Il y a trente ans :

L'Opération "Daguet" - 1991-


Commémoration du trentième anniversaire de "l'opération Daguet"

Monument aux morts pour la France en opérations extérieures, Paris

(27 février 2021)

Geneviève DARRIEUSSECQ, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées chargée de la Mémoire et des Anciens combattants

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Discours trentième anniversaire Guerre d
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Cartes de la zone d'engagement

Carte Yanbu Haffar

Carte Haffar Rafah


... Récit des opérations par le Gal. Bernard Janvier - le 02/03/2021

DAGUET ANOPEX

 

 

Août 1989 , en quittant le poste captivant d’adjoint au général commandant la 6 ème Division Légère Blindée (6 DLB) pour prendre le commandement de la Division Organisation Logistique (DIV/ORG/LOG) à l’Etat Major des Armées (EMA), je ne pouvais imaginer un seul instant que j’ y connaîtrai deux départs précipités en opérations -Requin (1) et Daguet-.

Le 2 août 1990..il y a trente ans déjà…L’Irak vient d’ envahir le Koweït.

Dans un premier temps , la France porte assistance aux Emirats Arabes Unis ( EAU) puis au QUATAR…..tandis que le porte avions CLEMENCEAU accueillant des hélicoptères en nombre , notamment anti chars, judicieuse décision, fait route vers le golfe

d’ Aden.

Alors que se mettent en place ,en Arabie Saoudite(AS) , des forces aériennes américaines et les premières troupes terrestres ( éléments de la 101ème Air Assault et de la 82 Air Borne) , nous préparons la projection d’ une division légère blindée ( la 6 ème DLB). Les Irakiens s’ étant emparé de l’ambassade de France à Koweït City, le président de la République décide ,le vendredi 15 septembre soir, le départ de la division et la création d’ une base aérienne en AS.

L’ opération Daguet est née .

 

Il ne fait aucun doute que la 6 puisse partir sur « les chapeaux de roues » ..encore faut il trouver les navires de transport ,rares sur le marché. Il faut aussi organiser le soutien de la force. Si la DLB dispose de son excellent bataillon du Matériel ( 6 BMDLB), d’ une Antenne médicale avancée(AMA) et d’ une Antenne Chirurgicale Avancée(ACA), il est nécessaire de lui adjoindre un Groupement logistique (GSL) créé à partir des régiments de soutien de la Force d’ Action Rapide( FAR) complétés par des individuels. L’ idée est de rassembler ces éléments au plus près du port d’ embarquement ,Toulon, pour les préparer (mise en condition du personnel , peinture des véhicules etc..) en quelques jours le GSL fut prêt à appareiller .. en même temps que l’ échelon de combat, le 20 septembre, belle démonstration d’anticipation et de planification.

Je suis donc, d’ emblée, au cœur de l’ action, d’ autant que les moyens déployés ne cesseront de s’amplifier et de s’ adapter (2) dès lors qu’ il sera manifeste que l’ emploi de la force sera nécessaire par suite du refus des Irakiens de se retirer du Koweït ( résolution 678 des Nations Unies du 29 novembre).

 

Fin octobre, je me rends en AS pour évaluer , sur le terrain, l’ adéquation du dispositif logistique et organiser avec la DCSSA une puissante chaîne santé , tenant compte notamment des risques de frappes chimiques. J’ ai le plaisir d’ y rencontrer , brièvement , mon fils , jeune lieutenant juste sorti d’ école ,au 6 ème BMDLB…quelques instants pour retrouver la vie familiale dans une ambiance bien particulière tout de même ,la division DAGUET devant être en mesure de réagir ,à tout moment , à une offensive irakienne vers la zone essentielle de Hafar Al Batin, avec l’ appui des forces aériennes .

 

A l’ EMA , une cellule restreinte traite de Daguet , de manières confidentielle. Fin novembre ,le général Schmitt ,CEMA, rencontre le général Schwarzkopf, commandant l’ ensemble de la coalition qui accepte sa proposition quant à un engagement de la division Daguet en adéquation avec ses aptitudes générales (Vite ,Fort et Loin) déjà démontrées lors de l’ exercice franco- allemand «  Moineau Hardi » portant la 6 ème DLB de Nîmes jusqu’ au «  rideau de fer ».

La DIV Daguet est donc positionnée à l’ ouest du dispositif, sous contrôle opérationnel du XVIIIème corps d’ armée américain. Chose extraordinaire, le général Mouscardès , auquel je rends ici hommage , a sous ses ordres 4200 soldats américains aux cotés des 9300 français.

