La levée en masse en plastique

Par le Col. Michel Goya - le 09/08/2016.



Il existe fondamentalement deux approches du rôle des citoyens dans la défense de la nation. La première, reprenant la vieille équivalence tribale entre homme libre et guerrier, considère que la guerre est l’affaire de tous, au moins de ceux qui ont quelque chose à défendre. La seconde estime au contraire qu’il s’agit d’un monopole d’Etat assuré par ses services professionnels. Hormis les volontaires pour intégrer ces services, les citoyens sont démilitarisés et contribuent indirectement à la défense par le biais de l’impôt.

 

La France relève plutôt de cette deuxième tradition. La tradition germanique de la mobilisation par transformation des hommes libres en guerriers, impossible à maintenir aussi bien pour les grandes expéditions carolingiennes (trop loin, trop long) que pour la défense contre les raids (pas assez rapide) a fait d’abord place à un découplage entre une caste aristocratique professionnelle et un roi légitime mais sans grand autorité. Le peuple est alors exclu de la chose militaire, guerrière ou sécuritaire, hormis par le biais parfois des « levées », au rôle marginal, et des milices bourgeoises qui apparaissent avec le mouvement communal.

La trajectoire politique est ensuite celle d’un affermissement de l’autorité du roi, qui reprend progressivement à l’aristocratie le monopole de l’emploi de la force, mais qui n’a pas pendant longtemps suffisamment de pouvoir de coercition pour imposer, ou réimposer, une forme de service obligatoire à un peuple très réticent.

Les différentes formules envisagées, depuis les francs-archers jusqu’aux milices de Louvois en passant par les légions de François 1er, finissent toutes par être contournées et vidées de leur contenu par les communautés locales. Celles-ci préfèrent plutôt payer l’impôt et il est finalement plus facile pour le roi de France de faire appel à des mercenaires.

L’armée d’Ancien régime est ainsi un mélange de partenariats « public-privé » faits de licences de commandement (la noblesse doit payer pour remplir son obligation de servir) et de soldats volontaires « recrutés dans la partie la plus vile de la nation » ou, largement, à l’étranger (une recrue de moins pour l’ennemi, un Français sauvé). L’homme du peuple volontaire est considéré comme un être dépolitisé et dépourvu de vertus militaires qu’il faut « dresser » longuement, et surveiller étroitement, pour en faire un rouage du champ de bataille.

 

La France révolutionnaire innove en changeant le regard sur les gens du peuple et en disposant d’un beaucoup plus grand pouvoir de coercition. Avec elle apparaît, par la loi de 1798, la conscription obligatoire. Celle-ci est cependant impossible à réaliser entièrement de crainte de paralyser économiquement le pays et surtout de susciter de fortes réticences qui tournent parfois en révoltes. On procède donc par tirage au sort et on continuera à faire de même, avec quelques variations, jusqu’à la mise en place véritable d’un service universel en 1905.

Pour rendre ce système plus supportable par la bourgeoisie, on admet aussi la possibilité d’une exemption pour les « mauvais numéros » moyennent paiement d’un remplaçant puis directement à l’Etat d’une taxe.

La bourgeoisie française en revanche crée la garde nationale, à partir de milices communales et plus particulièrement celle de Paris. La mission de cette Garde nationale, composée de volontaires susceptibles de payer des impôts et de financer leur équipement, est d’assurer le maintien de l’ordre, initialement sur réquisition départementale ou communale. Il s’agit surtout de surveiller à la fois le roi et les débordements possibles du peuple.

 

Cette conception du service des armes, « différenciée » selon les missions (maintien de l’ordre, guerre) et les classes sociales (encadrement militaire noble ou bourgeois imitant la noblesse, service forcé de paysans tirés au sort, milices bourgeoises) prend fin avec la IIIe République.

La garde nationale qui s’avère être surtout une milice politique qui fait, conteste et parfois défait les régimes est détruite en 1871 puis dissoute.

Depuis longtemps déjà, les missions de maintien de l’ordre étaient assurées par l’armée, ce qui pose aussi d’autres problèmes, en particulier avec les grands mouvements sociaux du début du XXe siècle. 

L'armée française s'en trouve grandement affaiblie, aussi, dès la fin de la Grande guerre, s’efforce-t-on, hors situation de grande ampleur, de l’exclure de ce champ de mission au profit d’unités spécialisées  issues de la gendarmerie puis de la police nationale.

Sur le modèle  prussien et parce que la France est désormais capable de supporter cela économiquement et psychologiquement, le système militaire français est fondé pour le service en Europe sur le principe d’une armée d’active de conscription renforçable massivement par les réserves et pour le service hors d’Europe sur une armée professionnelle, en partie recrutée localement.  

