Forces armées ... et terrorisme

par le Gal. Vincent Desportes - le 08/04/2016.


Officier, général de division

Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan Ecole supérieure de guerre (ESG)

Docteur en histoire Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.

 

Aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.

Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,

Attaché à l’ambassade de France à Washington (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.

De retour en France,

Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)

Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces

Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008) Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)

Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique

Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC

 


DSI – Forces armées et lutte contre le terrorisme

 

Au regard des fortes tensions qu’il engendre au sein des armées comme de ses effets pervers sur la capacité opérationnelle globale de nos forces, la mise en place de l’opération Sentinelle au lendemain des attaques terroristes du mois de janvier 2015 - puis sa consolidation après celles du 13 novembre - posent clairement la question de l’emploi des forces armées dans la lutte anti-terroriste.

La question fondamentale demeure celle du meilleur rendement de ce nouvel investissement atypique dans la sécurité. Au-delà de son effet anxiolytique, quel est son apport réel ? Quel est le "coût de renoncement" de cet emploi, c’est-à-dire, à quoi la république française renonce-t-elle, immédiatement et à termes, lorsqu’elle déploie en nombre ses militaires sur le territoire national ?

 

L’évaluation de cet apport et de ce coût est technique ; en revanche, le choix du maintien ou non de ce dispositif relève de l’arbitrage politique.

Quel que soit cet arbitrage, la situation actuelle, insatisfaisante à tous points de vue, ne peut perdurer. "Ligne Maginot" contournée aisément par les terroristes de Bataclan, Sentinelle ne peut pas se contenter de l’illusoire consolidation qui a suivi cette barbarie.

Que ferons-nous de mieux avec 10 000 hommes que nous n’avons pas su faire avec 7 000 si tout le système n’est pas profondément repensé ? Rien, bien sûr : on ne répond pas à une rupture stratégique (un attentat majeur commis à deux kilomètres de la place Beauvau !) par des mesures cosmétiques.

 

Légitimité et nécessité

 

Il faut d’abord constater que le Président de la république, chef des armées, premier responsable de la sécurité des Français et de l’intégrité du territoire national, a toute légitimité pout utiliser ses forces armées comme il l’entend, si elles sont engagées contre un ennemi et non contre des Français.

La limite de cette légitimité est qu’il n’a pas le droit moral de sacrifier à des visées politiciennes de court terme un instrument dont l’évolution et l’emploi doivent se penser dans le temps long, en fonction d’une vision de long terme de la place de la France dans le monde et de l’évolution des relations internationales.

Par ailleurs, si l’on veut que les Français consentent aux fortes ponctions budgétaires que représentent les investissements de défense, ils doivent ressentir les "retours sur investissement" ; donc, dès lors qu’ils se sentent menacés, les armées doivent clairement apparaître dans les dispositifs adoptés pour répondre aux défis sécuritaires.

Il y a en effet un lien très fort entre le caractère "extérieur" des opérations conduites par l’armée française et la dégradation continuelle des budgets de défense. Si l’on veut donc préserver des forces pour l’extérieur – et nous n’avons pas d’autre choix - il faut qu’elles soient présentes sur le sol national quand les Français y sont attaqués. D’abord parce que leur première mission est la défense des citoyens, ensuite donc parce que, dans le cas contraire, les contribuables leur disputeraient très vite le budget qu’ils leur consacrent.

Si l’on veut des armées pour la "défense de l’avant", il faut consentir à ce qu’elles participent à la "défense de l’arrière". La question n’est donc pas d’arrêter, mais de faire mieux, c’est-à-dire franchement autrement, de manière à ce que le "trade off " extérieur/intérieur redevienne gagnant quant à l’utilisation de ce réservoir de forces unique, limité et déjà fortement dégradé pas vingt-cinq années de déflations budgétaires conjuguées désormais à un rythme d’engagement très au-delà des contrats opérationnels de référence.

 

Utiliser de manière complémentaire les instruments du continuum sécurité-défense

 

Chaque instrument du continuum sécurité défense doit être utilisé au mieux de ses capacités, dans une vision systémique permettant le meilleur arbitrage coût/bénéfice.

La guerre contre le terrorisme islamique n’est plus "hors sol" ; elle doit se gagner sur trois théâtres –Sahel, Levant, national – mais les outils pour la mener ne sont pas interchangeables. Des forces de police aux forces nucléaires, la France à la chance de disposer de toute gamme de moyens pour assurer les missions de défense et de sécurité.

Mais il faut les utiliser en "système", en organisant les meilleures synergies par une habile combinaison des capacités spécifiques.

L’efficacité des forces de police est fondée sur celle des individus, agissant sur des espaces restreints pour de courtes durées.