Sa mission est essentielle : s’ emparer au plus vite du carrefour et de l’ aérodrome d’As Salman à 150 kms de sa position en Irak, pivots de la manœuvre du XVIIIème corps , puis assurer la couverture du dispositif jusqu’ à l’ Euphrate. La planification établie ,je la connais parfaitement ; combien de fois me suis-je interrogé sur les combats à venir devant la spaciocarte de la zone d’ engagement .J’ en suis profondément imprégné lorsque le 6 février , alors que je suis chef du centre opérations ce soir là ,le général Schmitt m’ annonce que, sur sa proposition, le président de la République a accepté ma désignation pour succéder au général Mouscardès, qui ,au delà des souffrances physiques l’accablant ,a la douleur de laisser ses soldats .Préparation rapide du paquetage , digne d’ une alerte Guépard, passation de consignes rapides , avion de Villacoublay à Istres , DC 8 vers Al Ahsa, transfert sur Ryad auprès du général Roquejeoffre commandant les forces françaises puis Rafha et la zone de déploiement de la division en dispositif d’ attente de l’ offensive ,à 4 kms en de çà de la frontière irakienne. Autant dire que les journées sont bien courtes pour rencontrer les unités ,aborder la planification de l’ engagement dont la date ne cesse d’ être repoussée,. apporter des modifications inspirées par des chefs de corps ,prendre des décisions de conduite , participer aux conférences de commandement du XVIIIème corps …et avoir la joie de rencontrer mon fils au cours d’ un frugal repas. .je ne le retrouverai que quelques instants le 17 mars en instance de retour vers la France avec le premier échelon de rapatriement (2) . On peut se demander quelle perception peut avoir un chef ayant un membre de sa famille sous ses ordres, au combat ; très sincèrement, je dois dire que je n’ ai pas eu d’inquiétudes connaissant non seulement les risques mais aussi notre niveau de préparation et de soutien. Il n’ en fut surement pas de même pour mon épouse apprenant, par les infos, que son fils et son mari s’ étaient élancés dans l’ attaque, le 24 février matin.

 

Notre engagement exigeait une interopérabilité importante avec les américains. Elle était grevée par un faible niveau général dans la connaissance de la langue anglaise ,faiblesse compensée par un échange réciproque et fructueux d’ officiers de liaison dont la qualité permit de répondre à la situation ; par ailleurs ,nos contrôleurs avancés maîtrisaient pleinement les mécanismes de l’ appui aérien ; dans le domaine des procédures, nous étions familiers des modes de l’ OTAN….étrangers au XVIIIème corps !!!!Au plan de la conduite des opérations, nous n’ étions pas habitués aux ordres d’opération d’ un volume conséquent et parfois déroutant , laissant, normalement, peu de place à l’initiative dans les décisions de conduite. La coordination avec l’ action aérienne fut remarquable au niveau tactique .Chargée de l’ effort principal , lors de l’ offensive ,la division eut en permanence une couverture aérienne d’ une patrouille d’ avions A 10 ou F 16 prompte à intervenir mais exigeant de la cellule coordination des feux au PC une vigilance extrême pour concilier les trajectoires des LRM, obusiers 155 mm, mortiers de 120,hélicoptèers A/C….Mais les forces aériennes américaines disposaient d’ une zone de libre engagement, avant l’ offensive , dans la zone d’ action de la division, notamment sur AS SALMAN , où les objectifs furent largement traités par des sous munitions , anti chars ou anti personnels, souvent non explosées sans que le XVIIIème corps et la division en soient informés. Cette grave lacune fit que nos forces déployées dans des espaces fortement pollués eurent à subir des pertes , 2 morts -11 blessés graves français et 7 morts pour les américains.

 

Les renseignements provenant des américains constituaient une masse si importante que son exploitation en était difficile Quant à nous ,les moyens étaient des plus modestes  au plan technique; dans le cadre des opérations préliminaires à la veille de l’ offensive ,un raid d’hélicoptères américains sur A S Salman nous permit d’ avoir un idée de la nature du terrain sur l’axe ouest grâce aux vidéos enregistrées ;le déploiement tardif du groupement des commandos de recherche et d’action dans la profondeur ( CRAP) de la 11 ème DP ne nous permit pas de recueillir des renseignements humains . Nos avions nous apportèrent des informations par photos aériennes des positions irakiennes mais leur processus d’ acheminement était bien trop complexe.