 

Ce système est détricoté avant même la fin de la Guerre froide. En 1990, il n’y a plus que la moitié des hommes d’une classe d’âge qui a effectué le service militaire et aucune femme (hormis une toute petite poignée de volontaires). Avec une proportion d’un quart de classe d’âge, on se trouve au niveau des périodes des tirages au sort et les « bons numéros » sont à nouveau largement dans les classes supérieures.

Avec la fin de la menace soviétique, on s’empresse ensuite de détruire tout le système de remontée en puissance (il y avait 3 millions de réservistes disponibles en 1990 avec les équipements adéquats, 28 000 aujourd’hui) puis de « suspendre » le système militaire pour ne conserver finalement que l’armée professionnelle destinée aux opérations extérieures. On a ensuite mis fin au système intégré soutien-opérations sous un même commandement mis en place à la fin du XIXe siècle et on se lance dans des partenariats avec le privé.

On a ainsi remonté le temps pour revenir à l’armée d’Ancien régime mais sans ses princes courageux.

 

Et voilà maintenant que l’on se pose quelques questions en constatant les limites opérationnelles, sécuritaires et même sociales de ce modèle alors que nous sommes en guerre contre les organisations djihadistes. On pourrait se demander pourquoi avec un budget annuel de 31 milliards d’euros et 209 000 militaires, nous avons un impact aussi limité sur des organisations de quelques dizaines de milliers de combattants légèrement armés.

On préfère s’interroger sur la densité de protection des sites et des personnes en métropole. Pour, apparemment (ce n'est pas très clair) résoudre ce problème, le Président de la République lance un appel à l’engagement dans les réserves opérationnelles et évoque même le retour à une garde nationale.

Tout cela ne paraît pas pour l’instant très sérieux, si on appelle sérieux quelque chose à la hauteur de ce que l’on annonce. Cette « levée en masse » est très probablement une levée en masse en plastique.

 

Rappelons-le, il y a deux manières de faire la guerre : avec les moyens actuels ou en mobilisant massivement de nouvelles forces.

Dans le premier cas, on considère que le rapport de forces est suffisant pour ne pas avoir à changer notre modèle, hors quelques ajustements, et donc par voie de conséquence la société. Dans le second, on considère qu’on ne pourra l’emporter sans monter grandement en puissance et se transformer.

Nous sommes actuellement dans le premier cas mais avec un discours qui laisse croire que nous sommes dans le second. On fait semblant de tout changer pour que rien ne change vraiment.

Si l’ambition est d’augmenter le budget des réserves de quelques dizaines de millions d’euros (l’opération Sentinelle coûte à elle seule trois fois le budget des réserves militaires) et de faire passer, en 2019, le nombre de réservistes présents chaque jour sur le terrain ou dans les états-majors de 500 à 1000, il ne s’agira que de l’augmentation de la taille de la goutte d’eau.

 

Maintenant si l’objectif est d’assurer une capacité de réaction en quelques minutes, voire quelques secondes, sur toute attaque sur le territoire national, alors il faut changer radicalement de regard sur le rôle des citoyens dans la défense de la cité. On peut accélérer les procédures des unités d’intervention et en augmenter le volume, cela restera forcément insuffisant.

La seule solution est d’augmenter considérablement le nombre de citoyens armés (et évidemment compétents) et donc, le maître mot est là, de leur faire confiance, ce qui va à l’encontre des habitudes françaises.

Cela passe par un meilleur équipement de tous les policiers et gendarmes, sans doute aussi par une meilleure formation au tir. 

Cela passe forcément par l’emploi d’agents de sécurité armés.

Cela passe enfin par l’autorisation du port d’armes à tous ceux qui présentent des garanties de compétence et de fiabilité.

En regardant une plage du Sud-Ouest de la France cet été, je n’ai pas pu m’empêcher de constater qu’il n’y avait strictement rien (ou alors c'était bien dissimulé) qui pourrait couper court à une attaque du type de celle de la plage tunisienne de Sousse en juin 2015 (et là pas d’excuse de la surprise, cela a déjà été fait).

Dans le secteur, nous étions sans doute un certain nombre à avoir l’expérience du combat sans avoir le droit de porter une arme (et même dans mon cas, sans avoir même le droit par statut de rejoindre la réserve opérationnelle numéro 1).

Pourquoi donc ne pas accorder cette autorisation de porter et d'utiliser des armes, outre les policiers et gendarmes hors service, aux militaires en activité ou membre de la réserve opérationnelle n°1 et même n°2 (les « rappelables », 98 000 anciens soldats et 28 000 gendarmes) et au-delà. 

On m’a fait confiance pendant des dizaines d’années avant de me la retirer d’un seul coup. Je suis même prêt, dans l’esprit des citoyens romains, à payer moi-même mon équipement. On évoque le cas d’Israël mais il y a dans ce pays, un civil adulte sur dix qui dispose d’une autorisation de port d’armes.

