certainement pas celui d’avoir décroché le pompon de la corruption. Pour démonstration parmi tant d’autres : celui qui, depuis le début de l’affaire en décembre dernier, s’était fait l’accusateur acharné de la présidente en vue de sa destitution, le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, vient d’être suspendu de ses fonctions par un juge du Suprême Tribunal Fédéral pour… corruption.

 

Ce n’est donc pas dans un simulacre de procès de la sorte qu’il faut chercher les raisons de cet empressement à décider de l’impeachment de la présidente. Durant les mois qui l’ont précédé, dans les discours politiques, dans la presse, plus particulièrement la TV GLOBO - ce que l’on peut faire de pire en matière de vulgarité et de décérébration, curieusement il était fait  sans cesse référence au jugement du "grand frère" américain, comme si se mettait en place une sorte de recours "bienveillant"… Le chevalier blanc en était un petit juge téléguidé qui n’a pas hésité à recourir à des moyens illégaux  pour précipiter le processus, le plus spectaculaire ayant été la tentative d’arrestation de l’ex-président Lula alors que ce dernier était en transit dans un aéroport du pays. Arrestation à laquelle s’est opposé le chef d’état-major de l‘Armée de l’Air – au Brésil ce sont les militaires qui assurent la sécurité aérienne. Car, à travers Dilma Rousseff, maillon faible, c’est Lula qui est visé, lui dont on sait bien que s’il se représente aux prochaines élections, il garde toutes les chances d’être réélu. Or ce n’est ni le plan de l’empire – Hillary Clinton n’a pas fait mystère de ses intentions sur l’Amérique latine, plus particulièrement le Brésil et l’Argentine - ni celui d’une certaine partie de la bourgeoisie brésilienne, plus encline à abandonner PETROBRAS à des financiers étrangers qu’à en partager les dividendes au sein de la communauté nationale.

 

Comme on a pu le voir à travers les premières nominations auxquelles a procédé le nouveau président, au poste de ministre des affaires étrangères et à celui de gouverneur de la banque centrale, les choses sont allées très vite. Autant de gages à l’empire qui profite du chaos politico-économique ambiant – ce en quoi l’inconséquence de la classe politique brésilienne dans son ensemble l’a bien aidé, mais au moins cette fois-ci a-t-il pu faire, jusque-là, l’économie d’une déstabilisation par la violence ! – pour frapper vite et fort. Il ne faut pas perdre de temps. Il n’y a que les six mois d’impeachment pour dépouiller le plus possible le Brésil, "suggérer" des transferts de capitaux et peut-être même lui proposer de mettre son or "en sécurité" dans les caves de l’Oncle Sam, comme on l’avait fait à l’Ukraine dans les jours qui ont précédé l’insurrection "démocratique" de Maïdan ? C’est que Mammon a soif, on ne peut plus jouer sur le taux directeur à la réserve fédérale américaine et la récession s’annonce inéluctable… Alors l’aigle impérial n’est plus qu’un charognard !  C’était au tour du Brésil. Peut-être bientôt celui du Vénézuela, on dit que Washington est tellement inquiet pour lui ? Par ailleurs, autre raison d’aller vite, sur le plan intérieur il y a la menace Trump qui se profile et qui inquiète la CIA et les néo-conservateurs…

 

Il y avait déjà longtemps que tout ce beau monde, l’ambassadrice des Etats-Unis en tête, œuvrait dans les coulisses du scandale de la PETROBRAS. La récente décision, annoncée par le ministre brésilien du commerce extérieur, de permettre à l’Iran de payer ses commandes en euros ou tout autre monnaie que le dollar, aura été le catalyseur du coup de force – pour ne pas dire coup d’Etat. On risque maintenant de voir le Brésil prendre ses distances avec les BRIC, un moyen d’affaiblir indirectement la position de Vladimir Poutine. Comme l’a brillamment exprimé le sénateur Roberto Requiao dans un discours devant ses pairs dont bon nombre baissaient la tête – discours qui devrait rester dans les annales de la démocratie brésilienne, par cet impeachment les responsables politiques ont livré le Brésil aux puissances étrangères. Dommage pour un des rares - peut-être le seul pays au monde dont les richesses naturelles pourraient permettre jusqu’à l’autarcie ! Il n’y a plus que le peuple qui pourra lui faire recouvrer son indépendance, si on ne lui vole pas d’une manière ou d’une autre son expression lors des prochaines élections.

 

(1) "La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente" 

 


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