Comment expliquer le succès ... (1)

...par Henri Hude - le 27/11/2016.

 

Philosophe

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure (Ulm) (1974-79)

Agrégation en Philosophie (1977)

Doctorat in Philosophie (1990)

Habilitation (1992) à diriger des recherches en philosophie.

Directeur du Pôle d’éthique au Centre de recherches des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC).

Ancien professeur en classes préparatoires au Collège Stanislas (Paris)

Ancien professeur d’Université à Rome

(Professore stabile. Istituto Giovanni Paolo II di studi su matrimonio e famiglia, presso l’Universita del Laterano).

Ancien directeur général du Collège Stanislas (Paris)  

Membre du comité de rédaction de la revue Commentaire (depuis 1992)

Membre du conseil d’orientation de l'Institut Montaigne (2001-2009) 

Membre du conseil scientifique de la revue Oasis (Venise) (depuis 2004)

Membre du conseil d’administration de l’association des Amis de St-Cyr et Coëtquidan (depuis 2005)  

Ouvrages

Bergson(2 volumes) (1ère édition, 1989 and 1990), Paris, Editions Universitaires

     Reedited Archives Karéline (2009)

Ethique et politique,Paris, Editions Universitaires (1992)    

Philosophie de la prospérité. Marché et solidaritéParis, Economica(1994),  

Croissance et liberté. Philosophie de la prospérité(1995) - 2nd Volume, Critérion, Paris 

Mon testament philosophique, en collaboration avec Jean GUITTON, Paris, Presses de la Renaissance (1997)

Entretiens posthumes avec Jean Guitton,Paris, Presses de la Renaissance.(2001)

Ethique des décideurs,Paris, Presses de la Renaissance (2004) 

     Préface par Henri de Castries, Prix Montyon 2005 de l’Académie française

     Traduit en italien chez Cantagalli, Siena, (2010)

     A paraître en américain à IPS Press, en 2011. 

Parole et silence (Prolégomènes. Les choix humains), Paris (2009)

Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, Editions Monceau, Paris (2010)



Comment expliquer le succès de François Fillon

 

Glissement culturel profond et perte d’autorité des médias ; nouvel environnement géopolitique et climat nouveau, après l’élection de Trump ; réaction aux outrances pseudoprogressistes : cela n’explique pas tout, mais voyons déjà ces trois points.

 

Un succès dû à un glissement culturel profond et à la perte d’autorité des médias

Comment expliquer le succès imprévu de François Fillon ? Précisément parce qu’il était imprévu : ni par la presse, ni par les sondeurs, ni par les "milieux dirigeants". Ceci demande explication.

Juppé et Sarkozy étaient les favoris de la presse et des sondeurs ; probablement aussi du "milieu dirigeant", à de notables exceptions près. Eh bien ! Les Français de droite ont voté et ils ont partout voté contre les deux chouchous du consensus. Fillon est sorti vainqueur parce qu’il est apparu, à tort ou à raison, comme le "troisième homme", un candidat relativement hors système.

Une classe dirigeante manipule toujours un peu la démocratie, et le peuple souverain ferme les yeux, tant qu’il est satisfait de son sort. Aujourd’hui, la manipulation de la démocratie consiste à faire présélectionner deux partis et deux candidats par la presse, puis à donner au peuple le choix entre ces deux candidats présélectionnés. En période de forte insatisfaction populaire, le corps électoral a fini par s’adapter et à développer des anticorps anti-manipulatoires. Il réagit tout simplement en identifiant comme nuisible à ses intérêts et à ses droits les favoris des médias. En d’autres termes, il élimine a priori "ET bonnet blanc ET blanc bonnet".

Parce que la presse est maintenant majoritairement perçue comme une officine de propagande, l’investiture médiatique vaut disqualification d’office. Remarquez bien qu’on n’a jamais pu prévoir une élection, car l’existence et la nature de l’objet à prévoir ne sont pas indépendantes de l’action subjective de prévoir et de dire ce qu’on prévoit. Ceci a toujours été vrai ; mais, aujourd’hui, ce l’est d’une manière nouvelle. Jadis, la prévision était plutôt autoréalisatrice ; elle est aujourd’hui devenue, au contraire, anti-réalisatrice.