 

Nous étions ,en permanence , sous menace chimique, avec de nombreuses alertes ,ce qui imposait de sévères contraintes au plan collectif comme individuel. Il s’ instaure ,alors, une sorte d’ égalité dans les risques encourus entre l’ échelon de l’ avant et celui en zone arrière , davantage menacé d’ailleurs ,tandis que l’ individu devient responsable de sa propre mort en cas de réactions inadaptées . Une telle contrainte , bien contrôlée par un entraînement assidu , ne fut pas sans conséquences dans les réactions psychologiques . Par ailleurs, les modes de vie lors du déploiement en première phase de l’ opération, aux conditions particulièrement sévères durant cinq mois ,pesèrent aussi ; la plupart ne virent des maisons que lors de leur arrivée à Yanbu et à leur départ 6 mois après ; même environnement . le désert, même fréquentation du même groupe , relations vers l’extérieur réduites , vinrent s’ ajouter aux risques inhérents à la mission .A l’ issue de ma visite fin octobre , conscient de cette situation extrême, je proposai au CEMA l’envoi d’ un médecin psychiatre…certains s’ en gaussèrent «  nos soldats ne sont pas fous »..il fut d’ une aide constante au commandement et put traiter de multiples cas …mais dans ces situations de traumatismes nombre de séquelles apparaissent après et nous étions démunis pour y faire face…Cette prise en compte est désormais effective et ces blessures reconnues .

 

Une autre évolution mérite d’ être signalée au plan du soutien de l’ homme , celle de l’alimentation du combattant ; nous avons eu à connaître rapidement les aléas et conséquences sanitaires de l’alimentation par la nation hôte , dans des conditions précaires d’ acheminement de la nourriture si ce n’ est de la qualité des denrées . Les rations de combat permirent de réagir mais le nombre de menus était bien réduit,5 seulement, accentuant encore ce phénomène d’ absence de rupture avec des mets répétitifs , déséquilibrés entre le midi et le soir ..  le » maquereau à la moutarde «  devint vite un plat exécrable !!!! là encore des évolutions considérables intervinrent avec bonheur portant à un haut niveau la cote de nos rations ( 1 pour 4 américaines). ; je ne parle pas de notre boulangerie de campagne !!!

 

Des conditions de vie du combattant ,de son soutien , de son équipement individuel ou collectif, à l’organisation du commandement ,en toutes choses, l’ opération DAGUET fut à l’ origine d’évolutions considérables et de transformations profondes pour nos armées …pour n’ en citer que quelques unes.. le spatial , l’ informatique , la professionnalisation ,l’ interopérabilité etc .. nous donnant les moyens d’ affronter , à nouveau, l’ émergence des risques d’ un combat à haute intensité.

 

 

Cette victoire , vécue il y a trente ans ,qui, heureusement, ne se mesure pas au nombre de morts, nous l’ avons acquise par l’ effondrement de l’ ennemi devant la puissance de nos forces, la précision et la violence des feux ,l’ ascendant de nos soldats . Nous ne dirons jamais assez la qualité de ces hommes, force vive de la nation, sereins et confiants dans la suprématie de leurs armes ,remarquablement entraînés, conscients du caractère fondamental de leur mission , en parfaite résonance avec leurs chefs, conscients aussi de leur éventuel sacrifice au combat.

 

Général d’ armée(2S) Bernard JANVIER

 

ANNOTATIONS

  1. L’ opération REQUIN fut déclenchée le 26 mai 1990 afin de garantir la sécurité de l’évacuation des Français de PORT GENTIL, au Gabon, ville où avaient éclaté des troubles insurrectionnels .Désigné, sans préavis, pour en prendre le commandement ,cinq heures après je décolle de VILLACOUBLAY pour LIBREVILLE.

  2. Sur place, succès » du système D » ,les unités surent adapter leurs matériels par exemple

en créant avec des plaques PSP des paniers à l’ extérieur des VAB afin de gagner de la place , réalisation qui permettait de créer aussi une certaine protection contre les charges creuses, en inventant un dispositif pour changer , sur le terrain, les roues de VAB(300kg la roue), en utilisant les caméras MIRA pour observer durant les vents de sable etc..( sources 2ème REI).

  1. Ce premier échelon est regroupé autour du 2 ème REI . Parti de YANBU le 21 mars ,il arrive à TOULON le 27 à l’ aube et ,accueilli par une ferveur extraordinaire de la population, défile ,dans l’ après midi, devant M. Pierre JOXE ministre de la défense. Ce dernier avait convié mon épouse à ce déplacement. Lorsque débute le défilé il la place à ses cotés en lui disant «  Madame, votre place est là ;votre fils défile pour vous. »

 

 


Division "Daguet" - Père et Fils


Composition de la division "Daguet"


Renforcements US P 1


Manœuvre générale offensive

Dernier briefing avant l'engagement

...une unité élémentaire...


Attaque du 24 février

Village As Salmann (tract)

Attaque du 25 février

Dispositif défensif - 15 octobre 1990

Dispositif défensif - 19 octobre 1990

...des bords de Seine aux rives de l'Euphrate

 

100 heures, ce fut la durée de l’offensive terrestre déclenchée le 24 février 1991, opération  » Tempête du Désert » (Desert Storm).

 

Évoquer cette guerre c’est se référer au dernier conflit infra nucléaire d’une époque de « guerre  froide » tout juste effondrée avec, notamment, le choc de masses blindées mécanisées.

