Ces gestionnaires qui hypothèquent grandeur et sécurité

..par le Gal. Henri Roure - le 21/12/2017.


 

Dans l’usage politique français d’aujourd’hui, la priorité absolue donnée à des aspects gestionnaires ou à des faits de détail, pourrait résulter d’injonctions médiatiques.

Le système de traitement et de diffusion des nouvelles semble tout puissant et quasiment monolithique. Radio et chaînes télé privilégient, dans les journaux et informations, hormis quelques rares coups et exclusivités, tout ce qui permet de babiller, d’attirer ou de maintenir l’attention de l’individu sur des sujets majoritairement de médiocre envergure. Elles s’alignent sur des références extérieures reconnues comme appropriées, suscitent des réactions souhaitées, ou encore lancent des modes utiles à quelques uns.

S’affranchir des poncifs et des règles non-dites est considéré, dans ce milieu, comme dangereux.

 

C’est abrutissant pour le citoyen, mais c’est délibéré. C’est ce que l’on nomme la pensée unique. Mais les médias ne sont pas les seuls responsables. Ils appartiennent au même ensemble ordonné qui lie aussi les autorités, aujourd’hui, au pouvoir. Les uns et les autres échangent avec des principes identiques et des conventions. Cette conception, éloignant, de fait, le citoyen de la politique, et interdisant tout renouveau, est surtout le fruit vénéneux d’une formation commune des dirigeants. Elle ne les prédispose pas, dans leur majorité, à gouverner et à conduire l’État conformément à l’intérêt supérieur de la Nation. Leur alliance avec les médias est autant un asservissement qu’une sécurité. Il faudrait oser s’affranchir de cette règle dans laquelle la démocratie se fourvoie et où la continuité historique n’a plus sa place. La technocratie, autrement dit le juridisme et l’administratif, a envahi la politique, et débordé sur le monde économique. Ignorance, illogisme, faiblesse morale et incompétence, sont les mots qui me viennent à l’esprit.

 

Ce sont de petites gens qui assassinent une grande puissance. Le mal français, la difficulté de notre pays à reprendre son rôle mondial, viennent en majeure partie de cette dérive. Nous pourrions croire, dans un premier regard, que l’État français n’est plus qu’une vaste administration, ne cessant de produire, ou d’importer des normes et des textes divers, souvent incohérents. Il s’aligne, surtout, par structuration mentale de nos dirigeants, sur des directives étrangères en dysharmonie avec la mission universelle du pays, reçue des racines de son peuple et héritée de son histoire. La France n’est plus inspiratrice; elle subit. La démocratie médiatique n’est, en réalité, que la dictature des castes et des minorités. En continuant à remonter les causes du mal, il est certain que le phénomène européen (du grec phainomenon: fait observable) est largement le premier inspirateur de l’absurdité technocratique et son propagateur le plus assidu. Les initiateurs du Marché Commun et des avatars qui lui ont succédé, avaient pour intention avouée d’éliminer la guerre du continent et, inavouée, de faire disparaître les Nations pour assurer la paix universelle. Ils réussirent à lancer un mouvement inertiel qui a blessé l’âme des pays, les a fragilisé et, inévitablement, suscité dans chacun d’eux, une contradiction avec les principes fondateurs de cette union contre nature. La Nation demeure vivante sous la chape technocratique de cette organisation. Ce que les initiateurs, par aveuglement ou nombrilisme prétentieux, n’ont pas réalisé, c’est que l’Europe n’est pas le monde. Pendant que les pays européens, au premier rang desquels la France, se débattaient dans leurs contradictions, la planète suivait une autre voie en continuant à renforcer la notion de frontières. Les peuples s’affirmaient, pendant que la France, prisonnière de son adhésion, se subordonnait à l’Europe, et se désarmait. La paix sur le continent européen n’est pas la paix sur la terre et l’Europe n’est pas extérieure au monde. Cette simple évidence a été longtemps occultée par l’irréalisme d’une approche technocratique de la vie et de la nature des peuples, empreinte d’un profond mépris pour l’homme. La der des der était un beau rêve. Nous connaissons la suite.

