Les 2 % de la défense

...par Jean-Luc Basle - le 01/12/2106.

 

Economiste

 

Diplômé de Columbia University et de Princeton University

Directeur de Citigroup New York (1972-1995)

Enseignant associé aux Ecoles de Saint-Cyr Coêtquidan

Vice-président de l’Institut de Locarn

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Ouvrages

The international monetary system : challenges and perspectives" (1982) - L'euro survivra t-il ? (2016) -



 

Durant sa campagne électorale, Donald Trump a déclaré que les nations européennes qui ne satisfaisaient pas aux 2 % exigés par les Etats-Unis pour leur défense ne pourraient compter sur son appui en cas de conflit (2 % du produit intérieur brut). Des Européens se sont inquiétés de cette déclaration qui met en cause l’Article V du Traité de l’Alliance Atlantique. Certains ont ravivé un vieux projet : l’Europe de la défense. Ce projet qui est débattu sans succès depuis 1954, le sera sans doute pendant longtemps avec le même résultat. Aussi est-il inutile de s’y attarder. En revanche, l’anathème de Donald Trump pose trois questions : pourquoi 2 %, pourquoi les Etats-Unis défendent-ils l’Europe et la Russie est-elle une menace ? La réponse à ces questions diffère de celle généralement admise dans les cercles officiels.

 

Pourquoi 2% ?

Le budget de la défense est défini en fonction des ressources de la nation et de la menace à laquelle elle est exposée. Pour une menace définie, plus grandes sont les ressources, plus faible est le pourcentage. Le chiffre de 2% est arbitraire. C'est une exigence de l'Otan dont la norme a été définie au sommet du Pays de Galles en 2014. Il ne repose sur aucune analyse rationnelle. A preuve, les budgets de l’après-guerre. Dans les années 1950, la moyenne est de 10% pour les Etats-Unis, 7,2% pour la France et 7,8% pour le Royaume-Uni. En 2015, ils s’élèvent à 3,3%, 2,1% et 2%, respectivement. En revanche, en dollar constant (2014), les montants n’ont cessé d’augmenter. Dans les années 1950, les Etats-Unis ont dépensé en moyenne 351 milliards de dollars annuellement, la France 33 milliards et le Royaume-Uni 46 milliards. En 2015, ces chiffres s’élèvent à 596, 61 et 60, respectivement. L’adoption d’un budget de la défense ne répond à aucune règle fixe. La part d’incertitude est grande.

 

Pourquoi les Etats-Unis défendent-ils l’Europe ?

"Lafayette, nous voilà", cette phrase que le général Pershing, commandant en chef des forces américaines en France pendant la Première Guerre mondiale n’a jamais prononcé, a donné l’illusion d’un geste altruiste en reconnaissance de l’aide jadis apportée à la Révolution américaine. Il n’en est rien. Les Américains venaient dans leur propre intérêt. Ce fut aussi le cas pour la Seconde Guerre mondiale. Ainsi que l’a expliqué le géographe anglais Harold Mackinder, il est impossible pour le Royaume-Uni et a fortiori pour les Etats-Unis de tolérer qu’une nation contrôle l’espace allant de la Prusse à la Russie blanche, car il lui serait alors possible de contrôler "l’île-monde" – une vaste surface comprenant l’Europe, l’Asie et l’Afrique du nord. C’était le projet d’Hitler à cette différence près qu’il n’incluait pas la Chine qui faisait partie de la sphère japonaise. Ce qui était vrai alors l’est encore aujourd’hui, à tel point que le géo-politologue américain Zbigniew Brzezinski s’y réfère dans son ouvrage "Le grand échiquier".

 

Les Etats-Unis ne peuvent tolérer une Europe indépendante par peur qu’elle ne devienne une puissance mondiale. Le document "Reconstruire les défenses de l’Amérique" de septembre 2000 ne laisse aucun doute sur les intentions américaines : l’objectif est l’hégémonie mondiale. La présence de John Bolton, Michael Ledeen, James Woolsey et d’autres néoconservateurs dans le cercle rapproché du nouveau président laisse peu de doute sur la direction que prendra sa politique extérieure. Le slogan "Make America Great Again" n’implique pas un retour à l’isolationnisme, contrairement à ce que pensent des observateurs européens – un isolationnisme qui n’a jamais existé dans les faits. Donald Trump examine les questions en homme d’affaires. Il pense en termes de retour sur investissement. De ce point de vue, l’OTAN coûte trop cher au regard des bénéfices que les Etats-Unis en retirent. Les Européens doivent donc augmenter leur contribution à l’effort commun. Mais pourquoi entreraient-ils dans ce jeu qui les assujettit davantage ?