C’est aussi entrer dans l’espace des crises et menaces  actuelles.

 

J’ ai eu la chance de participer à cette guerre  directement et d’un bout à l’ autre : A l’ état-major des armées, chef de la division organisation logistique, prenant part  activement aux décisions opérationnelles puis commandant de la division Daguet sur le terrain .

 

L’ offensive terrestre ne peut être détachée ,bien sûr, d’ un contexte politique international qui permit sa mise en œuvre au travers d’ un immense effort logistique, clef de voûte de cette extraordinaire projection de forces Elle s’ intègre aussi dans une coalition spécifique, sous obédience américaine, d’ unités provenant de divers pays et de valeurs inégales.

Les forces françaises eurent un rôle essentiel dans la première phase de cette guerre « Bouclier du Désert »(Desert  Shield » et dans l’offensive qui suivit « Tempête du Désert »(Desert Storm) .

 

La situation politique

 

De contentieux profonds, territoriaux, financiers, pétroliers furent avancés par l’ Irak vis-à-vis du Koweït et de l’Arabie Saoudite. Malgré des propositions très favorables pour régler ces litiges Saddam Hussein choisit  l’option de la guerre.

L’Irak dispose d’ une force certaine ( 5 .500 chars pour leur plus grande part d’ origine soviétique dont des T72 valorisés ,700 avions de combat dont des Mirage français (1 ), sans doute abusivement qualifiée de 4ème puissance militaire mondiale.

 

Le 2 août 1990, les forces irakiennes qui, de longue date, s’entraînaient à proximité du Koweït, dans des configurations de combat repérées par les américains, envahissent ce pays souverain (2 millions d’ habitants ) bousculent une faible résistance, s’ emparent des champs pétrolifères

( 20% des réserves mondiales ).

 

27 divisions dont 5 blindées bordent la frontière de l’ Arabie Saoudite. Vont-elles déferler vers la zone des puits de pétrole de Dharan ou bien vont-elles s’enfoncer vers Riyadh d’autant qu’ elles sont suivies en 2ème échelon par la garde républicaine forte de 8 divisions blindées mécanisées ?

Elles s’ arrêtent et s’ installent.

 

La France, très active au plan diplomatique, engage rapidement  des opérations

d’accompagnement dans les zones voisines tandis que le roi Fahd permet, dès le 6 août, le déploiement sur le sol du royaume de troupes américaines et non islamiques ; nous travaillons dur à  l’EMA sur les différentes hypothèses. Le 14 septembre, faisant suite à la violation de

l’ambassade de France à Koweït City, le Président de la République décide d’ engager le volume

d’une demi- brigade légère  (2) renforcée d’un régiment d’ hélicoptères de combat et de déployer un dispositif aérien(3).

Cette ossature ne cessera de se muscler au fil des mois, plus particulièrement lorsque sera autorisé  l’emploi de la force ( 4 ) si l’Irak ne libérait  pas le Koweït au 15 janvier 1991.

 

La montée en puissance

 

Peu a été dit sur cette formidable  réussite, en partie improvisée, de notre projection de forces. Nous avions l’habitude des théâtres africains  mais le niveau et la nature des forces tout comme les modalités d’engagement innovaient grandement. Au cœur du débat, en charge de l’organisation, de l’acheminement et du soutien des forces, je vais vivre là des moments exaltants, pas toujours faciles !

Quelle tyrannie, par exemple, que celle des effectifs, imposée dit-on par les politiques : 3.500 et pas un de plus. Il ne s’agit pas de répondre à la question : Pour tel but que me faut-il ?

L’efficacité opérationnelle et la cohérence ne peuvent qu’être dégradées fortement par de telles approches nuisant à l’ organisation des forces, des régiments partiront avec des UCS(5) squelettiques, inadaptées .Réduire le nombre de « marchands de soupe «  n’ est pas le gage le plus pertinent de la réussite attendue (6) ; sans tarder, il fallut  compléter ces effectifs et même les renforcer, mais  quel bel affichage initial !!

Combien d’  anecdotes pourraient illustrer ces moments parfois surprenants : De l’ impérieuse nécessité de la livraison du beaujolais nouveau au monde entier qui nous prive des 747 cargo, de la francisation en mer de bateaux russes, de l’ aide diffuse de l’ UEO, de l’ attitude de certains syndicats (7), sans parler de cette étrange et incompréhensible situation d’un ministre de la Défense hostile à ce déploiement !