 

Partout les actions de puissance se renforcent, les risques de conflagration s’accroissent, alors que certaines agressions sont déjà en cours. La complexité des relations internationales qui en résulte, nécessite une vision nationale de la défense du sol, et de la protection des intérêts, sans nullement exclure les alliances. Face à la montée des périls, il est bien évident que la nation reprend ses droits. À la guerre, on ne meurt que pour son drapeau. Les dirigeants français, sans doute, le constatent, mais demeurent écrasés sous le poids de ces nombreuses années de politique gestionnaire, de pensée tronquée et d’absence de vision géopolitique. La pensée unique a étouffé l’émulation intellectuelle. Il s’agit bien d’une dictature. Ainsi, ces personnages n’ont toujours pas rendu au domaine régalien l’espace qui, en toute logique, devrait lui revenir, par peur, à l’évidence, du qu’en-dira-t-on bruxellois, et des minorités occupant la sphère médiatique. Il est  pourtant urgent de le faire. Nous sommes confrontés, dans le domaine de la défense, à l’ultime irréalisme de l’Union Européenne. Cette organisation s’est greffée sur les Nations, les handicapant, certes, mais ne parvenant pas à se substituer pleinement à elles, si bien qu’aujourd’hui, face aux menaces, la France doit reprendre le rôle qu’elle n’aurait jamais dû cesser de jouer; celui de grande puissance.

 

Désormais, ce milieu technocratique va devoir s’ouvrir à l’intelligence et admettre qu’il n’a pas produit de chefs. Le fera t-il? là est la question… Un administrateur, un gestionnaire, administre et gère; il ne dirige pas. Il n’ a pas appris à le faire…Or la puissance et la sécurité du pays, dépendent de l’aptitude des responsables qui le gouvernent, de leur sens de l’Histoire et de leur capacité à commander. La puissance et la sécurité sont avant tout affaire de volonté. On ne s’improvise pas chef! même si ce mot apparaît dans la Constitution. Aujourd’hui la France n’en a pas… Commander c’est décider en fonction de l’objectif fixé. je doute, en observant impartialement le comportement de nos dirigeants, à l’égard des aspects régaliens, qu’une ambition sécuritaire et de dimension affirmée, puisse faire l’objet du plus modeste document. Une puissance n’est ni un PIB, ni un territoire étendu, ni un équilibre budgétaire, ni une population nombreuse. Une puissance c’est surtout un rôle, reconnu dans le monde, qu’un pays se donne, à partir d’un socle de richesses et de capacités. Il est évident que cette place notable dans l’ensemble des Nations, tient à une vision originale, et défendue, des relations internationales, entraînant l’adhésion du peuple et d’autres États. La puissance est une attitude voulue par des patriotes et des chefs. Ses vecteurs sont une diplomatie efficace et une armée forte. Il est indispensable que la caste au pouvoir admette ses limites et libère de l’espace pour des personnalités ayant reçu des formations les rendant plus aptes à exercer les responsabilités majeures dans les situations périlleuses que nous sommes sur le point de vivre. Le peuple, lui, a compris les dérives évoquées et, notamment dans son silence électoral, en nomme les responsables.

 

Le désastre est évident. Il va falloir rebâtir.