Les armées, c’est l’inverse : leur force c’est le collectif. Leur vrai avantage comparatif, c’est leur capacité à agir en un système cohérent, avec une gamme extraordinairement diversifiée de capacités de tous ordres et ce dans le temps long, sur de vastes espaces, avec une capacité d’organisation optimale en système sur l’ensemble du territoire national.

Donc, le simple bon sens indique que la logique d’éparpillement, de saupoudrage prévalant aujourd’hui est à l’opposé de l’utilisation optimale de ce remarquable système autonome. A utiliser les armées comme des forces de police – ou, pire comme des sentinelles ou des vigiles de sociétés de gardiennage – on utilise à faux un remarquable instrument, sans en retirer de plus-value sécuritaire mais en se privant dans l’instant et pour l’avenir d’un moyen qui fait déjà défaut sur les théâtres d’opération et dont se dégradent à vive allure les capacités.

 

Il y a des choix à faire : de la présence sous la Tour Eiffel, ou de l’efficacité opérationnelle en Syrie et au Sahel ?

Aujourd’hui, les 10 000 soldats français déployés dans le cadre de l’opération Sentinelle n’ont qu’une plus-value très limitée au regard des inconvénients de ce déploiement dont on a du mal à penser que la logique n’est pas d’abord de nature politicienne. Employer un soldat, dont la formation est très onéreuse, dans le rôle d’un employé de société de gardiennage est un véritable gâchis, au plan opérationnel et au plan budgétaire. Impôts dilapidés, dégradation des capacités opérationnelles individuelles et collectives… Sentinelle est en train de caser un outil qu’on regrettera très vite. Il est tout à fait légitime d’utiliser les soldats français pour la protection du territoire national, mais à condition de tirer le meilleur parti de leurs compétences spécifiques. C’est au détriment de la sécurité des Français que l’armée est aujourd’hui utilisée comme force de sécurité intérieure démarquée ou, pire, comme un stock de vigiles déployés devant les lieux de culte !

 

Quel rôle pour les armées ?

 

Le premier constat est que seules les armées peuvent tarir à l’extérieur les sources de violence. Depuis que Clausewitz l’a clairement établi, chacun sait que l’efficience impose d’aller attaquer d’abord le "centre de gravité" de l’adversaire, ou, plus prosaïquement, de fermer le robinet de distribution générale plutôt que de passer vainement la serpillère sur les multiples zones des fuites.

Il faut donc que les armées conservent cette capacité et qu’elle ne soit pas dilapidée. Or, force est de constater aujourd’hui, que si aucune décision n’est prise, notre belle armée "Serval" aura laissé place dans quelques années à une pauvre armée "Sentinelle" bien incapable de remplir ses missions prioritaires à l’extérieur du territoire national.

Non seulement, la sécurité des Français en pâtirait, mais également la place de la France dans le monde : si notre diplomatie sait encore parfois se faire entendre, si le Président Hollande est reçu sur un tapis rouge par le Président Obama, c’est d’abord parce que les armées françaises sont encore capables d’intervenir avec brio et efficacité dans les crises sécuritaires dans notre étranger proche et moins proche.

 

Le deuxième constat est que seules les armées françaises sont capables d’une action de masse, coordonnée, sur l’ensemble du territoire national, grâce à leur organisation territoriale et leur commandement centralisé. Elles en sont du moins capables tant que leurs moyens ne sont pas saupoudrés sur l’ensemble du territoire sous des directions multiples peu formées à l’action collective de masse.

Pour d’évidentes raisons, il n’est pas question d’avoir une armée de l’intérieur et une armée de l’extérieur. Mais le potentiel de 10 000 hommes que représente aujourd’hui l’opération Sentinelle pourrait constituer un instrument remarquable dans les mains de l’exécutif s’il était utilisé comme une force militaire cohérente dans une logique "d’effet global à obtenir" et non pas de dispersion des moyens.

Se reconstituant continuellement par rotation, placé sous commandement militaire national, il pourrait constituer une force de réserve exceptionnelle capable de se projeter dans l’instantanéité partout sur le territoire national, d’y conduire sans délai des missions militaires – bouclage, quadrillage, ratissage, éclairage, reconnaissance, intervention brutale – et produire ces effets militaires dont elles sont seules capables. Et elles le sont de manière autonome, quelles que soient les dégradations de l’environnement, avec une très grande capacité de résilience individuelle et collective.

Statutairement, les militaires ne disposent pas du droit de retrait ; ils exécutent leurs missions jusqu’au bout, quels que soient les risques. Cet extraordinaire "ultima ratio" doit être préservé et non sacrifié à contre-emploi à des fins politiciennes de court terme. C’est une affaire de responsabilité politique.