Rien ne montre mieux la perte de confiance et d’autorité subie par le pouvoir spirituel des médias et généralement de l’idéologie dominante et même de la philosophie générale qui a dominé, non pas depuis 1968, mais depuis le début des Lumières. C’est un complet changement d’époque, dont l’explication ici nous entraînerait trop loin (1).

 

Un succès dû au nouvel environnement géopolitique et au climat nouveau, nés de l’élection de Trump

Brexit, élection de Trump, referendum en Italie, élections en France… Ne sommes-nous pas en train d’assister à un bouleversement géopolitique aussi important que la chute de l’Union soviétique ?

On n’a peut-être pas assez souligné que la montée en flèche de François Fillon a commencé avec l’élection de Donald Trump. Il faut toujours tenir un juste compte du contexte global. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis a produit un effet de souffle planétaire, surtout en Occident. Tout ce qui est politiquement conformiste a pris un coup de vieux du jour au lendemain.

Ce n’est pas faire injure à l’électeur "de droite" que de le créditer d’un certain coefficient de prudence plutôt conformiste (2). Or, qu’on le veuille ou non, Sarkozy et Juppé étaient les correspondants naturels d’Hillary Clinton. L’un et l’autre étaient des candidats logiques, adaptés à un monde structuré par le pouvoir des milieux néo-conservateurs américains, que l’élection d’Obama n’avait pas touché. Or, ces milieux ont soudain perdu le pouvoir. Par suite, les candidats hier logiques en France sont devenus du jour au lendemain des candidats peu qualifiés pour gérer une relation fondamentale à Washington. Et s’il faut être fort face à un homme fort, comment espérer cela des soumis qu’ils étaient ? Fillon ayant eu le courage de dire qu’il fallait changer notre politique face à la Russie, l’électeur "de droite" se sent plus à l’aise avec un président à la fois plus courageux et plus en phase avec le duo Trump-Poutine. L’effet Trump sera sans doute aussi considérable à gauche, mais d’une manière très différente.

 

Un succès dû à la réaction aux outrances pseudoprogressistes

La gauche libertaire est allée beaucoup trop loin dans le domaine moral et culturel. Le respect du prochain ne se réduit pas à tolérer qu’il puisse faire n’importe quoi, ou bien à se soumettre à n’importe quel ordre moral à rebours. La juste bienveillance envers les immigrés ou le sens de l’universalité humaine n’impliquent pas l’éradication de toute culture ou de tout intérêt national, dans une ambiance de culpabilisation collective. Un rééquilibrage est nécessaire dans ce domaine, face à une culture postmoderne qui est devenue l’inverse de la philosophie des Lumières : une tolérance devenue intolérante, un anti-dogmatisme devenu une nouvelle forme de dogmatisme et un esprit de relativisme devenu parfaitement absolutiste et qui menace de devenir violent et haineux.

Par rapport à cette hégémonie spirituelle étouffante, Alain Juppé a choisi de se coucher. Par-là, il s’est coupé d’une demande fondamentale du corps social. François Fillon, tout en restant dans le champ du possible, a clairement fait un choix plus conservateur.

Dans une société déboussolée par le nihilisme libertaire, la redécouverte élémentaire du sérieux moral de base doit transparaître dans le caractère et les principes des dirigeants. Fillon était celui qui répondait le mieux à ce besoin.

De plus, la fonction présidentielle exige force et tranquillité, sérieux et dignité. Les Français ont été humiliés par deux présidents non présidentiels, l’un par agitation, l’autre par impuissance, et qui ni l’un ni l’autre, n’avaient physiquement la moindre allure.

Pourrions-nous espérer ce qui depuis très longtemps est inenvisageable en France : avoir un président qui n’est pas pire que le précédent ?

 

Si les trois facteurs précédents sont peu contestables, ils n’expliquent pourtant pas tout. Pour arriver à une explication politiquement adéquate, il faut considérer l’avenir et tenter de l’anticiper, mais cette fois à partir d’une théorie plus adéquate.

 

(1) Voici un article sur ce sujet. L’usure de la culture des Lumières : en devenant postmoderne, les Lumières ont perdu leur dignité rationnelle et morale ainsi que leur universalisme. C’est pour cela que le postmoderne n’est plus authentiquement humaniste, et n’a donc plus légitimité pour inspirer la culture.