 

Je constate ainsi que notre diplomatie a été dénaturée par les gestionnaires du ministère des Affaires Étrangères. Ils ont aligné, en parfaite symbiose avec leurs camarades gestionnaires au pouvoir, notre formidable réseau d’ambassades - le deuxième au monde -, sur la politique étatsunienne. Cet acte de soumission a rendu caduque la politique d’indépendance nationale, donc de puissance de notre pays. À ce ralliement honteux, benoîtement, s’ajoute le concept de mutualisation diplomatique, avec des partenaires européens. On ne peut imaginer plus inefficace pour défendre un rôle de puissance qui, malgré tout, demeure, pour la France…

 

Pour la Défense la situation est pire. Là aussi l’alignement sur les États-Unis et l’oubli du principe fondamental de souveraineté nationale, au profit d’une souveraineté partagée, a conduit nos administrateurs-gestionnaires à rallier l’OTAN, cet instrument de domination anglo-saxon. Or nos intérêts ne sont pas ceux des États-Unis, ni de leurs protectorats anglophones ou assimilés. Cette soumission à une vision étrangère de la sécurité du monde, est obsolète. De manière évidente, elle résulte d’une admiration béate et rétrograde pour une culture, qui n’est pas encore la nôtre, que les médias et quelques responsables, au plus haut niveau, tentent, pourtant, d’instiller. Ou, pour être plus direct, cette vassalisation provient de l’absence de patriotisme et de connaissance de l’âme et de la responsabilité particulière de la France. À titre de simple exemple, le français est constitutionnellement la langue de la République; il est donc anti-constitutionnel, mais surtout honteux, que certains représentants du pays s’expriment dans une autre langue.

 

La vision gestionnaire, c’est certain, se situe en opposition avec les obligations régaliennes. Économiser, faire payer aux autres, rationaliser, mutualiser, réduire les coûts, vendre pour quelques sous nos fleurons stratégiques, en sont les maîtres-mots et les actions les plus manifestes. Mais une grande partie de l’argent ainsi épargné permet d’octroyer des fonds aux plus bruyants. L’image, ainsi obtenue, offre aussi des gages à ceux dont dépendent les gouvernants administrateurs-gestionnaires. On peut s’interroger sur l’utilité réelle de certains ministères, d’organismes divers et de strates administratives. En revanche ce qui est grandeur, souveraineté, indépendance, sécurité, relèverait de dépenses improductives mais surtout peu porteuses au plan électoral. On peut, ainsi, sans souci, rogner sur les budgets dédiés. C’est leur pensée…L’image valorisée de la France qui pourrait être véhiculée par nos diplomates ne rapporte rien de manière visible. Quant aux forces de sécurité, armée et police, il est bien inutile - pensent-ils - de leur donner des moyens humains et matériels- tant que la situation sécuritaire peut être gérée. Cette cécité de confort aboutit à l’oubli d’une évidence: la sécurité est la condition première de nos libertés et elle est indispensable au fonctionnement des entreprises et à la quiétude des citoyens. L’arrivée d’équipements et la formation des personnels nécessitent un temps incompatible avec le besoin d’immédiateté dans les réponses politiciennes. Pourtant la Défense est aussi une institution économiquement rentable. Nos administrateurs-gestionnaires ne l’ont pas compris. Ils ont mal observé les États-Unis, où ils puisent  cependant leur inspiration; à moins qu’ils ne veuillent, dans ce domaine, ne faire de concurrence à personne et laisser Washington, Pékin, Moscou, Londres, Berlin et quelques autres, gagner des contrats d’armement, donner du travail à leurs ouvriers, ingénieurs et employés et valoriser leur recherche. Le bilan de l’incompétence est lourd. 

 

« L’épée est l’axe du monde et la grandeur ne se divise pas », disait un Saint-Cyrien célèbre, fondateur de la Vème République. L’histoire, dans sa vision chronologique et classique est, essentiellement, l’évocation des conflits, de leurs répercussions et de tout ce qui a pu graviter autour ou en tirer réflexion ou inspiration. Singulièrement les sciences ont eu vocation à apporter, à une partie en guerre, un avantage espéré comme décisif dans les rapports de forces, ou à résoudre des équations logistiques et organisationnelles. Les retombées ont été civiles. Les siècles sont marqués du sceau des guerres, au plan du savoir, de la technique, de l’économie et de la vie sociale. Transports, transmissions, chimie, physique, médecine et chirurgie, mais aussi brassage humain et promotion sociale, sont les domaines les plus cités. Je ne veux aucunement paraître provocateur, mais il n’y a jamais eu de civilisation qui ne se soit reposée sur son armée et qui n’ait entamé son déclin dès lors qu’elle n’avait plus les mêmes exigences pour sa défense. Nos administrateurs-gestionnaires actuels n’ont pas appris l’histoire ou, en tout cas, n’en ont pas tiré les enseignements. La plupart des grandes réalisations françaises contemporaines tirent leur origine de la recherche militaire. Elle a fait économiser des sommes gigantesques à nos industries civiles. Airbus, Ariane, notre savoir-faire satellitaire et informatique, notre industrie nucléaire, sont les enfants de l’industrie de Défense.