 

La Russie est-elle une menace ?

Selon le général américain Breedlove, ancien commandant en chef de l’OTAN, la Russie présente une "menace existentielle pour les Etats-Unis et l’OTAN". Mitt Romney, ancien gouverneur du Massachusetts et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2012 s’est exprimé en termes similaires. En revanche, pour le général tchèque Petr Pavel, président de la Conférence du Comité militaire de l’OTAN, aucune information ne suggère que la Russie planifie une quelconque action de grande ampleur de quelque nature que ce soit. Une analyse confirme cette conclusion. Que ce soit au plan politique, économique ou militaire, la Russie n’est pas en mesure défier la puissance américaine.

 

Les Etats-Unis sont stables politiquement depuis leur création en 1776 à l’exception de la Guerre de Sécession. La Russie a connu de nombreuses tragédies au cours de son histoire. L’économie américaine est la première au monde. Le produit intérieur brut américain de 2015 est treize fois et demie supérieur à celui de la Russie (17.947 milliards de dollars contre 1.326 milliards). Le produit intérieur brut russe est inférieur à celui de la France (2.422 milliards) et de l’Italie (1.815 milliards). Il est très dépendent du prix du pétrole. Le budget américain de la défense est le premier au monde (596 milliards de dollar, soit 36,5% du total mondial). Il est équivalent au total des huit pays suivants : Chine, Arabie Saoudite, Russie, Royaume-Uni, France, Inde, Japon et Allemagne. Les Etats-Unis sont les premiers exportateurs d’armes : 10,5 milliards de dollar, soit le double du montant russe (5,5 milliards). Le personnel de l’armée américaine s’élève à 1.492.000 individus contre 845.000 pour la Russie. Les Etats-Unis disposent de 10 porte-avions contre 1 pour la Russie, et de 71 sous-marins contre 62. La marine américaine a 326.800 officiers et marins contre 148.000 pour la Russie. Les Etats-Unis disposent de huit cent bases militaires à travers le monde contre une seule pour la Russie (Tartous en Syrie). Ils ont le plus grand réseau d’écoutes du monde (Echelon). Les Etats-Unis disposent de 4.500 missiles nucléaires contre 4.490 pour la Russie. C’est le seul domaine où la Russie est à parité avec les Etats-Unis. Encore cela est-il momentané car Barack Obama a autorisé un programme de modernisation de la force de frappe nucléaire américaine de mille milliards de dollars d’ici 2030. Il est impossible pour la Russie d’accomplir un tel effort.

 

Il serait insensé pour la Russie d’envisager une quelconque action d’ampleur à l’ouest. Ce ne sont pas les Etats-Unis qui sont menacés mais la Russie. Les Américains ont renié la promesse qu’ils avaient faite aux Russes de ne pas avancer d’un pouce à l’est (ce sont les mots mêmes de James Baker, alors Secrétaire d’Etat) en échange de la réunification de l’Allemagne. Depuis la Bulgarie, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie, la République tchèque, et la Slovaquie ont rejoint l’OTAN. La présence de missiles nucléaires américains en Roumanie et en Pologne tout comme les manœuvres militaires aux frontières de la Russie ne sont pas faites pour rassurer Moscou sur les intentions de l’OTAN. On se rappelle de la réaction américaine quand les Soviétiques installèrent des bases de lancement de missiles nucléaires à Cuba… 

 

Conclusion

Ce sont aux nations de décider du montant de leur budget défense et non aux Etats-Unis. Il n’existe aucune contrainte à ce sujet dans les textes officiels. Le Trait de l’Atlantique nord est muet à ce sujet. Les 2% n’ont d’autre but que d’inciter les Européens à acheter du matériel américain, comme l’avion de combat F-35 de Martin Marietta dont John McCain a dit que c’était un scandale et une tragédie. Le Danemark en a acheté 27 au prix de 110 millions de dollars l’unité, l’Italie 90.

Les Etats-Unis ne peuvent abandonner l’Europe sans abandonner leur prétention hégémonique – prétention ancrée dans leurs gènes depuis l’arrivée du May Flower à Cape Cod en 1620 et souvent répétée au cours de leur histoire (universalisme, destinée manifeste, exceptionnalisme, etc.).

La Russie n’est une menace que dans la mesure où les Etats-Unis l’acculeraient dans une position intenable – éventualité à laquelle Vladimir Poutine a fait allusion – la forçant à réagir avec la seule arme où elle est à parité avec les Etats-Unis... l’arme nucléaire.


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