Circonstances aggravantes, nous n’avons pas les ressources de la mobilisation pour honorer nos besoins et la décision fut prise par le Président de la République de ne pas impliquer d’appelés sur le théâtre, ainsi que le personnel féminin;(8) Des unités entières de logistique durent être constituées, ex nihilo, en recherchant les soldats engagés et les matériels  hors de la Force d’Action Rapide, non sans des  résistances bien mal venues au sein de l’ Armée de Terre, des incompréhensions initiales existèrent, aussi, avec l’ Armée de l’Air en ce qui concerne la « mutualisation » des moyens dans un cadre interarmées mais les esprits évolueront au fil du temps( 9).

 Parmi ces réalisations comment ne pas souligner l’ exceptionnel effort en matière de soutien santé (1 personnel médical pour 12 hommes, un médecin par unité de combat du 1 er échelon…) qui, heureusement, ne sera pas fortement sollicité mais permit de sauver des soldats qui auraient été perdus en d’ autres circonstances.

 

Somme  toute, malgré des déficiences si ce n’est carences (mais nos amis en eurent aussi), effet du génie français, nous seront au rendez vous dans d’ excellentes conditions contrairement aux dénigrements de certains et notamment des médias ; là aussi c’ est le génie français !!

 

La division Daguet dans la phase défensive « Bouclier du Désert ».

 

Retrouvons la division qui débarque à Yanbu , en mer rouge, à partir du 27 septembre  et se projette aussitôt à 1.200 Kms  vers la  zone  stratégique découverte qui, par le ouadi Al Batin, à partir de la frontière irakienne, ouvre les accès au cœur du royaume et à sa capitale Riyadh située à 450 kilomètres , distance bien modeste pour des unités blindées mécanisées pour peu qu’ elles soient résolues et  ce n’ est pas le cas pour celles de  Saddam Hussein .

Son implantation évolue au fur et à mesure de la mise en place des formations arabo- musulmanes installées  en premier échelon, un corps d’ armée égyptien et une division syrienne ; heureusement, dès le départ, les américains promettent un appui aérien massif et la puissance de la division s’étoffe au fil du temps .

Vivant en plein  désert , dans des conditions sommaires peu à peu améliorées mais qui resteront rudes( 10), elle s’ entraîne remarquablement  dans des modes d’ action interarmes inédits ( 11)  sous une menace chimique intensément vécue ; cette dernière est bien réelle car les irakiens possèdent une vaste panoplie de vecteurs et un large éventail  d’armes (neurotoxiques et ypérite ) dont ils ont fait usage contre les Iraniens et les Kurdes (12).

On  mesure pleinement le caractère égalisateur de ces dangers qui pèsent sur tout un chacun, du grenadier voltigeur au soutier de la base arrière ; de plus, le combattant est  pleinement responsable de sa propre mort non infligée par le feu ennemi mais résultant d’ un retard ou d’ une erreur dans sa réaction en matière de protection ( 13).

La préparation de la phase offensive s’opère dès la mi décembre car il devient évident que les irakiens ne quitteront pas le  Koweït, malgré toutes les itérations diplomatiques, notamment les démarches françaises ; par une sorte d’ obstination suicidaire incompréhensible, ils refusent le plus modeste signe de retrait ; dans cette planification, les américains apprécient le rôle que peut jouer une unité véloce , légère  et aguerrie sur le flanc ouest.(14).

 

La division Daguet dans l’  offensive « Tempête du désert »

 

Dans la nuit du 16 au 17 janvier, se déclenche l’ offensive aérienne  et la division se porte aussitôt à 300 Kms à l’ouest, à proximité de Rafah tout en assurant la couverture du 18ème  corps américain (15) venant de Dharan qui la prend sous son contrôle opérationnel (16) .

 

Chef du Centre Opérationnel à l’état-major des armées cette nuit là, je vis les évènements en acteur premier par la transmission des ordres d’engagement des forces françaises émanant du Président de la République et en spectateur devant la chaîne CNN.

Prête à l’ action, déployée dans son dispositif d’attaque, à 4 Kms en deçà de la frontière irakienne, la division Daguet perd son chef, le général Mouscardès auquel je rends hommage qui, avec de terribles souffrances physiques, doit supporter la douleur d’être rapatrié et de ne pas conduire ses unités au feu.

Dans cette situation, je suis désigné  pour assurer ce commandement ( j’ y retrouve notre fils  en place dès septembre, chef de section; je ne le verrai que 2 fois, à mon arrivée et à son départ, ne parlons pas de  l’angoisse de la mère et épouse !) ; le 7 février quelques heures me sont laissées pour  rejoindre le champ de bataille ;  le D DAY est proche, des contraintes le reporteront dans

l’attente de l’arrivée des derniers renforts (17) et pour améliorer  les effets destructeurs des attaques aériennes(18) .

 

Quelques jours et nuits me sont ainsi indispensables pour mesurer, sur le terrain, la réalité d’une manœuvre tant de fois examinée sur la carte au COA, pour rencontrer les formations (19) que je ne connais pas et américaines, pour accueillir le premier Ministre ( comme si nous en avions besoin !) pour apporter aux dispositions générales planifiées les amendements qui me paraissent nécessaires.