 

En confiant à d’autres ce type de recherche et de développements, en continuant à saper les fondements de notre Défense, nous n’avons pas réalisé les économies que certains imaginent. La France a sacrifié son armée, engageant ainsi sa sécurité, une large part de son économie et sa dimension dans le monde.

 

Un pays qui renonce à l’efficacité de son armée, sort du grand courant de l’histoire universelle et se soumet à ceux qui continuent à porter un regard vigilant sur leurs forces de défense et conservent une volonté de destin.

 

 Notre pays risque de s’extraire de l’histoire, en minimisant les menaces et la réalité conflictuelle du monde. Nos administrateurs-gestionnaires portent une lourde responsabilité. je doute qu’ils en soient conscients.

 

L’Armée française depuis des lustres, a subi déflation sur déflation, toujours initiées pour des raisons budgétaires. Des bases, des états-majors et des régiments ont été dissous et leurs missions confiées à d’autres qui croulaient déjà sous les leurs. Les jours d’entrainement diminués au point de faire courir un vrai risque à nos soldats en opérations. Le nombre de nos aéronefs et celui des bâtiments de la Marine Nationale a été réduit. Le matériel est à bout de souffle. Nous l’avons constaté lors de l’opération Serval et nous continuons à le voir dans l’opération Barkhane qui lui a succédé où seul l’esprit de débrouillardise de nos militaires a permis de donner à un Président, issu du monde des administrateurs-gestionnaires, « le plus beau jour de sa vie ». Devant les commissions parlementaires les chefs d’état-major osent le dire : à titre d’exemple, nos avions ravitailleurs ont une moyenne d’âge de près de 50 ans. « Nous n’avons plus les moyens de surveiller les richesses de notre zone économique exclusive, pourtant la deuxième au monde derrière celle des Etats-Unis avec 11 millions de kilomètres carrés. Nous serons pillés ». L’armée de terre fait fonctionner du matériel obsolète. Elle se heurte, par ailleurs, à des difficultés d’approvisionnement en pièces détachés et en munitions. Nous avons acheté aux Allemands, le fusil d’assaut successeur du FAMAS, sans mesurer les réelles conséquences économiques, tant sur nos exportations que sur nos emplois et le maintien de savoir-faire…Sur le terrain, pour faire fonctionner un VAB, il faut parfois prendre des pièces sur deux autres, de même pour les hélicoptères. On est arrivé à des incohérences majeures que personne n’ose plus souligner. Pour certains aspects opérationnels nous sommes totalement dépendants du bon-vouloir de l’étranger. La France possède un porte-avions nucléaire. Il est disponible, grosso-modo, 6 mois par an.  Il est actuellement en grande visite. Elle doit durer un an et demi. Ce qui veut dire, soit qu’il nous en manque un - voire deux - pour assurer la permanence à la mer de ce type de système d’armes, soit qu’il ne sert pas à grand-chose. Les crises et conflits n’éclatent pas uniquement pendant la période où ce navire est en mesure d’intervenir. Pourtant le Charles de Gaulle est un formidable outil de projection. La construction d’un autre porte-avions, qu’il faudrait évidemment budgéter, rendrait notre politique navale cohérente et pendant les années de construction offrirait un emploi à quelques milliers de travailleurs sortis du marasme de Pôle Emploi.