Encore une fois, l’armée, c’est d’abord la force du collectif, ce collectif dont elle est de moins en moins capables puisque c’est l’entrainement collectif qui souffre le plus de son sur-déploiement sur le théâtre national : cette capacité à l’action collective, il faut la restaurer dans l’intérêt de la France.

 

L’armée, ultima ratio

 

Les responsables de l’Etat français ne doivent pas oublier que les armées jouent un rôle fondamental dans et pour la nation, rôle que l’on est prompt à oublier à la première embellie pour satisfaire d’autres priorités politiciennes de confort. Les armées sont un réservoir essentiel de résilience.

Conçues et organisées pour agir dans le chaos, elles sont le recours quand plus rien ne fonctionne, quand tous les corps syndiqués refusent d’agir.

Souvenons-nous de la catastrophe nucléaire de Fukushima qui frappe le Japon et le monde de stupéfaction, en mars 2011. Ce sont les 100 000 soldats que le gouvernement japonais a déployés en moins d’une semaine qui ont permis de secourir les millions de Japonais projetés dans le chaos, de rétablir les flux et de restaurer l’Etat défaillant dans des régions entières.

La France serait aujourd’hui bien incapable d’un tel effort ! Aux armées parcellisées sur le territoire national ne peut correspondre cette capacité de réaction immédiate et massive que l’Etat doit préserver dans l’intérêt supérieur de la nation.

 

Quelle place pour le citoyen dans cette défense militaire contre le terrorisme ?

 

Que l’on regrette le service militaire, cela a du sens ; que l’on revendique sa remise en vigueur, cela en a nettement moins.

La France ne saurait que faire de ces 800 000 appelés annuels de chaque classe d’âge. Elle ne saurait ni les former … ni même les loger, elle qui, désormais délestée beaucoup trop vite de ses casernes vides pour le franc symbolique, n’est même pas capable de loger correctement les soldats de l’opération Sentinelle !

Une Garde Nationale à l’américaine ? Ce serait oublier que celle-ci est une véritable armée, presque d’active, équipée des matériels les plus modernes et conduisant à l’extérieur des opérations de guerre, à côté de la "Regular Army ".

Une réserve opérationnelle fortement consolidée ? Les conditions – juridiques et budgétaires - sont loin d’être remplies pour disposer d’une réserve opérationnelle suffisamment nombreuse (en hommes de troupe en particulier) et entraînée capable de prendre à sa charge des missions militaires sur le territoire national, celles qui sont probablement les plus compliquées en termes de maîtrise du feu.

Une voie semble cependant ouverte, celle du Service Civique Militaire, telle que l’a proposée en particulier le député Yves Fromion.

Il consisterait, dans les faits, à recevoir, former et entraîner quelques dizaines de milliers de volontaires, selon un processus assez semblable à celui de l’ancien Service Militaire.

Après quatre mois de "classes", ces volontaires seraient capables de remplir des missions de type "Sentinelle " ce qui soulagerait d’autant les forces d’active à même dès lors de conduire plus efficacement leurs missions à l’extérieur.

Ce système nécessiterait des budgets spécifiques complémentaires et un renforcement du taux d’encadrement des armées pour rendre ces dernières capables de mener la formation de ces contingents sans hypothéquer leurs propres capacités opérationnelles.

*

L’efficience sécuritaire exige que les différents instruments dont dispose la République française soient utilisés en synergie, selon une vision systémique, chacun dans son "compartiment de jeu". Avec l’opération Sentinelle d’aujourd’hui – la si mal nommée ! – nous sommes loin de cet idéal, avec un dispositif dont la plus-value sécuritaire est extrêmement faible mais dont le coût opérationnel est exagérément élevé.

Il ne s’agit pas de replâtrer le dispositif jeté dans l’urgence sur le terrain après les attentats de janvier 2015, mais plutôt de repenser globalement le dispositif sécurité-défense en assurant la bonne complémentarité des moyens engagés.

 

Cette réflexion est aussi indispensable … qu’improbable. Il y a fort à parier que, jusqu’aux élections présidentielles de 2017, toutes les décisions dans ce domaine seront prises sous le prisme des intérêts politiciens de court terme, quitte à accroître inconsidérément l’usure des armées, à "injurier" l’avenir sécuritaire et à prendre le risque immédiat de nouveaux attentats majeurs au cœur de nos villes.

 

 

 

Source : http://www.magistro.fr/index.php/template/lorem-ipsum/en-france/item/2631-forces-armees-contre-le-terrorisme

 

 


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