 

Tout cela a bien sûr un coût, pas forcément très important pour l’Etat, l’appel aux citoyens volontaires et motivés étant toujours historiquement la formule du meilleur rapport coût/efficacité.

Bien sûr, il y aura sûrement quelques accidents, pertes et vols d’armes, voire des meurtres (dont la plupart aurait eu lieu de toute façon, avec ou sans arme à feu). On tolère bien cela avec les armes de chasse (car paradoxalement du fait de la chasse la France est aussi un des pays au monde où on tolère le plus d’armes à feu par habitant), pourquoi ne le tolère-t-on pas pour assurer la sécurité ?

Parce que nous sommes prisonniers de la méfiance de l’Etat envers les citoyens.

 

Il ne s'agit pas de laisser s'armer n'importe qui comme aux Etats-Unis avec les résultats que l'on connait mais de faire confiance envers des citoyens à la compétence reconnue et contrôlée. Précisons que cette compétence, qui induit la capacité à tuer au milieu d'une situation complexe, va bien au-delà de la simple technique de tir. 

Encore une fois, on peut considérer que la menace est mineure et gérable. La guerre fait finalement moins de morts que la moyenne annuelle de 800 meurtres. Dans ce cas-là, on continue à lentement améliorer les choses sans rien changer fondamentalement. La réduction du déficit budgétaire reste prioritaire sur la guerre. C'est un choix possible, qu'il faut assumer.

Maintenant, si on souhaite effectivement comme l’a promis le Président de la République « mettre en oeuvre tous les moyens pour détruire l'armée des fanatiques » alors il faut accorder les actes aux paroles, et pas simplement changer les mots lorsqu’on ne veut pas changer les choses.

 


Rien de tel qu’une bonne milice

h16

 

Tombé tout petit dans le libéralisme et les mocassins à glands, j'ai décidé d'enquiquiner le reste du monde en faisant des articles.



Le 19/08/2016.

 

Tu es jeune, tu es en bonne santé et l’été, tu ne sais pas quoi faire pour occuper tes journées ? Monte une milice citoyenne ! C’est tendance et ce sera bientôt indispensable pour survivre dans certains quartiers que la République, Une Et Indivisible.

Mais Faut Pas Trop Pousser, a décidé de laisser pudiquement tomber pour aller compter les burkinis.

 

garde peche a beziersOh, oui, bien sûr, j’en vois déjà certains qui soufflent lourdement en estimant à voix haute que j’exagère franchement avec mes histoires de milices. Certes, ils n’ont pas tort et il n’est pas encore arrivé le moment où l’on verra apparaître sur Le Bon Coin des petites annonces visant à monter des groupes de citoyens armés pour protéger un quartier ou un groupe de commerces. Cependant, l’actualité récente tend à brosser un tableau qui insiste fort sur cette idée que, décidément, on n’est jamais si bien servi que par soi-même : le contribuable, de plus en plus déficitaire dans son retour sur investissement fiscal, décide de devenir citoyen en s’armant discrètement, ou, au moins, à faire ce travail de police que les forces de l’ordre semblent rechigner à accomplir.

 

Pour preuve, il y a bien sûr la récente altercation musclée dans une crique de Sisco en Corse où des individus déjà défavorablement connus des services de police, mais apparemment libres de leurs mouvements, s’en sont pris à des locaux pour des motifs encore confus mais qui n’imposaient normalement pas d’avoir recours aux armes blanches et aux harpons. Apparemment, les habitants du village voisin ont fait le choix de régler le problème directement par eux-mêmes plutôt que passer par les services de l’État.

Peut-être les villageois n’ont pas jugé ces derniers suffisamment rapides ou efficaces au point de prendre les choses en main ?

Peut-être l’une ou l’autre précédente altercation de Corses du cru avec la faune interlope de certaines cités dites sensibles leur aura laissé un ressenti amer sur les capacités de la force publique à faire respecter l’ordre dans l’Île de Beauté ?

Allez savoir, mais en tout cas, l’affaire s’est réglé par une distribution de châtaignes (réputées dans le pays).

Châtaignes qui ne sont pas sans rappeler les riants sous-bois bretons et la ville de Rennes qui est, elle aussi, de plus en plus souvent le théâtre de petites joutes pas seulement verbales entre habitants du cru, étudiants assoiffés et faune interlope aux comportements peu policés.

Comme l’explique cet article de Causeur qui relate des faits étonnamment passés sous silence dans la presse nationale, des groupes de jeunes migrants dépouillent festivement les passants, rudoient les femmes dans le respect et la tolérance, et empoisonnent avec détachement le quotidien des commerçants.