 

Aujourd’hui, nos armées subissent, une fois encore, les diktats technocratiques et comptables. Elles en sont venues à remettre en cause leurs cultures propres, en constituant des états-majors territoriaux communs et des bases communes, concentrant la logistique et l’administration. C’est un peu comme si, pour faire allusion à un ministère que tous les Français connaissent bien, on avait regroupé les aspects administratifs et gestionnaires de l’enseignement primaire, du secondaire et de l’universitaire, de plusieurs départements, en un seul lieu, avec du personnel devenu polyvalent et, bien évidemment, amplement restreint. A l’usage, personne n’ose ouvertement le dire, bien sûr, mais on se heurte à des aberrations qui nuisent au fonctionnement cohérent des unités. Quand on a fermé une base, quand on a dissout un régiment, ce sont des villes qui ne s’en remettent pas. Faillites de petits commerces, licenciements, chômage et exodes, sont les plus visibles des conséquences de cette invraisemblable politique. 

 

Si un chef d’État peut parler haut sur la scène internationale, ce n’est pas seulement parce que son pays est riche, mais aussi parce qu’il dispose d’une diplomatie agissante et de forces armées suffisamment puissantes dont il est reconnu, par tout gouvernant étranger, qu’il peut s’en servir. Nos armées sont exsangues et ce n’est pas pour cause de guerre, mais par seule décision politique. Notre armée est à bout de souffle et ce n’est que par des prodiges de disponibilité humaine et technique qu’elle a pu répondre, à ce même pouvoir politique, pour rendre la France présente au Moyen-Orient à côté de ces alliés voulus par le Pouvoir, ou face aux islamistes du Sahel et, finalement, pour continuer à assurer la sécurité du pays dans le cadre de la mission Sentinelle.

 

Quand les discours, incohérents, arguent de l’indispensable participation au redressement des finances publiques, il est certain qu’au regard des coupes énormes dans le budget de la Défense, depuis trente ans, alors que les budgets des autres ministères se voyaient au moins maintenus, l’argument est non-pertinent. Il est d’autant plus fallacieux que la Défense, génère des avancées technologiques, offre du travail à des centaines de PME, stimule la grande industrie et débouche sur des exportations de matériels divers et de savoir-faire. 850 millions d’euros supprimés pour complaire au clan des administrateurs-gestionnaires et 700 millions gelés, ont pour conséquence le report de programmes indispensables et la diminution de périodes d’entraînement, ce qui est grave quand on sait que la mise en place de certains matériels nécessaires à nos soldats et à leur sécurité, sera retardée. De plus les armées éduquent dans la rigueur et le sens du devoir des jeunes qu’elle forme ou reconvertit dans plusieurs centaines de métiers utiles aux entreprises. Mais tout cela ne vaut que si notre outil militaire demeure performant et reconnu au plan international comme tel. Au-delà d’une hypothèque sur notre sécurité, nous brisons, nous-mêmes, une des  principales vitrines de la haute technologie française, portons atteinte à son parc industriel déjà mis à mal et aggravons le chômage. Aucun État ne viendra assurer la sécurité des français à la place de l’État français.

 

