Sécession en Espagne et irrédentisme en France

...par Stratediplo - le 03/10/2017.

 

 

  De formation militaire, financière et diplomatique, s'appuie sur une trentaine d'années d'investigations en sciences sociales et relations internationales.


On se demande quels enseignements peuvent être tirés en France de la crise espagnole.

 

Tout d'abord, contrairement aux Espagnes constitutionnellement indivisibles mais aux réalités multiples, la France est depuis la révolution un état totalitaire. Les provinces et leurs parlements ont été abolis, les systèmes juridiques (sauf parenthèse en Alsace) ont été unifiés, et les découpages administratifs arbitraires sont régulièrement modifiés pour éviter la reconstitution d'entités sub-étatiques. Seule la réalité géographique conserve leur caractère insulaire à la Corse et péninsulaire à la Bretagne, mais plus aucun pays, comté, duché, principauté ou enclave étrangère d'avant la révolution ne peut être exactement retrouvé sur les tracés départementaux actuels. Les langues, dialectes et parlers ont été méthodiquement effacés par les hussards de la république et l'idéologie nationaliste a été imposée par la conscription au cours de trois guerres mondiales dont seule la deuxième n'a pas été déclenchée par le gouvernement français (1914). A quelques rares exceptions, les peuples de France ont été presque totalement fondus en une nation unique. Enfin il est vraisemblable que le gouvernement français, contrairement à son homologue espagnol en 2015, ne tolèrerait pas la présentation à des élections d'une personne ou d'un parti proposant un programme sécessionniste dans une région, même s'il accepte des programmes de dénaturation de l'Etat au niveau national.

 

Plus trivialement, aucun fonctionnaire parisien ne pourrait imaginer l'existence d'une police provinciale, et jusqu'aux années quatre-vingt personne n'aurait imaginé qu'une portion de territoire soit inaccessible à la police nationale ou à la gendarmerie. La république française est le premier régime à avoir doté un grand pays de forces de maintien de l'ordre professionnelles de deuxième catégorie, dites ailleurs anti-émeutes, dont elle enseigne le concept et l'emploi aux grandes démocraties, par exemple à la Russie lorsqu'elle a abandonné la milice populaire soviétique et aux Etats-Unis d'Amérique lorsqu'ils ont compris que l'armée territoriale de réserve ne suffirait plus. A titre de comparaison, la France est une fois et demie plus peuplée que l'Espagne mais ses 108 escadrons de gendarmerie mobile et ses 60 compagnies républicaines de sécurité (sauf erreur) alignent près de 25000 professionnels anti-émeutes, alors qu'en Espagne les onze compagnies de l'unité d'intervention policière et les huit groupes de réserve et de sécurité de la gendarmerie totalisent moins de 4000 hommes.

 

Contrairement à beaucoup de pays la France n'a pas pour autant abandonné l'idée d'utiliser en maintien de l'ordre de dernier recours les forces armées (dont les petits-enfants des viticulteurs du Midi et les enfants des boutiquiers de Bab-el-Oued cultivent la mémoire), sans qu'il soit nécessaire, au contraire de l'Espagne notamment, de proclamer préalablement l'état de siège. Certains jeunes officiers des transmissions ou du train sont surpris de trouver dans la bibliothèque régimentaire de leur première affectation le TTA (traité toutes armes) sur les forces de mantien de l'ordre de troisième catégorie, aujourd'hui aussi absent de la formation à l'Ecole Spéciale Militaire que du TTA 150 (la bible du sous-officier), mais qui, gagnant à être ouvert parallèlement au traité de Serge Moscovici sur l'Age des Foules, révèle des concepts et des modes d'action totalement étrangers aux professionnels de la défense.

 

Pour résumer, les peuples de France ont été éradiqués (au sens premier), la sédition est interdite, la police nationale est présente partout et l'Etat dispose de moyens conséquents de défense du régime. La situation est donc inverse de celle de l'Espagne.

 

Et au-delà des peuples de France, au-delà de la sédition démocratique, au-delà de la présence policière et au-delà des capacités de coercition du régime ?

 

Au-delà des peuples le gouvernement encourage la constitution d'une communauté particulière, sur une base idéologique. Au-delà de la sédition il tolère la remise en question non seulement de l'autorité de l'Etat mais également des principes fondateurs essentiels de la société française, comme l'égalité des personnes et des sexes, la liberté de conscience et d'expression, ou encore la souveraineté de l'Etat et son indépendance séculière. Au-delà de la présence policière il accepte la constitution de plusieurs milliers d'enclaves de droit étranger où les services publics ne peuvent pénétrer. Au-delà de la force publique il a dépouillé la France d'un outil de défense, dont il transforme les restes en illusoire instrument de protection rapprochée du régime. Ce début du 21° siècle est marqué par l'arabisation, l'islamisation, l'implantation des colonies et enclaves "émeraude" et le désarmement.

