DÉFENSE EUROPÉENNE :

Il est urgent de mettre en accord les actes avec les paroles

par le Gal. Jean-Paul Perruche - le 11/04/2016.



 

Comment ne pas être frappé par l’écart abyssal entre le déclaratoire et la réalité en ce qui concerne la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’UE ? Si l’on se réfère aux conclusions des derniers Conseils européens ayant traité de défense:

 

En décembre 2012 « Le Conseil européen reste déterminé à renforcer l'efficacité de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) en tant que contribution concrète de l'UE à la gestion de crises internationales ».

 

En décembre 2013 : « Le Conseil européen demande aux États membres (c’est-à-dire à lui-même-NDLR) d'approfondir la coopération en matière de défense en améliorant la capacité́ de mener des missions et des opérations et en tirant pleinement parti des synergies... ».

 

En juin 2015 : « Il faut conférer à la PSDC davantage d'efficacité et de visibilité et faire en sorte qu'elle soit plus axée sur l'obtention de résultats, de continuer à développer les capacités tant civiles que militaires et de renforcer l'industrie européenne de la défense… Le Conseil européen reste déterminé́ à assurer la disponibilité́ des capacités essentielles et à combler des insuffisances critiques grâce à des projets concrets élaborés par les États membres avec l'appui de l'Agence européenne de défense… ».

 

La réalité est pourtant tout autre comme l’ont révélée les crises survenues au cours des dernières années : fiasco lors de la crise libyenne de 2011, réaction tardive et à minima lors de la crise au Mali en 2013, génération de forces calamiteuse lors du lancement d’EUFOR RCA en 2014, absence dans la crise ukrainienne... Quant à la réalisation d’une véritable base industrielle et technologique de défense européenne, celle-ci n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements.

 

Il est donc non seulement légitime mais aussi vital de se demander pourquoi un tel écart existe entre intention déclarée et réalité, car il est perçu par nos concitoyens comme un signe supplémentaire d’impuissance de l’UE qui affecte non seulement la crédibilité du projet européen, mais aussi … celle de leurs dirigeants politiques !

 

Deux facteurs-clés en sont la cause.

 

En premier lieu, la délégation par la plupart des Etats européens de la responsabilité de leur défense à l’Otan et donc aux Etats-Unis, les dispense d’un effort de défense responsable au niveau national et inhibe également une indispensable réflexion commune et globale au niveau européen. Dans le domaine de la sécurité, le Conseil européen fixe des orientations générales sans véritables références à des intérêts stratégiques identifiés. Il se réunit souvent en réaction à des événements, et manque d’anticipation.

La crainte d’un désengagement américain que pourrait encourager une capacité d’action autonome des Européens paraît pourtant bien peu fondée si l’on se réfère aux mises en garde répétées des dirigeants américains quant au besoin de rééquilibrer le fardeau de la sécurité de l’Europe et comme l’a révélé leur réserve dans les crises des dernières années survenues au sud de la Méditerranée. La garantie de sécurité américaine ne sera ni éternelle ni inconditionnelle.

 

En second lieu les différences de taille, d’histoire et de géographie des Etats membres de l’UE induisent de très importantes différences d’intérêts et d’ambitions en politique extérieure et de sécurité, que renforcent des cultures diverses quant à l’emploi de la force militaire. Ces différences ne pourront être surmontées que par une approche globale de la sécurité de l’UE dans ses frontières actuelles, permettant à la fois de prendre en compte les besoins de tous les Etats membres, d’élever leur niveau d’ambition à celui de l’enjeu de l’Union qu’ils ont construite et de créer les bases de leur solidarité. Cela devrait aussi les aider à sortir du dilemme de la souveraineté en rétablissant le lien entre souveraineté et puissance (qu’est-ce qu’une souveraineté sans puissance ?) et en clarifiant quelle part de souveraineté devrait être partagée au niveau européen et quelle part devrait être exercée au niveau national.

 

En guise de conclusion.

 

Une défense européenne efficace (souhaitée par une large majorité de nos concitoyens) n’aura de sens que si nos Etats rompent avec la culture de dépendance et renforcent leur solidarité en adoptant une approche globale et commune de leur sécurité. Sans cela, les paroles ne seront pas en concordance avec les actes et la défense européenne restera un mythe.

 

Une armée européenne est un projet irréaliste à court terme, mais qui devrait rester l’objectif éclairant la route d’une coopération militaire de plus en plus étroite entre Etats européens, seule option susceptible de leur permettre d’atteindre le niveau de puissance nécessaire à la défense de leurs intérêts dans le monde du 21ème siècle, à l’opposé des illusions de souveraineté promises par les replis nationaux.

 

Jean-Paul PERRUCHE

Officier général (2S)

Ancien président d’EuroDéfense-France


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