Il y a beaucoup de candeur ou d’incompétence chez bon nombre de nos responsables politiques qui les amène à voir, avec distance et irréalisme, les questions de Défense. Une méconnaissance de l’Histoire en est, sans doute, la cause première. Mais est-ce que l’enseignement de cette matière jouit encore, en France, de la considération que tout citoyen lui devrait ? Il leur est difficile, également, d’aller à contre-courant d’idées erronées, fortement imprimées, sur le coût de la Défense, s’appuyant sur des relents d’antimilitarisme. Une autre raison de l’absurdité des positions de nos administrateurs-gestionnaires, tient à leur totale méconnaissance des Armées et de leur fonctionnement. La preuve la mieux exprimée, est cette idée particulièrement saugrenue d’instaurer un service militaire d’un mois. Au regard de l’état de nos armées il est impossible d’imaginer puiser dans leurs effectifs pour un encadrement des jeunes. Il est impossible, aussi, de penser les loger dans des bâtiments militaires: il n’y en a plus. Quant au budget, il ne peut pas être pris sur le budget étriqué de nos armées. Cette idée procède du constat, juste, que le service militaire participait, sans en être la finalité, à un brassage social et mental, utile pour le pays. La conclusion s’imposerait alors. Il faudrait relancer un service national universel, sans dérogation aucune, pour les garçons et les filles, d’une durée suffisante afin de modeler les esprits, sans pour autant toucher à l’armée professionnelle. Qui oserait imposer le budget pour réaliser une telle révolution, pour reconstruire ce qui a été démoli, acheter de l’armement, des véhicules, former de nouveaux cadres? Un constat supplémentaire, conséquence de la pensée unique: la politique de Défense et de sécurité n’est pas réfléchie.

 

De plus il y a un fait étrange dans notre pays. Celles et ceux qui ont en charge la sécurité de ses frontières et de son action militaire à l’étranger et qui réfléchissent aux dangers de ce monde, ne participent pas au pouvoir. Pire leur droit de parole est bridé. Un CEMA qui répond, conformément à la Loi, aux interrogations légitimes de la commission parlementaire de la défense et des forces armées, est amené à démissionner. Dans le ministère des Armées, on remplace les généraux dans les hauts postes non-directement opérationnels par des administrateurs-gestionnaires, ne possédant pas la connaissance du milieu et n’ayant pas la compréhension de la cohérence opérations-ressources-moyens. Cela doit faire beau genre dans certaines réunions militaires internationales où les généraux étrangers trouvent comme interlocuteurs français, des civils… Si sous la Troisième République de nombreux officiers généraux ont été ministres de la guerre ou des Armées, il est patent que la Vème est bien frileuse pour faire appel à des militaires qui pourraient parler avec compétence de la Défense et pourraient diffuser, dans le milieu politique, cette véritable vision géostratégique qui fait défaut. Curieuse attitude dans une République qui est née de la volonté et de l’intelligence d’un Saint-Cyrien, d’un soldat. Mais il est vrai que les administrateurs-gestionnaires ont tout fait pour renier le personnage, tout en s’en réclamant. Il était trop grand pour eux.

 

Il faut aussi admettre que, si un pays  a des alliés, il s’agit là d’une situation circonstancielle, mais qu’un allié n’est pas un ami. Chaque Nation poursuit ses intérêts propres. A un moment, les ambitions peuvent diverger. L’Histoire – précisément elle- fournit toutes sortes d’exemples de modifications de parcours d’États, initialement proches, et de renversements d’alliances. Aussi, imaginer déléguer sa sécurité est un dangereux pari sur l’avenir. Il est vrai que confier à d’autres sa propre sécurité, c’est faire, en apparence, des économies…. Mutualiser dans le cadre de l’OTAN, confier à l’ONU (Le machin !) des missions où l’intérêt direct et supérieur du pays est en jeu – je pense notamment aux soubresauts africains – se traduit, in fine, pour la France, par une dépossession de sa capacité d’action et une atteinte à son image de grande puissance. D’ailleurs, les États-Unis, sur lesquels la plupart des pays européens, font reposer leur sécurité, ont parfaitement analysé cette situation et basculent leurs efforts sur la zone Asie-Pacifique. Quant au bilatéralisme avec les Britanniques ou avec d’autres, il se heurte vite à des limites nées directement d’intérêts politiques ou économiques divergents. 