Forte de plus de 13.500 hommes, mâles pourrais- je écrire, dont 9500 français (nous sommes bien loin des 3.500 de septembre !) elle intègre dans son dispositif 4 .200 américains placés sous contrôle opérationnel dont une brigade de la 82ème Airborne (la 2/82 portant sur son emblème l’inscription : Sainte Mère l’Eglise) ..C’est dire la confiance, l’ estime à notre égard des américains et l’ honneur qui nous est fait  de les commander directement au combat, chose exceptionnelle pour les américains et jamais vécue depuis la 2ème guerre mondiale.

 

Que dire de la division Daguet : Une force considérable, en combattants comme en matériels avec une remarquable puissance de feu : 100 tubes de 155 m/m,18 lance-roquettes multiples ,60 hélicoptères antichars, 160 postes de tirs antichars , 96 AMX10RC, 44 AMX30 B2 etc…, avec une supériorité aérienne totale.

Au- delà de ces matériels, c’ est la réunion exceptionnelle de soldats, français et américains, les plus expérimentés; mais plus encore des soldats sereins, forts de leur puissance, confiants dans la qualité de leurs moyens, attachés à leurs chefs, conscients de l’importance de leurs missions, sûrs de leur victoire et de leur suprématie, soutenus par un élan profond de leurs concitoyens dont l’attachement et les encouragements ne cessent de se manifester(20).

 

Face à nous la 45ème division d’infanterie irakienne installée en défensive avec un môle principal de défense « Rochambeau » sur l’axe reliant la frontière à l’Euphrate ; elle dispose en théorie de 11.000 hommes en 3 ou 4  bataillons , soutenus par un bataillon d’au moins 50 chars T59 et de plus de 50 pièces d’ artillerie 122 et 152 m/m avec des armes antiaériennes en nombre .

Nos  renseignements sont fragmentaires, nous n’ avons quasiment pas de moyens d’investigations(21).

Le terrain est inconnu, les cartes générales ; devant nous une barrière rocheuse s’abaissant à l’est, avec deux points de passage qu’il faudra saisir  et plus loin des étendues de  cailloux redoutables pour la progression et les pneumatiques ( mais nous avons uns solide expérience sur d’ autres théâtres et un puissant soutien logistique porté au 1er échelon)

 

Le plan stratégique vise un large enveloppement des forces irakiennes puis leur destruction par un assaut puissant de forces  blindées mécanisées.

 

Notre mission est de saisir au plus vite l’aérodrome d’As-Salman et son carrefour de routes conduisant vers l’est, le Koweït  et vers  l’Euphrate, au nord ; cet espace , à 150 Kms, est le pivot de la manœuvre du 18ème corps .Elle est  donc essentielle et notre attaque précède de 24 heures celle du 7èmeCA US et de l’ ensemble de la coalition islamique, à l’est.

 

Notre manœuvre, fondée sur la surprise, s’ organise autour de deux ensembles autonomes susceptibles de s’appuyer notamment pour détruire le môle principal de défense au centre de la zone, organisé sur un plateau rocheux solidement fortifié, barrant l’ axe « Texas » vers l’Euphrate.

Chargés de l’effort principal, nous bénéficions de la priorité des feux avec notamment une patrouille d’avions A10 ou F16 sur zone cependant  nous aurons à compter avec les caprices de la météo !

 

Le 22  février, dans le cadre d’actions préliminaires  autorisées par le XVIIIème corps (22) nous  nous assurons un espace de débouché au-delà de la barrière rocheuse, obstacle d’importance que nous pensions couvert  par des mines et défendu; nous n’y trouvons que quelques éléments de couverture .

 

Le  23 au soir, mon P C est en Irak( en apprenant cela, certains esprits à Paris parleront de nous renvoyer en arrière !) ; nous avons pris toutes les précautions face à une attaque chimique, notamment par  l’absorption de comprimés de pyridostigmine (23)

L’  engagement se caractérise par l’exécution d’une manœuvre combinant le feu terrestre et aérien (hélicoptères, avions ) et le mouvement.

La concentration des efforts dans le temps et l’espace ne doit pas obérer la dynamique d’ une action offensive conduite sans esprit d’alignement.

 

A 3 heures, j’appelle un à un les commandants des régiments pour confirmer l’attaque, instant inoubliable pour le chef où se mesurent pleinement les responsabilités qui lui incombent.

