Condamnation à mort

...par Jacques Bichot - le 29/09/2016.

Economiste

Professeur émérite à l'Université Lyon 3

Doctorat en mathématiques

Doctorat d’Etat en sciences économiques

 

Carrière universitaire en mathématiques puis en économie

Professeur émérite à l’université Jean Moulin (Lyon 3)

 

Membre du Conseil Economique et Social (1984-1999)

Responsabilités dans le mouvement familial (1980-2001)

 

Ouvrages (sélection)

Huit siècles de monétarisation (1984)

Économie de la protection sociale (1992)

Quelles retraites en l’an 2000 (1993)

La monnaie et les systèmes financiers (1997)

Retraites en péril (1999)

Les autoroutes du mal( avec Denis Lensel)(2001)

Quand les autruches prendront leur retraite (avec Alain Madelin) (2003)

Atout famille (avec Denis Lensel) (2007)

Urgence retraites, petit traité de réanimation (2008)

Retraites : le dictionnaire de la réforme (2010)

Les enjeux de 2012 ; abécédaire de la réforme (2012)

La mort de l’Etat providence ; vive les assurances sociales 2013)

Le Labyrinthe, compliquer pour régner (2015)

Distinctions

Chevalier de la légion d’honneur

Chevalier des palmes académiques



De deux sortes de condamnation à mort

 

La suppression de la peine de mort, au sens judiciaire de cette expression, ne signifie pas, loin s’en faut, l’abolition de la mise à mort légale. Quand un pays fait la guerre, ses armées tuent non seulement des soldats, mais aussi quantité de civils. J’ignore si les statisticiens sont en mesure de nous indiquer, pour les conflits en cours, le nombre des victimes civiles ; je subodore que, dans bien des cas, plus de la moitié des personnes tuées par les opérations militaires sont des civils. En Syrie, où l’on nous dit que le cap des 300 000 morts a été franchi, je serais étonné qu’il se trouve moins de 150 000 personnes mortes au titre des "dommages collatéraux". Et quand deux bombes atomiques furent larguées par des avions américains sur deux villes japonaises pour mettre fin à la seconde guerre mondiale en démontrant de façon affreuse le pouvoir de destruction massive détenu par l’un des belligérants, si le but ultime était d’obtenir la capitulation du Japon, le but intermédiaire était bien de tuer des civils en nombre impressionnant.

La peine de mort judiciaire existe encore aux États-Unis, même si de nombreux États de cette grande république fédérale l’ont abolie. Mais la peine de mort militaire, infligée par l’armée américaine à des civils qu’aucun responsable américain ne songerait à déférer devant un tribunal, est la cause d’un  nombre de décès bien plus important. Et, à une moindre échelle, quand nos troupes interviennent, elles font également des victimes qui n’étaient pas nos ennemis.

 

Remarquons le grand écart qui existe entre le comportement judiciaire et le comportement militaire. Des nations civilisées tuent sans trop de scrupules, dans le cadre d’opérations militaires, des quantités d’innocents ne présentant aucun danger, simplement parce qu’il n’est pas possible de tuer beaucoup d’ennemis sans tuer également des personnes qui sont, potentiellement, nos amis. En revanche, elles considèrent comme inhumain de mettre à mort des criminels dont la dangerosité est avérée. Nos civilisations seraient-elles devenues schizophrènes ?

Ôter la vie ne se justifie que s’il s’agit du seul moyen à notre disposition pour éviter un plus grand malheur. Les morts d’Hiroshima ont permis de mettre fin rapidement à un conflit qui, en perdurant quelques mois de plus, aurait fauché encore un très grand nombre de vies. Le Président des États-Unis (Truman, à cette époque), entre deux maux, a choisi le moindre – ou du moins, ce qu’il considérait logiquement et en conscience comme le moindre mal, à partir des informations en sa possession. Pour des hommes civilisés, décider de tuer est d’une certaine manière un aveu de faiblesse : celui ou ceux qui prennent la décision avouent qu’ils ne savent pas faire autrement que de causer ce grand malheur pour en éviter un encore plus grand.

 

Je me demande si les législateurs qui, en France, dans divers pays, et au niveau européen, ont interdit la peine de mort judiciaire, n’ont pas été très orgueilleux ou très naïfs. Ils ont implicitement jugé que nos États ont des ressources quasiment infinies, leur permettant de neutraliser les "méchants" sans leur ôter la vie, et même, le cas échéant, sans les priver de leur liberté. Au vu de l’état dans lequel se trouvent les systèmes carcéraux et les substituts à l’incarcération, ce n’est pas très réaliste.

La peine de mort judiciaire est incontestablement un mal, tout comme le fait de tuer dans le cadre d’un conflit armé. Mais si la non-violence engendre un mal encore plus grand ? Si nous sommes incapables d’édifier et de faire fonctionner un système carcéral assez performant pour limiter à peu de chose le risque de récidive ? Ceux qui ont aboli la peine de mort, comme les chefs militaires qui ont fait effectuer des bombardements, ont engendré des victimes collatérales. La raison est quasiment la même dans les deux cas : nous ne sommes pas assez puissants pour neutraliser les méchants de façon parfaitement propre, sans bavure ni exécution capitale !

 

Les militaires occidentaux et ceux qui leur donnent l’ordre d’intervenir ont une règle de comportement : obtenir des résultats sans perdre trop d’hommes, quitte à faire davantage de morts parmi les civils innocents en bombardant qu’en allant au contact de l’ennemi. Les auteurs du code pénal, en France et dans bon nombre de pays occidentaux, ont également choisi de sacrifier des citoyens innocents, mais cette fois pour épargner des criminels, qu’ils soient terroristes ou "de droit commun".

Il y a deux poids, deux mesures. Pourquoi ?

 

 


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