 

Mais le plus grave demeure cette sorte d’aveuglement sur la montée des périls. Nous sommes « préoccupés » par la situation au Mali, au Sahel, en Libye, ou en Centrafrique, par Boko Haram,  par les vagues de migrants, par ce qui se passe en Irak et en Syrie et les risques d’extension à l’ensemble du Proche-Orient, des conséquences de la défaite sur le terrain de l’État islamique, avec la dangereuse hypothèque de l’inimitié entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Nous sommes inquiets de voir la Corée du nord accéder au système d’arme atomique. Nous regardons avec étonnement les oppositions frontalières entre le Japon et la Chine, entre la Chine et le Vietnam et ne parlons que du bout des lèvres du problème pakistanais. Nous n’osons dire qu’il y a un lien entre la montée d’un islam conquérant et fanatique, les pseudo-révolutions démocratiques dans les pays arabes et la situation de nos banlieues. Nous ne réalisons pas que face au terrorisme, au narcotrafic et à l’émigration incontrôlée, il y a, désormais, une continuité entre la sécurité intérieure et la sécurité extérieure et que, renforcer l’une en affaiblissant l’autre procède de l’absurde. Nous constatons, pourtant, la force des nationalismes, la montée des mécontentements dans les pays de l’Europe du sud… Étrangement nous provoquons la Russie dans un espace qui historiquement a toujours été le sien, contribuant ainsi à accroître ces tensions qui parcourent la planète. Paradoxalement nous voudrions apaiser l’Afrique sahélienne et au-delà, dans cette zone où se propage un armement sophistiqué et une idéologie conquérante, avec les effectifs, au sol, qui sont tout juste ceux d’un gros régiment de l’époque de la guerre d’Algérie. Cependant, malgré ces évidences, nous ne consentons pas de réels efforts alors que la guerre est à nos portes et que le monde, de plus en plus menaçant, lui, réarme.

 

 La prochaine Loi de Programmation Militaire (2019-2025) pourrait être l’occasion de repenser en profondeur  le rôle et la place des Armées, le matériel, les équipements et les effectifs. Le budget de la défense rassemble de nombreux  et considérables enjeux, mais nécessite une adhésion des hauts responsables et de toutes les parties prenantes. Il faut espérer que nos administrateurs-gestionnaires s’affranchiront de leurs règles étrangères et de leur vision parcellaire de la dimension de la France pour corriger le cap. Arriver à 2,5% du budget de l’État, d’ici quatre ans, ne sera pas suffisant. Les 5% de l’époque gaulliste qui furent à l’origine de l’extraordinaire développement scientifique, industriel et militaire de notre pays, seraient un objectif raisonnable. Mais il faudrait oser rompre avec la structuration mentale. Le budget des Armées doit servir une ambition et ne doit pas être une simple variable d'ajustement. C’est un défi qui nécessite d’avoir des chefs qui nous gouvernent. Le temps court et l’ennemi, lui, est en posture de combat.

 

Général (2S) Henri ROURE

 

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Commentaires : 1
  • #1

    LEROY (dimanche, 24 décembre 2017 08:19)

    Analyse tout à fait dans la pensée qui prévaut actuellement dans le milieu militaire. Le politique et le gestionnaire la liront-ils ? En tiendront-ils compte ?
    - Parmi les propositions critiquables : un service militaire pour 750 mille jeunes annuellement ! Est-ce bien raisonnable, sachant que les exemptés (30%) étaient ceux qui en avait le plus besoin et au vu de l'état de nos finances ?
    - Et les questions : doit-on quitter l'intégration dans l'OTAN, oui ou non ? Que nous a-t-elle rapporté ? Comment a-t-on pu accepter la civilianisation à si haut niveau ? pourquoi l'EMA ne pousse-t-elle pas à la reconversion dans les affaires étrangères en négociant des postes de consul et ambassadeur en échange de la civilianisation (à partir des attachés de défense par exemple) ? Via le trinôme académique, pourquoi l'EMA n'exige-t-il pas un poste d'attaché défense par rectorat ?
    A ces questions que beaucoup (d'en "bas") se posent, il n'y a jamais de réponse.
    La permissivité des armées provient d'une soumission non raisonnée.