(2) Le conformisme existe aussi à gauche, mais plus volontiers sous forme d’un conformisme de l’anticonformisme.

 

www.henrihude.fr


Comment expliquer... (2)



Comment expliquer le succès de François Fillon ? (2)

 

Du succès de Donald Trump à celui de Marine Le Pen ? 

Dans ce deuxième papier nous expliquerons adéquatement le succès de François Fillon aux primaires "de la droite et du centre", cette fois en considérant l’avenir.

Vous avez tous lu des papiers dans lesquels on se fonde sur le succès de Donald Trump pour annoncer celui de Marine Le Pen. Je ne suis pas certain du tout que ce soit une prévision rationnelle. M. Nigel Farage, en particulier, s’est exprimé dans ce sens. Sans doute a-t-il à son actif l’annonce du Brexit et de l’élection de Trump. Mais, les avait-il rationnellement prévus (autant que cela est possible), ou seulement espérés ? Je penche pour la seconde hypothèse, mais enfin peu importe.

Il est extrêmement probable en France (surtout après l’élection de Trump) que les deux partis dominants seront battus en 2017, s’ils expriment seulement l’idéologie postmoderne et la soumission à la Washington néo-conservatrice. Un "troisième homme", quel qu’il soit, sera élu en 2017. Marine Le Pen voudrait bien être ce "troisième homme" pour la France et, ainsi, remporter l’élection. Malheureusement pour elle, François Fillon vient de gagner à droite, la qualité de troisième homme. Battant les chouchous des médias et du "groupe dirigeant", il est déjà devenu un troisième homme "pour la droite et le centre". L’enjeu pour lui consiste à le devenir aussi pour la France dans son ensemble. S’il y parvient, il aura partie gagnée.

S’il n’y parvient pas, le jeu deviendra serré. Cela pourrait être le cas si le parti socialiste était en mesure de faire émerger un autre troisième homme. 

 

Du succès de Donald Trump à celui de François Fillon ?

Une analogie précise et rationnelle avec Donald Trump fait de François Fillon, et non pas de Marine Le Pen, le troisième homme pour la France – et donc le probable vainqueur de 2017. Ceci, non à cause de sondages ou d’analyses sans valeur, mais à cause des véritables lois régissant l’espace politique.

Trump est en effet un "troisième homme" très audacieux, mais malgré des outrances verbales calculées, il semble mesurer l’importance des institutions et traditions politiques, qui rassurent en garantissant la continuité, la mesure, et en définitive le règne du droit. Il ne s’est donc pas présenté en indépendant, ni à la tête d’un parti à lui. Il a au contraire réussi à s’imposer à l’un des deux grands partis institutionnels, même si ce fut contre la grande majorité de ses chefs et contre la quasi-totalité des médias, en grande partie déconsidérés par leur unanimisme. Il s’est donc bien positionné en "troisième homme", libre des partis, mais non pas en aventurier sans assise institutionnelle.   

Au contraire, les Le Pen, père et fille, n’ont pu bâtir qu’une troisième force, certes imposante, mais dont le crédit et le statut social restent tout même très inférieurs à ceux des deux partis traditionnels. Le pire pour le FN est que François Fillon est assez "à droite" pour attirer non pas la masse de l’électorat du FN, mais la masse des compétences et notabilités qui auraient pu se sentir tentés de devenir ses cadres, si un autre candidat l’avait emporté. Le FN se voit donc réduit à une poignée d’aventuriers démagogues, certes à la tête d’un prolétariat désespéré, mais dans une situation nationale qui n’est pas encore assez grave pour qu’une majorité bascule dans le désespoir, ou pour qu’une élite aux abois soit tentée d’avoir recours à lui. Le précédent Trump, rationnellement analysé, plaide ainsi plutôt pour le succès de Fillon.

 

Une révolution "démocratique" en Amérique ?

La "Gauche", ainsi qu’une grande partie de nos dirigeants, est aliénée par son discours idéologique, et ne comprend pas ce qui se passe, ni la structure du désaveu dont elle fait l’objet. C’est à se demander s’il reste encore chez elle quelques individus qui ont lu L’idéologie allemande de Marx.