 

S’élançant à 5 h du matin,nous abordons les défenses principales de « Rochambeau » vers 12 heures .Celles-ci sont enlevées à 14 h après une puissante préparation de feux et dans un assaut latéral déroutant les irakiens qui opposent une résistance  sporadique vite neutralisée. Une tornade de vent et de sable, l’imbrication de nos unités et surtout l’engluement résultant de près de 3 .500 prisonniers me conduisent à marquer un temps d’ arrêt de nuit.

 

Le  lendemain, à l’aube, les groupements foncent à nouveau. A midi, nous contrôlons les abords de la bourgade d’AS Salman ; nous nous assurons de l’aérodrome à 17 h.

Nos premières pertes surviennent le 26, causées par les sous -munitions dispersées (24).

 

La mission est remplie, 36 heures après le débouché.

 

Efficacité  d'une surpuissance de feux, agilité dans la manœuvre au sol ou juste au-dessus, qualité de notre chaîne de commandement, solidité de nos matériels, présence de notre logistique à tout instant, entente avec les américains, valeur de nos troupes, tout nous a conduits au succès.

Nous poursuivrons vers l’ Euphrate la couverture du 18ème CA tandis que s’ opère à l’est la destruction  de la plus grande partie de unités blindées mécanisées et de la garde républicaine.

Le Koweït est libéré, ses puits de pétrole en feu (25).

 

Le 28 le cessez le feu unilatéral est décidé par la coalition.

 

Juste après son annonce, le flux logistique nous apporte le courrier ; à ma grande surprise, un colis m’est destiné ; le compagnon de jours  souvent difficiles  en Algérie, instituteur dans mon poste d’El Bénia, en1961, m’ a retrouvé par la télévision et m’ envoie une excellente bouteille de vin qui accompagne avec bonheur  la boîte de thon à l’ huile de la ration ; simplicité de la vie du soldat mais puissance de l’ amitié ; la victoire fut bien célébrée !

 

La guerre aura duré 100 heures.

 

Notre repli sera très rapide car nous devons avoir quitté l’Arabie avant le début du ramadan ; dès le 17 mars, les premières unités arrivées en septembre sont rapatriées et reçoivent à Toulon un accueil populaire triomphal ; j’ y débarquerai le 1er  mai, avec le dernier  élément de la division DAGUET.

 

Pour l’heure, dans la vallée de l’ Euphrate, la population chiite s’ est révoltée et demande l’assistance des forces de la coalition pour  s’opposer à la répression féroce des unités irakiennes sauvegardées ; nous avons interdiction d’approcher de la ville d’As Samawa devant nous, d’ où affluent des civils irakiens fuyant les combats.

 

Au moment de quitter notre position pour la  frontière, un officier de mon état-major  arrivant sur cet axe routier « Texas «  objet, il y a peu, de toutes nos préoccupations, distribue quelques rations de combat ; pressé  de toutes parts, il s’ exclame dans une interjection bien gauloise et en réponse venue de la foule, une faible voix féminine l’ interpelle «  Etes vous français ? » Récupérée une jeune femme  se trouve être une compatriote ; enceinte, épuisée, accompagnée d’ une petite fille  malade,  elle nous raconte son aventure ; venue en Irak en juillet 1990  avec son mari irakien, ils n’ ont pu repartir ; celui-ci est quelque part  dans la masse humaine  dont il est extrait non sans mal ; en  un instant  leur vie a basculé et ils  sont sortis d’un cauchemar ;  d’ailleurs, la jeune mère porte une médaille de la Vierge  Marie  et je lui dis que, sans nul doute, elle Lui doit cet extraordinaire sauvetage ; exfiltrés habilement, car il ne saurait être possible pour un irakien  d’être admis en Arabie( 26), ils rejoindront la France; leur bébé sera prénommé Bernard.

La guerre a parfois des bonheurs ! 

 

 

Pour la France , la guerre du Golfe vient de changer la nature  de ses interventions .

Des mutations considérables en  découlent, dans tous les domaines, de l’ organisation du commandement aux systèmes d'armes. : indispensable interopérabilité de nos forces avec les autres notamment américaines , » interarmisation » de notre chaîne de commandement, primauté au renseignement désormais objectif stratégique, création de la direction du renseignement militaire, du commandement des forces spéciales, transmissions par satellites et postes à hautes performances, hélicoptère d’ appui ( dont les premiers exemplaires sont opérationnels en…2009 !) etc….

Enfin, la guerre du Golfe a été le facteur de déclenchement de la professionnalisation des armées ; après la décision du Président de la  République, l’ armée de conscription avait vécu au plan du principe ; dix ans après elle aura disparu.

 

 

Bien souvent il m’est demandé : « Cette guerre pourrions nous la conduire aujourd’hui ? » 

Dépassant les évolutions et révolutions du moment , me rappelant ce que nous avons vécu dans notre  temps de jeunes officiers , en douleurs et en difficultés, une certitude demeure et me conforte : La valeur des hommes et des femmes qui, comme leurs aînés » More Majorum » ont choisi de servir les armes de la France avec ardeur et un sens profond du Devoir .