Profitant des lourdeurs administratives, d’associations humanistes délicieusement à côté de leurs pompes et d’une impéritie globale des pouvoirs publics, ces jeunes se font passer pour mineurs et transforment le problème de police locale en véritable casse-tête juridique et politique pour la mairie.

Le gouvernement, probablement mis au courant, regarde pudiquement ailleurs.

 

En attendant, les habitants, excédés de voir certains lascars, régulièrement attrapés par la police, ressortir libres et recommencer leurs exactions, se sont décidés à leur rentrer dans le lard.

Là encore, on pourra déplorer ces rixes qui portent gravement atteinte à ce vivrensemble gluant que tous nos politiciens essaient de ripoliner à gros rouleaux baveux partout où ils passent, mais on devra là encore comprendre que ces événements ne sont précisément que la conséquence logique des manquements observés…

 

Autre lieu, autres mœurs puisqu’à Aubervilliers, on procède différemment. Aubervilliers, c’est la version senior de Belleville dont je narrais les déboires dans de précédents billets.

Aubervilliers, c’est aussi le lieu où une Princesse se fait brigander par des malandrins même pas assermentés sur une route de France.

Et Aubervilliers, c’est surtout une ville où la population d’origine chinoise commence à trouver le temps long, ce temps qui sépare le moment où cette communauté déclare des problèmes récurrents d’insécurité, de vols ou d’agressions aux forces de l’ordre et le moment où les autorités agissent. Cette communauté attend d’autant plus fermement une réponse de ces autorités qu’un des leurs est récemment mort sous les coups d’agresseurs dont les motivations n’étaient pas que crapuleuses mais aussi racistes.

 

Normalement, une agression raciste en France bénéficie immédiatement de la caisse de résonance médiatique, d’autant plus si l’une ou l’autre association lourdement subventionnée s’empare de l’abomination et la fait connaître au public médusé de découvrir pareils forfaits sur son sol pourtant si pur et si tendre. Mais manifestement, les vols et agressions répétées de Chinois à Belleville ou Aubervilliers ne semblent pas rentrer dans les bons critères pour bénéficier de cette publicité.

La violence anti-asiatique, dénoncée par les populations concernées, n’est pas assez forte ou assez raciste pour bénéficier de cet écho.

En attendant, les ressortissants chinois tentent de s’organiser pendant que les forces de l’ordre enregistrent religieusement les plaintes en reprenant deux fois des nouilles (asiatiques je présume). Combien de temps s’écoulera-t-il à nouveau pour que, se rendant compte de la totale impéritie des pouvoirs publics, nos braves commerçants s’organisent de façon plus musclée et, comme les Corses de Sisco, en viennent aux mains ?

 

La question n’est pas seulement rhétorique : les tensions inter-communautaires s’accroissent visiblement et d’autant plus que les pouvoirs publics sont complètement dépassés. La police était déjà largement débordée avant la récente vague d’attentats, le passage en alerte Pivoine-Foncé, en plan Vigipipeau Écarlate Clignotant et l’application du plan Sentinelle à Roulettes n’ont pas amélioré la situation en augmentant encore le stress et la fatigue des équipes.

L’abandon rapide, depuis l’élection de Sarkozy, de toute velléité de remettre de l’ordre dans les kartchiers chauds ou ces zones impressionnables sensibles du pays, le quasi blanc-seing dont dispose toute une frange de la population devenue ingérable quasiment à dessein, le blocage dogmatique des budgets de la Justice, ses réorganisations foutraques, tous ces facteurs s’accumulent pour mettre à genoux la colonne vertébrale régalienne de la République.

 

Ceux qui payent leurs impôts, qui attendent en retour un minimum d’ordre, confusément, s’en rendent compte. Petit-à-petit la réalité des dérives leur apparaît, et il ne leur faut pas forcément très longtemps pour se rappeler qu’il y a 10, 20 ou 30 ans, beaucoup de ce qu’ils subissent n’aurait jamais été toléré. Les réseaux sociaux amplifient la découverte qu’ils ne sont pas seul à s’apercevoir de la supercherie, celle qui consiste à faire croire qu’il y a encore un État régalien en France.

 

Conséquemment, il n’est plus loin le temps de l’étape suivante où des groupes citoyens plus ou moins clandestins vont s’organiser pour reprendre progressivement le contrôle des territoires pour lesquels ils payent de plus en plus cher.

L’Etat n’aimant pas, mais alors pas du tout, la concurrence, on peut dès lors s’attendre à quelques frictions.

 


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Commentaires : 1
  • #1

    Bories Claude (mercredi, 17 août 2016 15:20)

    Entièrement d'accord avec vous:Port d'arme à tous les tireurs licenciés.C.Bories