Donald Trump a une force considérable que n’ont pour l’instant ni François Fillon, ni Marine Le Pen. Au-delà de l’outrance de certains de ses propos, il réussit à amalgamer dans un même discours des éléments conservateurs, libéraux et sociaux. Il se place ainsi au centre des trois principales dimensions de la justice. Et les libéraux, libertaires et impériaux-libertaires, qui le décrient ne comprennent pas qu’il a gagné tout simplement parce que la situation aux USA est devenue très injuste et qu’un rééquilibrage va avoir lieu sous une forme encore inconnue.

Il est impossible à ce stade de savoir ce qu’il adviendra du phénomène Trump. Dans son esprit de lutte contre "l’élite", le peuple américain a mis au pouvoir un homme fort, qui peut aussi bien devenir un dictateur mettant fin aux traditions républicaines, qu’un nouveau Roosevelt (certes beaucoup moins policé) restaurant les intérêts économiques et les droits démocratiques des classes moyennes.  

 

Le scénario optimiste pour les prochaines années est le suivant : sous réserve que Trump se recentre et unisse le pays, s’il applique ses promesses dans le domaine économique, alors la victoire de Trump est une révolution démocratique de plus aux Etats-Unis, après celles de Jefferson, de Jackson, de Lincoln et de Franklin D. Roosevelt.

C’est la baisse des impôts sur la classe moyenne écrasée et stagnante ; c’est la détermination à prendre les moyens, au besoin non libéraux, pour rebâtir une industrie et rendre du travail à cette même classe moyenne ; c’est une grande politique d’investissements collectifs – et une telle politique n’est jamais inflationniste ; c’est la priorité rendue au réel sur le monétaire et le financier ; c’est la détermination à ne plus tolérer une immigration à effet prolétarisant pour cette même classe moyenne et laborieuse ; c’est la détermination à ne plus tolérer l’érosion du socle de culture commune sans lequel ce peuple serait dissout en individus esclaves ; c’est la résolution de mettre fin à une politique extérieure démesurée, à une politique impériale d’agression et d’invasion dont le coût est intolérable, même pour les USA, et qui tend à la guerre sans fin et au chaos universel.

Et les gens se rendent compte que toutes ces décisions sont vitales pour eux.

Un autre élément est la révolution idéologique. La seule interprétation favorable de certaines sorties de Trump pendant sa campagne, est d’y voir une volonté de renverser le pouvoir opprimant de l’idéologie dominante et du politiquement correct. Le danger est que cette transgression aille au-delà d'une salubre libération. Les citoyens américains ne veulent plus être manipulés, inhibés, culpabilisés, paralysés par un discours pseudo-progressiste théoriquement très noble et en fait malhonnête (intolérance, xénophobie, racisme, sexisme, homophobie, société ouverte, etc.). Car ce discours a perdu toute dignité intellectuelle et toute authenticité morale. Il n’est plus qu’une arme de manipulation et de division dans une dynamique d’appropriation progressive de la démocratie par l’élite possédante. Et chaque outrance de Trump libère le peuple de ce carcan mental, de ce surmoi libéral, de ces inhibitions nihilistes, dans lesquels les libéraux ont cru pouvoir enfermer les peuples occidentaux. L’Europe n’en est pas encore là, mais elle n’en est plus loin.

La fin de l’idéologie libérale ouvre une phase de transgression et de destruction idéologique, dont seul un humanisme profond et renouvelé peut faire sortir.

Et la fin de la "Gauche" en Occident se mesure à son incapacité à comprendre ce qu’elle est devenue, à l’évidence, aux yeux d’une majorité : l’opposé odieux de tout ce qu’elle était, de tout ce qu’elle a voulu être – les porcs orwelliens de la Ferme des Animaux.

 

François Fillon peut-il faire une révolution démocratique  en France ?

Comment donc François Fillon peut-il passer du statut de troisième homme de la droite à celui de troisième homme de la France ? Tout en tenant compte des spécificités françaises, imiter Trump dans sa manière d’articuler les trois volets d’un unique programme : mettre en avant avec vigueur cette même dimension sociale et démocratique, tout en tenant ferme sur la nécessité des réformes de structure et en même temps sur le rejet de la culture bobo-libertaire. S’il opère ainsi, il se placera au centre des trois dimensions de la justice, qui est la position gagnante.


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