Dans l’esprit de notre amitié franco-américaine de Daguet, je retrouve en cela le général Patton :

«  Les guerres se font peut-être avec des armes mais ce sont les hommes qui les gagnent » .

 

Les hommes nous les avons, encore faudra-t-il avoir les armes. !           

                      

                  

 

 Général Bernard JANVIER

 


                                                                 ANNOTATIONS

 

 

(1)La France aligne alors 1.300chars et 450 avions de combat

(2)6eme Division Légère Blindée, PC à Nîmes, composée pour 87% de soldats professionnels

(3)Notre ministre de la défense refuse que notre dispositif aérien soit déployé sur une base américaine ; nous allons en créer une de toutes pièces sur la plate-forme d’AL  AHSA.

(4)Résolution678 du 29 novembre

(5)Unité de Commandement et des Services

(6)Initialement les saoudiens sont en charge de notre alimentation ; de sérieuses intoxications alimentaires nous conduisent à utiliser les rations de combat plus sures mais le nombre de menus est  fort restreint   d’où  la lassitude ; cela aussi changera

(7)La CGT prescrira une grève dans la Marchande (non suivie localement).Tenant compte de cette menace, intérieure, aucun transit de personnel ou de matériels ne passera par Marseille/Fos, malgré les contraintes en résultant, tout étant concentré à Toulon

(8)Le seul personnel féminin sera en poste à notre hôpital  de Riyadh ; ces infirmières viendront « sur le front » à As Salman, le 26, pour fouiller les irakiennes du village ; il n’y en avait aucune (sage prudence de ces peuples..) ; en revanche elles soignèrent nos blessés à l’antenne chirurgicale

(9) en allant évaluer sur place le dispositif, fin octobre, j’ai pu découvrir le confort à Al Ahsa (chaîne d’alimentation, voitures etc…) apporté à grands renforts de C160, les aviateurs ignorant la voie maritime !

(10) de septembre à mars beaucoup ne virent aucune maison, ne côtoyant, en permanence, que les camarades de combat de l’unité

(11) nos équipages purent tirer des obus flèches (tungstène), chose impossible en France

(12) des blessés iraniens, victimes de l’ ypérite furent soignés en France

(13) ainsi furent célébrés nombre de mariages au front devant le chef de corps, officier d’état civil…sans mariée bien sûr !dans le même esprit, il y eut affluence aux offices religieux avant l’attaque

(14)Les américains étudièrent de près non seulement le concept d’emploi  mais aussi les matériels de la DLB.ils s’en inspirèrent pour la 2eme guerre en Irak

(15)18 eme CA US comprend les : 82eme Airborne division, 101 Air Assault  division ,24 eme mechanized division (chars lourds) ,3eme ACR, 18 eme brigade d’artillerie etc.

(16)les formations sont placées sous commandement d’ une autorité pour une mission précise définie dans le temps et l’ espace qui ne peut être modifiée, en l’ espèce sans l’ accord des autorités françaises

(17) ainsi, 3 jours avant l’attaque arrive en renfort un régiment mécanisé d’artillerie de la Garde Nationale du Texas

(18)200.000 tonnes de bombes furent larguées (1.700 françaises) 2..700 missions aériennes /jour en moyenne

(19) la 6ème DLB  m’est familière (général adjoint  1987-1989) je visite donc les unités de la 9èmeDIMa et le 4ème régiment de dragons

(20) lettres   colis, témoignages  d’enfants et soutiens aux familles

(21) le commandement est réticent pour engager les commandos suite à la capture des « experts » du 13èmeRDP par les irakiens en novembre; nous ne disposons que d’un avion  modèle réduit de portée 10Kms ,l’ un sera abattu et les irakiens recevront ,dans la foulée ,une efficacité de 155

 (22)nous pûmes «  voir « le terrain en visionnant les enregistrements vidéo des hélicoptères Apache à l’issue de raids nocturnes

(23)médicament utilisé de manière banale en médecine civile ; préserve aussi les connexions nerveuses contre les neurotoxiques

(24)nous n’ avions ,comme le 18 eme corps, aucune connaissance des zones traitées par l’aviation en  sous-munitions

8 sapeurs américains tombent sur l’ aérodrome ,nous aurons deux morts sur le fort d’ As Salman

(25.)notre détachement commandé de main de maître par le colonel r Monier-Vinard  marquera par son extraordinaire efficacité dans l’ élimination des champs de mines ;les Koweïtis surent s’ en montrer un peu reconnaissants ,en remboursant  les dépenses de notre engagement et en octroyant quelques contrats .

(26) les fuyards irakiens furent repoussés dans le désert à la frontière...

 

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