 

Les livres blancs gouvernementaux sur la défense ont imaginé en 1994 six scénarios divertissants justifiant la réduction des forces armées de défense à un corps expéditionnaire offensif, et en 2008 six scénarios de diversion introduisant le désarmement ultime. Face à la réalisation de ce programme il apparut nécessaire d'ouvrir la réflexion à trois éventualités réalistes, bien distinctes mais non exhaustives :

- la sécession locale d'une forte minorité adepte d'une idéologie distincte,

- l'intervention militaire d'un pays revendiquant plusieurs millions de ressortissants menacés en France,

- l'intervention d'une coalition militaire multinationale d'imposition d'une autre paix.

Une étude (le Septième Scénario) a donc été conduite selon les mêmes schémas que la prospective officielle, les résultats en ont été soumis aux plus hautes autorités militaires qui ont alors (en privé) loué ce travail qu'elles n'auraient pu confier à aucun état-major.

 

On peut comparer aujourd'hui ce scénario de la sécession d'une minorité idéologique aux événements annoncés puis accomplis en Catalogne.

 

Sans considération ici des questions identitaires, la Catalogne est une province géographiquement délimitée qui paie à l'Etat central plus d'impôts qu'elle ne reçoit de subventions, et qui a l'avantage énorme de disposer déjà d'un gouvernement. Elle peut donc avoir intérêt à établir des frontières pour s'y auto-gérer. Au contraire, les enclaves Emeraude en France constituent un archipel géographiquement éparpillé qui est totalement subventionné et ne contribue pas au budget national, et ne dispose d'aucune administration interne. Elles n'ont donc aucun intérêt à proclamer leur séparation. De plus la Catalogne n'a aucune vélléité de conquérir le reste de l'Espagne, tandis que les enclaves Emeraude en France ont une vocation horizontale à s'élargir, et une prétention verticale à établir un autre régime sur l'ensemble du territoire français (voire plus). La Catalogne a souhaité conforter sa légitimité historique par une légitimité démocratique au moyen d'un referendum. L'idéologie Emeraude, bien qu'en progression démographique, ne reconnaît aucune forme de légitimité autre que théocratique, même pas une légitimité "démocratique" des hommes libres après exclusion des femmes, des incroyants et des esclaves. Aussi les enclaves ne convoqueront pas de referendum. Un an après la sortie du Septième Scénario, Laurent Obertone a repris dans Guerilla l'étincelle d'un simple dérapage policier.

 

Si cette étude mentionnait la prise d'acte par un prêcheur local de la séparation étatique signifiée par l'envoi de l'armée française, dont on se rappellera que la sénatrice-maire Samia Ghali avait demandé le déploiement à Marseille le 30 août 2012, c'était simplement pour caractériser la gravité de la crise et ouvrir l'éventail des moyens utilisables par l'échelon politique, et simultanément pour autoriser intellectuellement l'intervention étrangère et internationale. Mais en réalité il ne semblerait pas très judicieux pour une enclave sous perfusion dite "sociale" (plus exactement monétaire) de proclamer sa séparation de l'Etat nourricier. Par ailleurs, si le gouvernement français décidait d'intervenir, c'était essentiellement en raison de la configuration géographique et de l'imbrication des populations qui impliquaient l'isolement d'une ville d'un million d'habitants et la prise en otage de plusieurs centaines de milliers de Français loyalistes. Il y avait certes aussi le risque secondaire de la constitution de mouvements d'auto-défense. Pour la facilité de l'étude, et en particulier l'introduction du volet intervention étrangère, la métropole Alexandrite avait été située sur une côte, mais cela ne signifie pas que l'enclave qui mettra ainsi en échec la totalité des moyens de coercition de l'Etat ne sera pas significativement plus proche de Paris.

 

L'Espagne a continué de prétendre à la normalité, ne changeant pas le cadre légal pour déployer la police chargée d'empêcher les Catalans sans armes de se présenter aux bureaux de vote ouverts dans les administrations locales. Au contraire le gouvernement français, dans le Septième Scénario, déclare un 14 novembre (prémonition fortuite publiée en août) l'état d'urgence institué en 1955, afin d'instaurer le couvre-feu. Mais après étude de la question, ledit gouvernement, toujours dans cette étude, décide de ne pas proclamer l'état de siège car cela n'apporterait aucun moyen supplémentaire. Compte tenu des capacités étatiques méthodiquement analysées dans cette étude, face à la sécession locale d'une forte minorité adepte d'une idéologie distincte, le gouvernement français ne peut que capituler.

 

Deux ans après la parution du Septième Scénario (www.lulu.com/fr/shop/stratediplo/le-septième-scénario/paperback/product-22330739.html), aucune étude n'a infirmé ses conclusions. Aucun peuple de France ne fera sécession dans un avenir prévisible, mais le gouvernement n'est pas en mesure de reprendre les plus grosses enclaves qui se sont affranchies de la souveraineté de l'Etat.

Source : http://stratediplo.blogspot.fr/2017/10/secession-en-espagne-et-irredentisme-en_3.html

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